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Quand le sport sert d’analyseur d’un système
Billet d’été
dimanche 15 juillet 2012
publié par Fernand Estèves

Juste après l’Euro 2012, en ce début d’été 2012, l’ex-international de foot Vicaj Dhorasso disait sur France Info toute sa surprise quant aux seules sanctions envisagées contre des joueurs de l’équipe de France. En fait, Vicaj Dhorasso demandait à ce que l’on prenne le temps d’analyser la situation en profondeur et que l’on ne se contente pas de jeter l’opprobre sur quelques « mauvais garçons ». Quand le journaliste lui demandait de nommer le pourquoi d’une telle situation, il répondait à la volée : « Cela s’appelle le capitalisme ! Comment peut-on s’étonner du comportement de joueurs qui ne sont que les produits d’un système qui les sort dès 12 ans de leurs familles pour les mettre dans des centres de formation qui n’ont pour autre objectif que d’en faire des ouvriers, certes sur-payés, mais des ouvriers ultra-mobiles, sans aucune attache et comme seul but : faire montée leur propre cote. Un jour, on leur dit de mettre le maillot français, alors qu’ils évoluent individuellement depuis des années dans des clubs, souvent étrangers… et comme par magie il faudrait qu’ils représentent les valeurs de la France et qu’ils aient une conduite exemplaire pour tous jeunes de France ! Posons-nous la question du rôle des centres de formation des clubs où l’éducation à la citoyenneté n’a aucune place. Or un citoyen, cela se forme. La citoyenneté cela s’apprend ! Ce travail doit être fait. Mais si ceux qui dirigent ces centres résistent autant à cette apprentissage citoyen, c’est bien parce qu’ils ne veulent pas que tous ces joueurs se mettent à penser… ».

Comme bien d’autres, je ne regarde le foot que lorsque l’attrait du spectacle me fait perdre toute once de rationalité. Difficile pour moi, par exemple, d’éviter un match important entre le Portugal et la France. C’est comme çà, je l’avoue. Mais, cette année, j’ai intégralement boycotté une compétition se déroulant en Pologne et en Ukraine. Ce dernier pays, européen je crois, se moquant éperdument des messages de soutien adressés à une ex-Premier Ministre priée, du fond d’une vraie fausse prison, de ne pas gâcher la fête.

Maintenant, c’est officiel : Michel Platini, par ses actuelles fonctions dans les instances fédérales internationales, pèse plus lourd que toute la diplomatie européenne réunie. Platini n’est pas simplement le garant du bon déroulement des diverses compétitions, il est surtout identifié comme un acteur financier et politique. Un mot de lui peut valoir de l’or ou prédire la disette. L’enfant lorrain d’origine italienne ne savait pas que le ballon rond ferait de lui un homme redouté jusque dans les cercles les plus influents de la planète. Le célèbre Vert de Saint-Etienne, équipe qui faisait la fierté d’une certaine France de la fin des années 70, ne savait pas non plus qu’il défendrait un jour « le fair-play financier » comme chantier prioritaire au sein d’un foot-business n’acceptant aucune régulation. Organisateur du triomphal Mondial 98, il a en revanche pu vérifier in vivo à quel point un Président de la République ne vaut rien face à la ferveur populaire qui célèbre une équipe Black-Blanc-Beur. Que tout le monde se rassure, quatre ans plus tard, Le Pen était au deuxième tour de l’élection présidentielle contre le Président sortant qui avait découvert le foot comme antidote à tout qui vient parasiter la bonne humeur.

Le parcours de Zidane, y compris comme panneau publicitaire grand luxe, paraît aujourd’hui totalement désuet... Tant les transformations à l’œuvre sont gigantesques et ne cessent de s’accélérer. J’en viens même à souhaiter que les meilleurs joueurs français finissent un jour par refuser de jouer pour l’équipe de France. Ce serait encore mieux si tous les joueurs faisaient la même chose dans les autres équipes nationales. On se rendrait compte que la mondialisation a accouché d’une vraie conscience collective ! Le plus drôle serait de constater que cela n’empêcherait, ni les médias ni les sponsors, de poursuivre l’aventure commerciale en arguant que seul compte le jeu au-delà des frontières ! Des équipes appartenant à des multinationales s’affronteraient sans aucune référence à la moindre territorialité. Fini les ville-clubs, les écussons ringards, les maillots patriotiques. Il n’y aurait que des marques. Comme pour le vélo. Point barre.

Alors, que faire ? J’en reviens aux déclarations de Vicaj Dhorasso et j’accepte de croire en l’impérieuse nécessité de (mieux) former des sportifs citoyens, ainsi que leur encadrement. Certains me diront que ce travail est déjà fait depuis des années, et d’autres me conseilleront de croire au Père Noël… Peu importe, j’ose ici déclarer que l’éducation populaire doit mieux se saisir des questions soulevées par la pratique du sport et son encadrement. Lutter contre le dopage ou revaloriser l’arbitrage sont certes des priorités. Mais demandons-nous sérieusement ce que deviennent, par exemple, les sportifs après quelques succès de jeunesse. Et pas ceux qui ont les moyens de se faire opérer par les plus grands chirurgiens. Non, soucions nous des petites vedettes régionales du rugby, du cyclisme, de la natation... Toutes ces personnes détruites, physiquement et/ou psychologiquement, par irresponsabilité de cadres fédéraux qui vivent confortablement la gloire par procuration.

Le Ministère de la Jeunesse et des Sports nous informe qu’entre 1993 et 2009, la France est passée de 60.000 à 120.000 salariés dans le secteur du sport. Il y a près de 5.000 professionnels diplômés chaque année d’un Brevet Professionnel Jeunesse Education Populaire spécialisé dans le sport contre moins de 3.000 dans l’animation socio-culturelle. Il y a un peu plus de 17 millions d’adhésions à une fédération sportive. La Fédération de foot est la plus importante, avec plus 2 millions de licenciés, puis vient le tennis avec plus de 1 millions de licenciés, ensuite l’équitation (650.000), le judo-jujitsu et disciplines associées (574.000), le basket (450.000), le golf (422.000)… Tous ces chiffres pour nous convaincre qu’il y a effectivement matière en termes de personnes concernées, d’évaluation de politiques publiques ; bref d’enjeux sociaux et culturels. Partout, dans toutes régions, toutes les spécialités, il y a des passionnés de sport, de simples amateurs de la pratique physique ou des sceptiques vis-à-vis de toute pratique sportive, qui se vivent comme des militants de l’éducation populaire et qui souhaitent nourrir la réflexion et agir contre le rouleau compresseur de l’attentisme.

Tout le monde dit que cela ne peut plus durer. En tout et pour tout. Qu’il faut changer les règles. Mais rien ne bouge. La caravane passe, du Tour, d’ailleurs ou d’autre chose. Comme lors du Mondial de foot de 2010, on peut entendre des critiques acerbes, voire très déplacées, au sujet de jeunes professionnels jugés « enfants gâtés qui seraient devenus dealers s’ils ne savaient pas jouer au foot ». Le summum de l’hypocrisie consistant à affirmer que la question du sport amateur n’a rien à voir avec le terrible monde du sport professionnel. Comme s’il n’y avait pas d’interconnexion, ne serait-ce parce que le sport amateur est grandement financé par le sport professionnel…

Alors oui, ce dont je parle ici n’est rien d’autre que ce qui touche aux rapports sociaux dans un monde où l’isolement, par l’individualisation comme gage de réussite, est l’arme la plus efficace pour empêcher l’émancipation.

Jean Giraudoux, personnalité complexe avec un rôle contrasté pendant la Guerre, écrivait : « Faites défiler les vieillards d’un pays, et vous connaîtrez l’état de ses sports ». Chiche !


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