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Paru dans Médiapart.
Président Macron : que comptez-vous faire pour ceux qui ne sont rien ?
Roger Evano.
jeudi 4 avril 2019
publié par Christian Maurel

Roger Evano avec qui j’ai eu l’occasion de réfléchir et de travailler, est un militant engagé de longue date. Il est l’auteur de nombreuses contributions critiques sous forme d’articles et d’interpellations, et l’auteur de "La démocratie face au défi de l’islamisme", livre paru aux éditions l’Harmattan en 2016.

Le texte que nous publions ici dans la rubrique "expressions" au nom de cette liberté que nous défendons, n’engage que son auteur. Si nous choisissons de le publier, c’est avant tout parce qu’il s’inscrit dans la priorité du moment et qu’il porte un regard aiguë sur la société néolibérale qui est la nôtre.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Bonjour,

Je vous communique un article de mon blog publié sur Médiapart qui est une réaction à une déclaration du Président Macron. Il m’est apparu important de réagir à des propos d’une violence extrême.

Président Macron : que comptez vous faire de ceux qui ne sont rien ?

Lors de l’inauguration de la Station F, campus géant dédié aux start-up et initié par Xavier Niel, vous avez proféré « Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien ». : Vous apportez une innovation remarquable dans la pensée néolibérale qui, d’habitude, distingue deux catégories : les gagnants et les perdants. Dans votre bouche les perdants n’existent plus. Toute la place revient à « ceux qui réussissent ». Depuis, je m’interroge : que comptez-vous faire de ceux qui ne sont rien ?

Être « rien » qu’est-ce ? Ce « rien » peut vouloir dire : vous n’existez pas. Vous êtes zéro, nul, transparent, dans le meilleur des cas insignifiant, inutile. La comparaison qui me vient à l’esprit et qui dépasse certainement votre pensée c’est celle des « sous hommes », des chiens errants, des cafards, des choses, pas des hommes et des femmes.

Ce « rien » peut aussi dire : ils ne valent rien économiquement, ils ne pèsent pas dans la société. Le monde tourne sans eux, ils sont un poids mort. Si on rapproche ce jugement d’un autre de vos propos : « ils coûtent un pognon de dingue ». Il ne faut pas être grand comptable pour en conclure que dans votre tête vous pensez que s’ils n’étaient pas sur terre votre monde se porterait mieux. Vous rejoignez dans le cynisme et la déshumanisation Jacques Séguéla, ce publiciste qui a pu dire que : « Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, c’est qu’on a raté sa vie".

Je suppose que pour vous la valeur d’un individu se mesure à son poids dans l’économie. Si la balance entre ce qu’il produit et ce qu’il coûte est nulle ou même négative cet individu ne vaut rien. Ma question est donc légitime : qu’est-ce que vous comptez faire de ces « Rien s » qui coûtent cher à la société ?

Commencer par liquider tous les handicapés qui, parfois de naissance ou suite à un accident, ne pourront ni physiquement ni intellectuellement apporter l’équivalent de ce qu’ils coûtent. Ils seront toujours une charge.Continuer par les vieux dont l’apport tend à décroître alors que leur coût augmente, les malades incurables, les Alzheimer. Peut-être que certains vieux peuvent encore par leur expérience, leur compétence jouer un certain rôle, je vous l’accorde. Il faudra trier, peser avant d’éliminer.Puis vous débarrasser de tout les éclopés de la vie, des SDF et pourquoi pas des chômeurs de trop longue durée. J’en oublie certainement. La liste pourrait s’allonger.

Je vous propose une autre liste des « bons à rien ». . J’y mettrais en premier les spéculateurs financiers qui se contentent de placer leur argent au mieux de leurs intérêts personnels. Leurs dividendes captent une partie du travail accomplie par d’autres. Ils n’apportent rien à la société. Nous pouvons sans crainte y ajouter vos amis ceux qui vivent de la corruption, et ceux qui profitent de leur situation pour s’enrichir dans des conflits d’intérêt rarement condamnés . Non seulement ils n’apportent rien mais vivent en parasites du monde commun. Il y a aussi ceux dont l’activité est inutile. Je pense qu’une grande partie de ceux qui travaillent dans la publicité, ceux dont les compétences sont utilisées pour produire des objets inutiles ou à les rendre obsolètes. Les travailleurs de l’obsolescence programmée. Je n’ai pas encore épinglé ceux qui utilisent leur intelligence pour concevoir des armes plus performantes, des produits plus nocifs,des médicaments sans effets ou dangereux. Ceux qui participent de la destruction de la planète. Chacun pourra ajouter à cette liste les administrateurs qui passent l’essentiel de leur temps à rendre compliqué ce qui est simple, les communicants qui visent à nous faire prendre des vessies pour des lanternes...

Tout ceux que vous avez visés par vos propos publics se sont sentis insultés. Non seulement ils doivent subir leur condition de subalterne, avaler leur dépendance d’un chef, d’une institution, de plus il leur faudrait accepter l’humiliation de n’ « être rien ». Quelle pire violence peut-on infliger à ses concitoyens ? Être dans une situation de dépendance pour son travail pour sa survie parfois, être obligé de se soumettre et de ne pas « recevoir... dans leur vie quotidienne la reconnaissance minimale qu’ils méritent en tant qu’êtres humains » (James C. Scott « La domination et les arts de la résistance »).

Vous ne connaissez rien de vos concitoyens car vous n’avez jamais pointé à pôle emploi, vous n’avez jamais eu des fins de mois difficiles, des factures que vous ne savez pas comment payer, vous ne vous êtes jamais inquiété de savoir où dormir ou ce que vous allez donner à manger à vos enfants ou si pouvez vous permettre d’aller au cinéma ce mois-ci. Toutes ces personnes disparaissent dans des statistiques. Savez vous ce que c’est de vivre avec 800 € de retraite ? Avec le SMIG ? Savez-vous ce que c’est d’être licencié à 53 ans ? Ce monde que vous ne connaissez pas c’est celui de ceux qui pour vous ne sont rien. Vous considérez-vous comme le Président de tous les Français ou seulement de ceux qui « réussissent » ?

A la question que je vous posais au début de cette lettre : « Que comptez-vous faire de ceux qui ne sont rien ? Je ne peux que supposer votre réponse . D’autres ayant sans doute compris la même chose que moi, il n’est pas étonnant que l’on demande votre démission. Oui c’est ainsi.Vos propos ressemblent à des propos racistes sauf que le critère n’est pas une appartenance ethnique ou religieuse mais une appartenance de classe. Vous « n’êtes rien » car vous n’avez ni fortune ni pouvoir, dites-vous à vos adversaires. Vous les avez niés, ils vous rendent la pareille. Ils retrouvent leur dignité par leur révolte. Ces « rien » vous montrent qu’ils vous faudra compter avec eux. « L’homme compense le poids du mal dont on lui a écrasé l’échine par la masse de sa haine » (M. Kundera « La plaisanterie »).

P.S : si vous ne désirez pas recevoir mes commentaires vous me le signalez.

Roger Evano,

1119 chemin de la bosque d’antonelle 13090 Aix-en-Provence 04 42 96 21 98 / 06 87 83 70 33


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