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TV Lille
Qu’est-ce qu’une télévision régionale "citoyenne" ?
Dépôt du dossier au CSA le 16 mai 2008
lundi 5 mai 2008
publié par Fernand Estèves
Sur le Web TV Lille

Dans une société de plus en plus individualiste, les médias ont une grande responsabilité dans le bouleversement des valeurs où l’anecdote, l’immédiat, le paraître (la « pipolisation »), les paillettes, l’emportent sur l’être et le savoir être, sur la connaissance. Nous sommes dans une société où le « look », la recherche de la dernière marque à la mode, ou posséder le dernier gadget électronique l’emportent sur tout le reste et notamment sur la satisfaction des besoins essentiels (...)

L’image de soi, celle que l’on veut donner de soi - ou celle qu’on vole - devient une exigence et constitue l’essentiel du contenu du message, sinon le message lui-même. Parmi les médias, la télévision -un certain type de télévision- nous transforme en « voyeurs », en complices passifs et consentants.

Parce qu’ils s’adressent à l’individu devant son écran ces grands médias contribuent à cette individualisation de la société au détriment du collectif, de l’associatif. Le « moi » l’emporte largement sur le « nous ». Le registre des médias audiovisuels, celui de l’image, c’est le registre émotionnel. Et l’émotion est ressentie individuellement, intimement. L’émotionnel, le sensationnel : c’est le « moi » contre les autres, tous les autres, surtout ceux qui sont différents. C’est l’exploitation de la « peur » de l’autre. Et la peur engendre la violence, la haine, le repli apeuré dans sa « bulle » et non l’ouverture ou la découverte des autres. Face aux catastrophes, aux drames, à la misère, nos télévision dégoulinent de compassion. Nous sommes entrés dans une société « compassionnelle ». Mais la compassion n’est pas la solidarité. Faire un chèque et s’acheter bonne conscience n’a rien à voir avec un combat pour l’accès aux droits fondamentaux.

De plus, cette télévision là, y compris celle qui relève du « service public » - mais tous les médias sont concernés- a transformé progressivement son auditoire en consommateurs. Car avec la mondialisation de l’économie, c’est bien la société marchande qui s’est emparée des grands médias. Et logiquement, son objectif est donc réellement « marchand ». « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » résume Patrick Lelay, ex pdg de TF1, non pas de façon cynique, mais de façon réaliste.

Ce que l’on nous présente aujourd’hui comme une règle, comme « la loi » de la communication, ce n’est rien d’autre que de s’adresser à la moelle épinière plutôt qu’au coeur ou à la raison. C’est là une grave responsabilité des médias pour l’avenir de nos démocraties. Médias audiovisuels comme médias écrits, ces derniers rejoignant les premiers dans la même dérive…

Cette influence des médias suscite deux types de comportement.

- D’une part un public – dont relève la classe moyenne- qui se « gave » d’informations et de programmes les plus divers. Et plus nous en recevons, plus nous en voulons. Nous ne cessons de zapper non seulement d’un programme à un autre, mais aussi d’un média à l’autre, tous mis gracieusement à notre disposition : 500 chaînes de télévision, Internet, téléphone, radio, et presse gratuite. Car tout cela, finalement, nous avons l’impression de le recevoir gratuitement, sans bourse déliée, que c’est un dû, alors qu’en fait ce n’est que l’emballage d’un message publicitaire dont nous sommes captifs.

Nous nous vautrons dans un bain d’informations aux flux incessants… même si le contenu de ce qui se véhicule est finalement peu varié d’un support à un autre. Nous sommes somptueusement infidèles… au point que les médias ne savent plus où donner de la tête pour capter notre attention, pour nous captiver dans les filets de la médiamétrie, qui jauge les conditions de leur survie économique. Si bien que ces médias en sont venus à nous demander de faire nous-mêmes notre propre programme : « les auditeurs ont la parole » clamait il y a vingt ans RTL. Aujourd’hui le public crée ses blogs, envoie ses vidéos par téléphone sur le site des journaux, « chatte » en direct avec les personnalités ; les téléspectateurs racontent leurs scènes de ménage en direct à la TV, etc. Avons-nous pour autant le sentiment, par média interposé, de dominer et de maîtriser le monde ? Le comprendre, c’est autre chose…
- Une autre partie du public, plus nombreuse encore, subit la télévision. Reste « scotché » devant le petit écran. Non pas en zappant, mais en avalant, fasciné, l’image. Tout est conçu pour cela. Et c’est ainsi que les personnages sur l’écran deviennent plus que leur « avatar », mais font partie de leur vraie famille. D’ailleurs leurs enfants portent maintenant le nom des personnages de série. Grâce à cette télé, ils vivent autre chose que leur quotidien exigu, où on ne les écoute plus, où on ne leur parle plus… Et surtout ils ne protestent plus, ils ne s’organisent plus et font des personnages du petit écran les partenaires de leur vie intime. Ainsi leur quotidien est devenu virtuel. Un symptôme : un travailleurs social indiquait récemment qu’aujourd’hui dans certaines familles, quand on a un problème on écrit directement à Sarkozy plutôt que de se rapprocher de sa mairie ou du service social.

Après ce détour, revenons en à la question initiale : alors, qu’est-ce que c’est qu’une télévision régionale « citoyenne » ? Et bien, c’est l’inverse de tout cela. Au lieu de vous « coller » devant l’écran, la télé citoyenne vous fait sortir de chez vous ! C’est une télévision qui, au lieu de vous hypnotiser et de vous enfermer chez vous, de vous gaver de publicité, de vous individualiser, de vous consumériser, au contraire elle vous donne envie de sortir et de rejoindre votre voisin. Surtout quand celui-ci propose une fête ! C’est une télé qui vous incite à aller voir un spectacle près de chez vous, un spectacle qui vous parle. C’est une télé qui vous invite à donner votre point de vue, à participer à un débat sur l’aménagement de votre quartier, de la ville, de la région. Bref, à vous intéresser aux autres. Une télé qui invite à construire ensemble le bien commun. A exister réellement ! De vivre en pleine et entière considération sa vie de citoyen. Et pas seulement pour parler de soi mais aussi pour échanger avec d’autres, en particulier dans un cadre associatif. Bref à passer du « moi » au « nous ». Une télévision régionale citoyenne, c’est sans doute la rencontre entre un territoire et un média. Mais c’est un média qui non seulement parle aux habitants de ce territoire mais qui vit avec eux , partage leurs envies, leurs préoccupations, leurs rêves.

C’est une télévision qui vous considère comme quelqu’un et non pas comme un CSP (ou, plus chic, un CSP +) selon votre pouvoir d’achat. Une télévision citoyenne, c’est donc une télévision qui donne envie de rencontrer les autres. Mieux, qui tord le cou au sentiment d’insécurité en développant les conditions d’un réel dialogue par la découverte des autres. Une télévision qui remplace la peur de l’autre par la découverte de l’autre. Et qui invite ainsi à construire ensemble une vie meilleure au delà des différences. Même s’il est différent : surtout s’il est différent ! Cette Région Nord-Pas de Calais a plus d’un siècle de brassage des cultures venues du monde entier, du Nord comme du Sud. Ces différences sont sa richesse. Lille 2004 et Lille 3000 et bien des festivals l’ont démontré. Une télévision citoyenne doit aussi donner à voir ce qui se fait de mieux dans cette région ou ailleurs. Nombre de productions, d’auteurs, de reportages primés çà et là n’ont jamais été diffusés localement. Une télévision régionale qui sème, qui cultive la différence peut lever demain des moissons d’intérêts nouveaux, être pionnière dans bien des domaines. Utopie ? Non il faudrait simplement l’essayer : inventer et non pas copier.

Cette nouvelle télévision régionale à venir, diffusée par la TNT peut être effectivement le support de cette nouvelle citoyenneté. Et la création de cette nouvelle chaîne régionale est une formidable opportunité pourvu qu’on ait à la fois l’ambition et l’exigence de qualité.

Une mise au point s’impose cependant sur le double concept de la télévision et de la proximité. Non, tout ce qui est local n’est pas pour autant « citoyen ».

Il faut revenir sur cette fausse idée que parce qu’elle serait plus proche de son public, la télévision de proximité serait finalement plus honnête et plus citoyenne. Bien au contraire, une télévision locale ou régionale, usant de son pouvoir de l’image peut être capable de créer les pires catastrophes d’autant plus grave qu’elle serait plus proche. Une télévision de territoire « à la sauce TF1 » (foot+séries+faits divers) ferait plus de dégâts encore qu’une télé nationale. Un exemple ? Faut-il le rappeler, alors que l’abcès est encore douloureux et que le rouge de la honte est encore visible au front de certains de nos confrères : nous avons vécu dans cette région Nord-Pas de Calais la plus tragique des démonstrations d’une telle dérive médiatique. Et cela tient en un mot : Outreau !

Qui a inventé « Outreau » ? Sinon nos médias locaux et régionaux d’abord ? Médias télévisés, radios, médias écrits locaux, régionaux : tous confondus ont propagé le même message, ont « vendu » les mêmes images, les mêmes mots, les mêmes accusations sordides et sans preuves. Et les médias nationaux, internationaux, ont ensuite relayé, amplifié. Certes, la justice, la police ont manqué au respect des droits élémentaires les plus humains. Mais qui les a dénoncés ? Qui a enquêté, vérifié, écouté ? Sinon bien tardivement, au mieux après plus de trois années de procédure et d’incarcération d’innocents. Dans cette affaire d’Outreau, la proximité des journalistes avec ces milieux sociaux défavorisés n’a pas été utilisée par les médias pour tenter de comprendre, ou de chercher la vérité mais au contraire elle a joué le rôle de « témoin à charge ». En fait, ils ont « vendu » une image salie de leur propre territoire. Ils ont surenchéri sur la caricature. Et les « mea culpa » qui ont suivi plus de trois années plus tard semblent bien légers en regard de cette connivence et de cette terrible défaillance. Ne l’oublions pas : il y a bien eu mort d’homme à Outreau ! Evoquer de tels faits, est-ce vraiment déplacé ou incongru quand on parle de l’enjeu et de la responsabilité des médias au plan local et régional ? Sommes-nous vraiment assurés qu’après Outreau, rien ne sera plus pareil ? Qui en mettrait sa main au feu ? Pas moi ! Non, les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets aujourd’hui ou demain. Une gifle à Berlaimont et l’emballement médiatique repart…

C’est pourquoi, face à ce déferlement médiatique incontrolé et incontrolable, il est urgent de créer des « oasis » où le citoyen, le démocrate, avec les professionnels, avec les responsables en charge de la vie démocratique de cette région puissent redonner sens au mot « communiquer », c’est à dire donner envie de vivre ensemble et non pas seulement côte à côte et en ayant peur de son voisin. C’est pour cela –et c’est une chance- qu’il est urgent de se doter d’une télévision régionale « citoyenne ».

Pascal Percq