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Dans la Monde du 17-4-2018.
Pensées à chaud.
à propos de Mai 68.
dimanche 18 mars 2018
publié par Christian Maurel

Nous faisons le choix de proposer ces différentes visions de Mai 1968 "produites à chaud" par quatre grands intellectuels de cette période.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Paul Ricœur " L’Occident est entré dans une révolution culturelle "

En 1968, alors professeur de philosophie à la -faculté des lettres et sciences humaines de -Nanterre, Paul Ricœur (1913-2005) suit de près les événements. Plutôt en phase avec les étudiants, préconisant le dialogue, il figure, au côté d’Alain Touraine, parmi ceux qui, devant la commission disciplinaire, -défendent Daniel Cohn-Bendit, alors -menacé de renvoi. Dans l’une des trois -contributions qu’il donne au Monde en juin 1968, il -interprète la situation comme une -" révolution culturelle " qui attaque une " société de non-sens ". Ce texte sera -reproduit dans la revue Esprit (datée de juin-juillet 1968) sous le titre " Réforme et révolution dans l’université ".

Les signes sont maintenant éloquents : l’Occident est entré dans une révolution culturelle qui est bel et bien sa révolution, la révolution des sociétés industrielles avancées, même si elle fait écho ou emprunte à la chinoise. C’est une révolution culturelle, parce qu’elle met en cause la vision du monde, la conception de la vie, sous-jacentes à l’économique, au politique et à l’ensemble des rapports humains. Cette révolution attaque le capitalisme, non seulement parce qu’il échoue à réaliser la justice sociale, mais aussi parce qu’il réussit trop bien à séduire les hommes par son projet inhumain de bien-être quantitatif. Elle attaque la bureaucratie, non -seulement parce que celle-ci est lourde et inefficace, mais parce qu’elle met les hommes en position -d’esclaves à l’égard de l’ensemble des pouvoirs, des structures et des rapports hiérarchiques qui leur sont devenus -étrangers. Elle attaque enfin le nihilisme d’une société qui, tel un tissu cancéreux, n’a pas d’autre but que sa propre croissance. Face à la -société du non-sens, elle tente de donner le pas à la création des biens, des idées et des valeurs, sur leur consommation. L’entreprise est gigantesque ; elle prendra des années, des décennies, un siècle…

Tel est le discours que doit se tenir qui-conque aborde aujourd’hui la réforme partielle d’une institution particulière telle que l’Université. Toute tentative pour refondre l’institution est -désormais soumise à une sorte de tension entre, d’une part, un projet réformiste, réglé sur le possible et le raisonnable, et d’autre part un projet révolutionnaire, total et inépuisable. Dans cette situation peu confortable, deux -erreurs symétriques sont à éviter, qui ont en commun la même conviction, erronée et mortelle, selon laquelle il faudrait choisir entre la réforme et la révolution. Les uns, réformistes, seront tentés d’édifier des structures aussi rigides que les -précédentes, destinées à capter l’énergie des révolutionnaires et à la briser, là où elle résiste. Les autres, révolutionnaires purs, voudront récuser toute institution, où ils verront un piège et un essai de “récupération” et dont ils empêcheront le fonctionnement régulier. Aux uns et aux autres il faut dire ceci : nous sommes entrés dans un temps où il faut faire du -réformisme et rester révolutionnaire. "

Edgar Morin " Une extase de l’histoire...

Dans La Révolution introuvable. -Réflexions sur les événements de mai (Fayard, 1968), Raymond Aron (1905-1983) échange avec le journaliste Alain Duhamel. Nous sommes en juillet 1968. Le sociologue développe sa célèbre -interprétation des événements, celle du " psychodrame ". En effet, explique-t-il, dès lors que le Parti communiste conservait son contrôle sur les ouvriers et n’avait pas d’intentions insurrectionnelles, chacun -pouvait se choisir un rôle et se faire plaisir à imiter les grands -ancêtres – qui le révolutionnaire, qui Saint-Just, qui Tocqueville – sans que la situation risque de basculer dans la -tragédie : " Rien n’était plus frappant que le délire verbal sans mort -d’hommes. " L’auteur des Trois essais sur l’Age industriel (Plon, 1966) voit néanmoins poindre dans cette " tragi-comédie " des aspirations sociales qui lui semblent -raisonnables.

Ce qu’il y a peut-être de plus original dans la révolution de mai, c’est la part qu’y a prise une certaine bourgeoisie. Dans l’Université, les éléments les plus actifs furent souvent des révolutionnaires -venus du 16e arrondissement, ou des assistants, ou des maîtres assistants, -petite bourgeoisie ; dans les entreprises -industrielles, souvent des cadres se sont sentis dans une position fausse -entre des ouvriers qui revendiquaient une -augmentation de salaires et une direction qui ne les associait pas à la -gestion. Là, j’aperçois une revendication chargée de signification authentique, qui n’a rien à voir avec la commune estudiantine et qui constitue, si je puis dire, le contenu moderne de la révolte apparemment libertaire. La participation, l’association, ces mots signifient tout et rien, mais la décentralisation du pouvoir de décision, la circulation de l’information, le sentiment de responsabilité donné au plus grand nombre -possible de ceux qui -collaborent à l’entreprise, font -partie de la modernisation humaine d’une économie. Au cours du mois de mai, les événements ont -favorisé la -confusion entre l’anarcho-syndicalisme ou ’autogestion, utopie du XIXe siècle, et l’assouplissement des organisations, -exigence conjointe de la rationalité et de l’humanisation de la société industrielle. Cette révolution a donc été à la fois -anachronique et futuriste : anachronique dans le rêve de la Commune, de “l’usine aux travailleurs”, ou du pouvoir étudiant, futuriste, en dépit d’un langage utopique, dans la mesure où elle se dresse contre la sclérose des structures organisationnelles, contre un autoritarisme qui ne se veut pas fondé sur le -savoir ou la compétence mais sur le droit inconditionnel, injustifié. Je ne sais si je m’exprime clairement : les événements de mai, comme tous les mouvements historiques, charrient le meilleur et le pire, l’utopie avec sa réalisation illusoire et des revendications valables, exprimées dans un langage confus. D’où la contradiction des jugements portés par des hommes d’égale bonne foi. "

Alain Touraine " Une nouvelle lutte des classes "

En 1968, Alain Touraine est professeur de sociologie à l’université de Nanterre. Pendant l’été, il rédige Le -Mouvement de mai, ou le communisme utopique (Seuil), dans lequel il soutient que les événements sont liés à la transformation en cours de la -société, sous l’effet du progrès technique : le -pouvoir technocratique tend à imposer ses impératifs à toutes les dimensions de la vie, y compris celle de l’intime. C’est contre ce nouveau système de domination que s’est érigé le " mouvement de mai ", manifestant ainsi l’entrée de la culture dans le champ politique. Remarquant que " ceux pour qui la lutte ne peut être dirigée que contre la propriété capitaliste ont été aussi surpris par la nature du mouvement que ceux qui croyaient à la fin des idéologies et des conflits de classes dans les sociétés industrielles ",il insiste sur le fait que le mouvement n’est pas un refus de la société industrielle mais une révélation des nouveaux conflits qu’elle génère.

Les luttes sociales, le conflit des intérêts n’apparaissent plus seulement dans les usines, mais partout où la société entreprend de se transformer. (…)

La vie urbaine, l’utilisation des besoins et des ressources, l’éducation, autant de domaines qui n’étaient pas considérés naguère comme des activités “productives” et où se manifeste et s’organise maintenant une nouvelle lutte des classes. La sélection des élites s’oppose à l’éducation permanente ; les transports privés entrent en conflit avec la volonté de participation à la vie urbaine ; la manipulation des besoins noie la satisfaction des désirs ; la hantise du -niveau étouffe la personnalité.

Le grand mot d’ordre des -technocrates qui dirigent la -société est : adaptez-vous. Le mouvement de mai a répondu : exprime-toi.

L’enjeu de la lutte est le contrôle du pouvoir de décider, d’influencer, de manipuler et non plus seulement celui de l’appropriation du profit. Telle est la nature du conflit qui se révèle en mai.

(…)

A la charnière de deux sociétés plutôt qu’installé dans une société technocratique pleinement formée et libérée des -héritages du passé, le mouvement de mai n’a pas lutté face à face avec son adversaire. Il s’est heurté à une utopie dominante, celle des maîtres de la société, proclamant que les problèmes sociaux consistaient seulement à moderniser, adapter, intégrer. Il a donc créé lui-même, en même temps qu’une force de combat contre la classe dominante, une contre-utopie libertaire et anti-autoritaire, communautaire et spontanéiste. Cette utopie était créatrice, comme le -socialisme de 1848 ou les nationalismes du tiers-monde. Mais elle -devait aussi déborder -’action du mouvement social. Car s’il y eut un mouvement révolutionnaire, il n’y eut pas d’issue révolutionnaire.

Raymond Aron " A la fois anachronique et futuriste "

Dans La Révolution introuvable. Réflexions sur les événements de mai (Fayard, 1968), Raymond Aron (1905-1983) échange avec le journaliste Alain Duhamel. Nous sommes en juillet 1968. Le sociologue développe sa célèbre interprétation des événements, celle du " psychodrame ". En effet, explique-t-il, dès lors que le Parti communiste conservait son contrôle sur les ouvriers et n’avait pas d’intentions insurrectionnelles, chacun pouvait se choisir un rôle et se faire plaisir à imiter les grands ancêtres – qui le révolutionnaire, qui Saint-Just, qui Tocqueville – sans que la situation risque de basculer dans la tragédie : " Rien n’était plus frappant que le délire verbal sans mort -d’hommes. " L’auteur des Trois essais sur l’Age industriel (Plon, 1966) voit néanmoins poindre dans cette " tragi-comédie " des aspirations sociales qui lui semblent raisonnables.

Ce qu’il y a peut-être de plus original dans la révolution de mai, c’est la part qu’y a prise une certaine bourgeoisie. Dans l’Université, les éléments les plus actifs furent souvent des révolutionnaires venus du 16e arrondissement, ou des assistants, ou des maîtres assistants, petite bourgeoisie ; dans les entreprises industrielles, souvent des cadres se sont sentis dans une position fausse entre des ouvriers qui revendiquaient une augmentation de salaires et une direction qui ne les associait pas à la gestion. Là, j’aperçois une revendication chargée de signification authentique, qui n’a rien à voir avec la commune estudiantine et qui constitue, si je puis dire, le contenu moderne de la révolte apparemment libertaire. La -participation, l’association, ces mots signifient tout et rien, mais la décentralisation du pouvoir de décision, la circulation de l’information, le sentiment de responsabilité donné au plus grand nombre possible de ceux qui collaborent à l’entreprise, font partie de la modernisation humaine d’une économie. Au cours du mois de mai, les événements ont favorisé la -confusion entre l’anarcho-syndicalisme ou l’autogestion, utopie du XIXe siècle, et l’assouplissement des organisations, exigence conjointe de la rationalité et de l’humanisation de la -société industrielle. Cette révolution a donc été à la fois anachronique et futuriste : anachronique dans le rêve de la Commune, de “l’usine aux travailleurs”, ou du pouvoir étudiant, futuriste, en dépit d’un langage utopique, dans la mesure où elle se dresse contre la sclérose des structures organisationnelles, contre un autoritarisme qui ne se veut pas fondé sur le savoir ou la compétence mais sur le droit inconditionnel, injustifié. Je ne sais si je m’exprime clairement : les événements de mai, comme tous les mouvements historiques, charrient le meilleur et le pire, l’utopie avec sa réalisation illusoire et des revendications valables, exprimées dans un langage confus. D’où la contradiction des jugements portés par des hommes d’égale bonne foi. "


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