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Intervention séminaire de la Ligue de l’Enseignement (Rennes)
Que veut dire ’’faire de la politique’’ pour l’éducation populaire ?
Christian Maurel.
lundi 15 avril 2019
publié par Christian Maurel

Intervention dans le cadre d’un séminaire de réflexion élus-salariés de la Ligue de l’Enseignement à Rennes, le 11 avril 2019.

Que veut dire ’’faire de la politique’’ pour l’éducation populaire ?

Je fais l’hypothèse qu’il y a au moins quatre portes d’entrée dans la question : les conceptions de l’éducation populaire, les différents courants de pensée et de pratiques de l’éducation populaire, le contexte actuel de société, les modes d’action de l’éducation populaire.

I- Trois conceptions complémentaires de l’éducation populaire : quelles dimensions politiques ?

a) L’éducation populaire est l’éducation, par le peuple, pour le peuple. C’est le par - et avec - le peuple qui distingue l’éducation populaire des autres formes d’éducation (transmission unilatérale et autoritaire des savoirs, enseignement des « sachant » aux « ignorants », formation initiale, éducation morale par discours, injonction, contrainte, exemplarité,,,).

Ainsi l’éducation populaire est populaire de deux manières : par les publics qu’elle vise (le peuple dans sa diversité de sens , de classes sociales, de sexes et d’âges) ; par ses méthodes qui consistent à impliquer d’une manière active les individus dans les processus et procédés éducatifs. Goebbels était ministre de la propagande et de l’éducation du peuple. Mais il ne faisait pas de l’éducation populaire, du moins telle que nous la concevons ici. Cependant, cette forme « d’éducation propagande » avec ses méthodes (discours, rassemblements massifs, cinéma...) avait une visée et une dimension éminemment politiques d’adhésion du peule à une doctrine qui conduisait à ce que Thierry FERAL a appelé « la pétrification des consciences ».

Le « pour et avec le peuple » de l’éducation populaire a d’autres visées, selon d’autres méthodes : la conscientisation, l’émancipation, la puissance individuelle et collective d(agir, l’autonomie des personnes et des sociétés, l’une ne pouvant aller sans l’autre (voir Cornélius Castoriadis qui fait de l’éducation - la païdeia - un vecteur essentiel de la démocratie). Il s’agit là d’ autant de caractéristiques que l’on peut mettre en parallèle avec la conception que se faisait Lincoln de la démocratie « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », conception affirmée comme principe de notre constitution actuelle (article 2). Cette mise en parallèle donne une tonalité clairement politique à l’éducation populaire comme condition d’une société démocratique.

b) « Personne ne s’éduque seul,personne n’éduque personne, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. »( Paolo Freire, La pédagogie des opprimés).

En s’opposant à une conception « bancaire » des savoirs que les « sachants » viennent déposer dans la tête des ignorants, Paolo Freire donne d’emblée une dimension politique à l’acte éducatif sous la forme du « s’éduquer ensemble par l’intermédiaire du monde ». L’éducation devient ainsi un processus de conscientisation et d’émancipation collective, y compris et surtout dans le cadre de l’alphabétisation qui, au-delà des apprentissages, favorise l’accès des apprenants à la parole et à la revendication politique.

c) L’éducation populaire, « c’est le travail de la culture dans la transformation sociale et politique ».

Il s’agit là de l’hypothèse qui naît dans les séminaires Carton- Lepage et les Universités Internationales d’Éducation Populaire de la FFMJC au cours des années 1990 portant sur de grandes questions (les droits politiques des jeunes, le travail, les politiques publiques...), hypothèse qui animera les quelques 500 groupes de réflexion de l’Offre Publique de Réflexion sur l’éducation populaire, soutenue par le ministère de la Jeunesse et des Sports, dont Marie-George BUFFET avait la charge. Cette réflexion de deux ans (1998- 2000) - du colloque de la Sorbonne à l’université de Lalonde -des-Maures - entend affirmer une mission explicitement politique et de transformation sociale de l’éducation populaire en portant un regard très critique sur ce que l’on a appelé sa « dérive socio-culturelle » et sur l’instrumentalisation dont elle était de plus en plus l’objet de la part des politiques publiques (appels d’offre, mises en concurrence dans le cadre des marchés publics).L’ éducation populaire est alors considérée comme une véritable ’’praxis’’ dont la portée touche aux manières de faire société (le politique) et de mettre en discussion publique (la politique) les questions qui se posent, en vue des transformations jugées nécessaires. Le « Rapport Lepage » jugé, en haut lieu, trop critique, voire subversif, ne sera pas édité mais remplacé par une publication d’un auteur qui n’avait pas participé à l’opération et qui en édulcorait le sens et la portée (Citoyen, chiche !)

II - Les quatre courants de pensée et de pratique de l’éducation populaire : quelle(s) portée(s) politique(s). ?

a) Le siècle des Lumières, la Révolution Française et le rapport Condorcet sur l’Instruction Publique.

La philosophie des Lumières et ses penseurs du contrat social, notamment Rousseau, auront une influence considérable sur le bouleversement juridique, social et politique porté par la Révolution Française. Mais ils ne vont concerner qu’une minorité de lettrés. En revanche, on peut dire que l’élaboration des cahiers de doléances de 1788-1789 conduisant aux États généraux et à la mise en place d’une assemblée constituante, sont un grand moment à la fois social, politique et d’éducation populaire pendant lequel petites et grandes questions de société sont abordées, du droit de glanage et de vaine pâture dans une France essentiellement rurale, aux plan administratifs et juridiques de la future société. « Ainsi toute la Révolution était contenue dans les cahiers : les moyens étaient marqués comme le but » écrira Jean Jaurès dans sa monumentale Histoire socialiste de la Révolution Française.

Mais ce qui nous intéresse le plus ici, c’est la dimension d’éducation populaire sociale, juridique et politique du Projet d’Instruction publique de Condorcet, présenté à l’Assemblée Nationale les 20 et 20 Avril 192, qui s’ouvre sur ces paroles :

« Offrir à tous les individus de l’espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs besoins, d’assurer leur bien être, de connaître et d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs.

« Assurer à chacun d’eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d’être appelé, de développer toute l’étendue de talents qu’il a reçus de la nature ; et par là établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi :

« Tel doit être le premier but d’une instruction nationale ; et sous ce point de vue, elle est, pour la puissance publique, un devoir de justice ».

Quelle actualité d’un tel projet ! Notre ministre de l’Éducation Nationale ferait bien de s’en inspirer. Et nous également, d’autant qu’il doit « s’étendre à tous les citoyens », continuer « toute la durée de la vie »(idée d’éducation permanente), ,permettre à chacun d’acquérir « l’art de s’instruire par soi-même...et substituer enfin l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer ». (L’éducation au service de l’émancipation).

Cette instruction (l’expression d’éducation populaire n’existe pas encore), touche à la fois aux intérêts et aux droits individuels, mais aussi à l’intérêt général et à la communauté des Hommes. « Si la nature vous a donné des talents, vous pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour vous, ni pour la patrie » dit Condorcet.

De plus apparaît là l’idée que cette éducation- et c’est sa dimension à la fois éthique et politique - doit s’emparer d’une grande question de société : l’inégalité entre les hommes et l’injustice.

b) L’éducation populaire comme dimension culturelle du mouvement ouvrier.

La pensée sociale du XIXè siècle est riche en matière d’éducation et d’instruction, quelles que soient les obédiences : socialistes, communistes, anarchistes, communalistes, internationalistes. Condorcet continue à avoir une large influence. Mais on comprend très vite qu’il ne faut pas tout attende de l’école initiale et tout au long de la vie ainsi que des mouvements pédagogiques qui y sont associés. Le mouvement ouvrier avec ses formes d’organisation et de luttes apparaît comme un espace d’éducation sociale et politique, dans l’action même, sur le tas pourrait on dire en employant une expression de gréviste. C’est sa dimension culturelle sous la forme de ce que j’appelle une éducation populaire organique au sens où elle fait corps avec les mouvements sociaux. Cette "dimension culturelle de l’action collective, c’est la dimension primitive de l’éducation populaire. Avant d’être une action spécialisée et bien avant de l’inscrire dans des associations labellisées, l’éducation populaire est la procédure qui permet de construire du syndicalisme, c’est-à-dire la production collective de connaissances, de représentations culturelles, de signes qui sont propres à un groupe social en conflit" écrit Frank Lepage dans son rapport d’étape de l’Offre Publique de Réflexion :(Le travail de la culture dans la transformation sociale)

Au début des années 1960, Edward THOMPSON disait déjà quelque chose d’approchant dans la Formation de la classe ouvrière anglaise  : « les travailleurs se forgeaient une vision de l’organisation de la société à partir de leur propre expérience et à l’aide d’une éducation durement acquise et hétéroclite, et cette vision est avant tout politique. Ils apprenaient à situer leur vie dans l’histoire générale d’un conflit qui opposait les classes laborieuses aux contours mal définis, à la Chambre des Communes. ». L’éducation populaire en actes consiste alors, en Angleterre et un peu plus tard en France, à s’emparer concrètement et intellectuellement (les grands penseurs comme Marx n’ont de sens que grâce au mouvement social) d’une grande question : celle de l’émancipation du travail et des travailleurs. On pourrait facilement établir un parallèle direct entre « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Statuts de l’A.I.T.) et l’éducation populaire relevant du peuple lui même. C’est ce qui se passe dans les 75 jours de la Commune de Paris, pendant laquelle se crée un nombre important de clubs d’information, de réflexion et d’éducation politique réunissant des citoyens et des citoyennes en lutte pour leur émancipation et pour une organisation réellement démocratique de la société.

C’est cette éducation populaire politique que nous retrouverons un peu plus tard dans les premières Universités Populaires créées par l’ouvrier typographe Georges Deherme au moment de l’affaire Dreyfus, dans ce qu’il appelait la « coopération des idées ». Mais aussi dans les premières Bourses du travail porteuses d’une éducation militante de transformation révolutionnaire de la société. « Ce qui manque le plus à l’ouvrier, c’est la science de son malheur, c’est de connaître les causes de sa servitude ; c’est pouvoir discerner contre quoi doivent être dirigés ses coups. Il faut instruire pour révolter » écrit son secrétaire général, Fernand Pelloutier, en 1898 dans L’ouvrier des deux mondes. C’est également cette dimension de culture populaire à visée politique que nous retrouverons dans l’expérience du Proletkult (culture prolétarienne) - qui n’a rien à voir avec le réalisme socialiste soviétique stalinien - mise en œuvre par les conseils ouvriers (soviets) avant, pendant et après la Révolution d’Octobre, avant que Lénine et Trotski y mettent fin au motif qu’il était préférable que le prolétariat les paysans s’approprient d’abord la culture léguée par la bourgeoisie.

c) L’éducation populaire politique du Christianisme social.

Dans les dernières décennies du XIXè siècle, les églises protestantes puis catholiques vont elles ausssi s’emparer de la « question sociale », autrement dit de la condition ouvrière qu’elles ne veulent pas laisser aux seuls marxistes et anarchistes. L’encyclique du pape Léon XIII de 1891 (Rerum novarum) définira la « doctrine sociale » de l’Église catholique et conduira à la création, en France et dans le monde, de nombreux mouvements particulièrement offensifs : le Sillon de Marc Sangnier affirmant qu’ « on ne peut pas avoir la république dans la société si on continue à avoir la monarchie dans l’entreprise »  ; la Jeunesse Ouvrière Chrétienne créée en Belgique en 1925 et encore présente dans plus d’une cinquantaine de pays, association « par les jeunes, pour les jeunes et entre jeunes » ; la Jeunesse Agricole Catholique devenue Mouvement Rural de Jeunesse Chrétienne, qui a joué un rôle de tout premier ordre dans la création des coopératives, des mutuelles et des syndicats agricoles ; l’expérience des prêtres ouvriers ; et en Amérique latine, ceux que l’on a appelé les « théologiens de la libération », visant à rendre dignité et espoir aux exclus et aux pauvres, ainsi qu’à les libérer d’intolérables conditions de vie, et dont une des figures les plus illustres est l’évêque brésilien Hèlder Câmara disant « quand j’aide les pauvres, on dit que je suis un saint. Lorsque je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste ».

d) L’éducation populaire au service de la « popularisation de la culture ».

Cette expression a été très utilisée en France dans les années 1930 et marque le passage au Parti Communiste Français d’une conception de la culture « classe contre classe » à une conception patrimoniale. Paul Vaillant-Couturier, homme d’art et de culture qui a l’oreille de Thorez, joue un rôle important dans ce qui deviendra la « démocratisation de la culture » portée dès 1959 par un ministère des affaires culturelles confié à André Malraux. L’éducation populaire abandonnerait-elle, au moins momentanément, le champ politique pour se mettre au service d’une action culturelle unanimiste, consensuelle et visant à rassembler le peuple autour des grandes œuvres de l’Humanité ?

La question fait débat entre ceux qui pensent que la culture sous la forme des « œuvres de l’art et de l’esprit » (Malraux) a une fonction de dévoilement du monde et d’émancipation nous faisant échapper à notre destinée (« L’art est un anti destin » Malraux), et ceux qui pensent qu’elle est un « appareil idéologique d’État » (concept emprunté à Althusser) au service des classes dominantes. (cf Ion, MIiège et Roux, L’appareil d’action culturelle , 1974). Frank Lepage parlera même « de domestication par la culture ».

Cependant, sans abandonner sa mission d’appropriation culturelle par le plus grand nombre, l’éducation populaire saura donner une mission politique formatrice de citoyens, acteurs éclairés et créatifs de leur vie et des transformations de la société, sous la forme d’ateliers de réalisations (voir les expériences des Conseillers Techniques et Pédagogique du ministère de la Jeunesse et des Sports dès l’après 2è guerre mondiale), et des résidences actuelles de co-création impliquant des artistes professionnels et des amateurs.

III-Faisons une pause.

Que nous ont appris les différentes conceptions de l’éducation populaire et ses quatre courants de pensée et de pratiques sur la question du « faire de la politique » dans le domaine très complexe de notre champ d’ activité ? Plusieurs choses :

1) Bien avant que l’expression ne soit couramment utilisée (c’est seulement à la fin du XIX° qu’on l’emploie à la place ou à côté de celle d’éducation ouvrière), l’éducation populaire est , sous des formes et avec des pratiques diverses, liée aux questions politiques du moment ( la justice sociale, les inégalités à réduire, l’émancipation du travail, le développement de la démocratie et la consolidation de la République , le partage de la culture...)

2) Sa mission est moins de s’emparer des questions de société comme le fait un parti politique - et elle ne saurait être un parti parmi d’autres - que de permettre aux individus eux-mêmes et de toutes conditions, de s’emparer des questions de société.

3) Cela signifie les politiser ou les repolitiser et ne pas se limiter à y apporter des réponses techniques sous la forme de dispositifs, de mise en œuvre de politiques publiques élaborées ailleurs, c’est-à-dire dans le champ étroitement politique (Etat, pouvoirs déconcentrés et décentralisés).

4) Cette politisation et repolitisation – dont la forme la plus spectaculaire est le débat public contradictoire et argumenté- indique que l’éducation populaire doit ouvrir, animer, faire vivre, défendre ce que Jurgen Habermas appelle des « espaces publics » entendus comme « la réunion en un public de personnes privées faisant une utilisation publique de leur raison critique » (L’Espace Public).

5) Cette mission de mise en débat public des questions de société doit se préoccuper en permanence de la promotion d’une démocratie réelle, si l’on veut éviter que la politique soit réservée à une élite et ne dérive vers des pratiques oligarchiques, expertocratiques, énarchiques (pouvoir des énarques), voire « épistémocratiques », c’est-à-dire réservée à ceux qui savent alors que la politique relève de l’opinion (Castoriadis).

6) Cette éducation populaire politique peut prendre deux formes qui ne sont ni concurrentes, ni contradictoires :

- organique au sens où elle fait corps avec les mouvements sociaux, hier avec le mouvement ouvrier, aujourd’hui avec les mouvements sociaux de tous ordres ( par exemple les gilets jaunes, les mouvements féministes, écologiques, anti racistes...),

- propédeutique au sens de préparation à l’engagement des individus dans la vie politique, sociale, culturelle. Il s’agit là de la mission essentielle des mouvements, associations, fédérations de jeunesse et d’éducation populaire

7) L’éducation populaire est concernée par deux sens du mot « politique » :

- le politique qui renvoie au vivre ensemble et aux rapports interindividuels, sociaux et politiques qui distinguent une société des autres sociétés. Dans ce sens là, on dira que l’éducation populaire a une fonction inclusive, ne laissant personne en marge de la société.

- la politique qui renvoie à l’activité d’hommes et de femmes qui s’attachent à gérer, à reproduire ou à transformer les rapports sociaux dans lesquels ils sont pris, autrement dit "le politique". Cette activité peut être le fait d’une minorité (aristocratie, oligarchie...) ou d’une majorité d’individus (démocratie). Elle peut prendre des formes de grande intensité repérables dans l’Histoire. La politique devient alors ce moment ’’où les hiérarchies sont remises en question et où tout le monde devient légitime à parler de la cité" (Jacques Rancière cité par Ludivine Bantigny, Le Nouvel Obs, 4-1-2018). Dans ce sens du mot ’’politique’’, l’éducation populaire a une fonction critique d’élucidation, voire même de réveil des contradictions, des désaccords et des conflits qui traversent le corps social.

A la lumière de ce que nous venons de dire et dans les conditions que nous venons d’énumérer, l’éducation populaire, - qu’elle soit organique ou propédeutique - peut permettre aux individus de trouver des réponses concrètes comme ce fut le cas au XIXè siècle, sous la forme de mutuelles, de coopératives, de structures de solidarité, d’associations, et aujourd’hui sous la forme de communs résistant à l’appropriation des marchés et au contrôle des États, communs qui s’inscrivent, selon moi, dans la nécessaire et urgente bifurcation de l’Histoire et de l’Humanité.

IV- Les grandes questions de société actuelles, leur appropriation politique et les manières d’y répondre.

La particularité des grandes questions de société, c’est qu’elles sont à la fois mondiales et locales. Les manières singulières selon lesquelles ces questions se posent localement, dans les différents domaine d’activité (travail, relations interindividuelles, éducation, habitat, consommation, loisirs...) permettent que chacun puisse s’en emparer individuellement, collectivement et politiquement.

Il m’apparaît aujourd’hui que ces grandes questions sont au nombre de six. :

1) Un monde de plus en plus complexe et en transformation accélérée.

Penser le monde, là où l’on est (pays, ville, village, quartier), s’emparer des manières avec lesquelles il nous affecte pour, si nécessaire, pouvoir contribuer à sa transformation, requiert un processus et des méthodes d’éducation populaire, mutuelle, critique, permanente et politique permettant de penser et d’agir localement, pour pouvoir penser et agir globalement en lien avec d’autres individus pensant et agissant dans d’autres proximités. C’est pour cette raison que sous l’effet dela mondialisation, l’éducation populaire doit à la fois agir dans un esprit de coopération et s’internationaliser.

Avec quelles forces et selon quelles méthodes l’éducation populaire peut elle contribuer à une pensée du monde engageant les individus ? Quelques pistes : l’analyse partagée des situations locales trouvant forcément des réponses dans des approches globales délivrées par des penseurs, chercheurs et intellectuels ( la relation entre les intellectuels et le peuple reste toujours une des grandes interrogations de l’éducation populaire), l’utilisation d’outils qui ont fait leurs preuves même s’ils sont à repenser comme le débat mouvant autour d’une question ou d’une proposition d’ordre général ( sommes nous en démocratie ? C’est l’économie qui domine tout...Être un bon élève suffit-il à réussir sa vie ?) ; l’intervention-débat souvent pratiquée dans les universités populaires, l’arpentage consistant à s’emparer collectivement d’un savoir savant qui a une forme écrite.

L’enjeu de toutes ces méthodes éducatives visant une appropriation politique débattue est de pouvoir répondre à la question suivante : dans quel monde vivons nous aujourd’hui ? Or, aussi complexe et changeant qu’il soit, le monde obéit actuellement à ce que P. Dardot et C. Laval appellent une nouvelle et unique raison : celle du « néo libéralisme qui peut se définir comme l’ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs qui déterminent un nouveau modèle de gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence ». Ainsi, le néo libéralisme, qui ne concerne pas que l’économie, « ordonne les rapports sociaux au modèle du marché, transforme jusqu’à l’individu appelé désormais à se concevoir comme une entreprise ». Ainsi, « ce qui est en jeu n’est ni plus ni moins que la forme de notre existence, c’est-à-dire la façon dont nous sommes pressés de nous comporter, de nous rapporter aux autres et à nous-mêmes..., la manière dont nous vivons, dont nous sentons, dont nous pensons. » ( La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale .)

A partir de là, les autres grandes questions de société s’éclairent, et prennent un sens qu’elles n’auraient pas si elles étaient posées séparément.

2) La dégradation et le dérèglement de nos écosystèmes.

Avec le temps, cette question qui pouvait apparaître comme secondaire – car l’Homme devait par ses savoirs et ses techniques « se rendre comme maître et possesseur de la nature » ( Descartes), est devenue une question à la fois de comportement individuel et une question politique d’ordre planétaire . En quoi et comment l’éducation populaire peut-elle rendre cette question de plus en plus sensible pour le plus grand nombre et pour les pouvoirs en place ? Il y a deux sortes complémentaires de réponses à cette question. La première renvoie à des expériences et des mobilisations de plus en plus nombreuses et massives, en divers endroits de la planète et qui touchent à des manières de cultiver la terre, de se nourrir, de consommer, de produire, d’habiter, de coopérer, d’utiliser les énergies.... ( voir sur cette question le livre de Bénédicte Manier : Un million de révolutions tranquille).

La deuxième réponse relève de l’éducation scolaire mais aussi populaire. Elle peut concerner des enfants et des parents impliqués dans un centre de loisirs (alimentation, respect de l’environnement, discussions sur ce qui est bon ou pas bon de faire, écriture, pratiques artistiques). Mais plus largement, la question écologique peut être mise en débat public à partir de situations locales : retraitement des déchets, aménagement des espaces, modes de déplacement, création de jardins partagés... L’éducation populaire y retrouve alors ses missions essentielles : compréhension et analyse collective des situations, conscientisation, identification des enjeux, émancipation à l’égard de nos comportements et des économies du profit, augmentation de nos capacités individuelles et collectives d’agir et de transformer ce qui ne peut continuer comme par le passé. « Aujourd’hui, on ne peut éduquer à la citoyenneté sans se préoccuper d’écocitoyenneté » ai-je entendu dire lors du 70° anniversaire de la création de la FFMJC.

3) Le développement fulgurant des savoirs et des techniques, notamment des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.

Ce développement qui concerne la quasi totalité de la planète, notamment sous le forme de l’intelligence artificielle et de la ’’révolution internet", est porteur de changements en constante accélération. Les NTIC transforment chaque jour un peu plus les rapports de travail, les rapports au travail, les rapports entre temps libre et temps de travail, les rapports familiaux, la production et les modes de transmission des savoirs donc d’enseigner, les rapports interindividuels, les rapports de soi à soi.

Ce développement technologique a une utilité. Ceux qui n’utilisent pas d’ordinateurs et n’accèdent pas à internet restent coupés de choses essentielles : les services publics, l’information, les savoirs, le travail, la vie collective... Mais en même temps, se met en place une société de la surveillance qui sait plus de choses sur nous que nous n’en savons nous-mêmes, fait de chacun des proies faciles pour un marché néolibéral particulièrement lucratif, fabrique le consommateur en même temps que le produit qu’il désire, contribue à la mise en place de ce que Hardt et Negri appellent ’’l’Empire’’ sous la forme d’un pouvoir en réseau supranationnal qui réunit les grandes multinationales (dont les fameux GAFAM) et des organismes comme l’OMC, le FMI, la Banque mondiale.

La question des savoirs, des technologies et des techniques devient alors une question politique au deux sens du terme : une nouvelle forme plus ou moins instituée des rapports sociaux et des pouvoirs de décision, ce que nous avons appelé "le politique", et une série d’interrogations qui demandent information, débat et délibération relevant de "la politique". L’éducation populaire y a toute sa place au moins de deux manières : en facilitant l’accès de tous à ces savoirs et à ces technologies ; en facilitant une réflexion critique sur leurs effets et les enjeux et utilisations d’ordres divers (économiques, sociaux, politiques, culturels, psychologiques voire intimes) qui en font un phénomène de société dont Michel Serres dit qu’il est plus important et a plus d’incidence pour l’humanité que les découvertes de l’écriture et de l’imprimerie.

Sur cette question comme sur toutes les autres, l’éducation populaire dispose de méthodes et peut en créer de nouvelles : ateliers, apprentissages, appropriation collective de savoirs, animation d’espaces numériques intergénérationnels, débats de société, création artistique partagée, approches critiques sur ce qui est devenu une question de société et de transformation des rapports de pouvoir et de domination...

4) La résistance de la grande pauvreté et le redéploiement des inégalités.

Historiquement, l’éducation populaire a fait des inégalités et des injustices qui y sont liées une de ses grandes préoccupations. C’est ce que nous avons vu avec le rapport Condorcet, le mouvement ouvrier, le christianisme social, la popularisation de la culture... Pour l’éducation populaire - et c’est ce qui la différencie de la philanthropie - il ne s’agit pas de faire de la grande pauvreté et des inégalités une simple question d’assistance, voire d’assistanat et de charité qui donne bonne conscience à un système profondément et plus que jamais inégalitaire, et le conforte dans ses manières violemment compétitives et concurrentielles de procéder et d’organiser les rapports entre les hommes, les groupes sociaux et les classes sociales. Bill Gates et Warren Buffet créent et alimentent des fondations pour voler au secours des plus mal lotis. D’autres, pour justifier leur enrichissement démesuré, défendent la théorie du ’’ruissellement’’ qui veut que l’enrichissement d’une minorité profite à tout le monde.

Les inégalités sont diverses et généralement cumulatives : inégalités de conditions économiques, de considération, certains individus "valant" plus que d’autres, de pouvoir de décider et d’agir, de légitimité culturelle et politique, de genre (les femmes sont sous l’emprise des différentes formes d’inégalité), et pour certains de ’’race’’, un "noir" ne valant toujours pas un "blanc". Sur quels types d’inégalités l’éducation populaire peut-elle agir et de quelle manière ?

L’éducation populaire organique, celle qui fait corps avec les mouvements sociaux, a très tôt agit et agit toujours sur les inégalités de conditions, de considération, de pouvoir et de genre, du mouvement ouvrier émergeant au 19ème siècle à des mouvements sociaux plus récents et trés actuels : les mobilisations des femmes, des homosexuels, des ’’gilets jaunes’’... L’éducation populaire que nous avons appelée ’’propédeutique’’ s’attache plutôt à réduire les inégalités culturelles, d’accès aux savoirs et aux responsabilités, notamment dans un cadre associatif, à permettre aux plus pauvres et aux exclus de retrouver une dignité par la prise de parole dans un cadre collectif (voir les Universités populaires d’ATD Quart-Monde), par des échanges réciproques de savoirs dans lesquels savoir faire la cuisine peut valoir savoir résoudre une équation algébrique, à condition qu’existent des espaces où ces savoirs puissent être échangés. Cela peut prendre également la forme de créations artistiques dans les quartiers (voir l’opération Gatti à Avignon au début des années 1990), dans des hopitaux psychiatriques et même dans l’univers carcéral.

Mais l’éducation populaire ne doit surtout pas s’interdire de faire de la pauvreté et des inégalités une question politique en soulevant publiquement la question de Hèlder Câmara : "pourquoi sont-ils pauvres ?" quitte à s’entendre traitée de ’’communiste’’.

5) Un imaginaire social et politique des droits de l’Homme étouffé.

L’imaginaire social et politique qui préside aux destinées de nos sociétés dites ’’démocratiques’’ a une longhe histoire. Il trouve ses origines dans les communes du Moyen-âge cherchant à résister aux contraintes et aux pouvoirs féodaux, s’affirme à la Renaissance avec la Réforme et avec l’Humanisme, se développe dans un rationalisme philosophique et scientifique cherchant à s’affranchir des religions, notamment du catholicisme, pour enfin déboucher sur un 18ème siècle dit des "Lumières" et sur ses théories du contrat social et du droit naturel. La déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 enrichie et déclarée universelle en 1948 par les pays membres de l’ONU, semblait être, jusqu’à il y a peu, la boussole d’un monde de liberté, d’égalité et de fraternité.

Or, les réalités sociale et politiques de notre monde actuel montrent que ce n’est pas le cas. Il y a surement plusieurs raisons à celà. Mais la plus importante est que cet imaginaire social et politique est de plus en plus étouffé parce que pris en tenaille entre un imaginaire de l’expansion illimitée et de l’enrichissement d’une minorité, où tout doit être marchandise, produit et échangé selon le principe universel de la concurrence néolibérale, et, d’autre part, le développement, la montée en puissance et l’installation d’imaginaires sociaux xénophobes, ségrégationnistes, discriminatoires, populistes, nationalistes, totalitaires et fondamentalistes. Ces deux machoires d’étouffement des droits humains fondamentaux appartiennent à la même tenaille et se renforcent mutuellement malgré tous les discours rassurants et de dénégation des uns et des autres.

Que peut faire une éducation populaire qui s’est toujours attachée à promouvoir et à défendre une république sociale démocratique s’appuyant sur les droits imprescriptibles de l’Homme et sur une laïcité qui, tout en respectant les convictions de chacun, se refuse à confondre les croyances, les intérêts et la vie privés, avec l’espace public où se débattent et se définissent l’intérêt général dans un État de droit et sous la forme de la loi ? Ne faut-il pas dépasser ce formalisme des Droits de l’Homme sans en abandonner les grands principes et aller vers un "imaginaire social instituant" (Castoriadis) de ’’communs’’ réellement démocratiques, coopératifs, créatifs pouvant résister aux convoitises des marchés et au contrôle d’États qui souvent n’ont de démocratique que le nom ? L’éducation populaire a de nombreux atouts et beaucoup d’expérience, notamment associative, pour répondre intellectuellement et concrètement à cette question dont chacun conviendra qu’elle est éminemment politique.

6) Une "démocratie" représentative délégataire à bout de souffle ?

Nous n’avons jamais été réellement en démocratie. Seuls les athéniens de la Grèce antique y étaient parvenus mais elle était réservée à la classe des citoyens - soit environ 10% de la population - les femmes, les métèques et les esclaves en étant exclus. Plus récemment, la Commune de Paris et les ’’conseils ouvriers’’ ont pu s’en rapprocher. Nous sommes en fait dans une "aristocratie élective" (Rousseau, Du contrat social) et dans un "État représentatif" dans lequel "le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants" (Sieyès, discours du 7-9-1789).

Avec le temps et plus encore avec la pression du néolibéralisme, cette prétendue "démocratie" revendiquée de longue date par le monde occidental a dérivé vers des régimes de plus en plus oligarchiques, technocratiques, bureaucratiques, expertocratiques, aristocratiques, sociologiquement voire familialement, quelques fois vers des ploutocraties tintées de népotisme et vers ce que certains appellent des "démocratures" dont nous avons actuellement quelques exemples inquiétants : le Brésil de Bolsonaro, la Russie de Poutine, la Hongrie d’Orban, la Turquie d’Erdogan, l’Algérie de Boutéflika.... Le néolibéralisme se satisfait pleinement de ces pouvoirs autoritaires, quelques fois totalitaires : un milliardaire de plus tous les trois jours dans la Chine de Mao Tse Toung ! Les affaires continuent et sans entraves : pas de grèves ni de revendications génant la libre concurrence. Bien plus : le néolibéralisme "défait la démocratie" (Dardot et Laval), y compris celle qui se dit ’’libérale". Les droits fondamentaux sont de plus en plus réduits, notamment la liberté sous toutes ses formes : d’expression, d’interpellation, de manifestation, d’association, de la presse écrite et radio-télévisuelle souvent aux mains des pouvoirs d’Etat, des publicitaires et des multinationales.

Et cependant, c’est surtout dans ce domaine que l’éducation populaire de nos associations, mouvements et fédérations a le rôle le plus important à jouer - souvent contre vents et marées agités par des pouvoirs qui attendent que nous fassions de nous des consommateurs dociles - en s’attachant à former des citoyens aptes à s’exprimer, à défendre des opinions, à faire des propositions, à en débattre contradictoirement et à délibérer sur toutes les questions qui les concernent. Ce qui est en jeu, c’est la formation de sujets autonomes, auteurs et acteurs de leur devenir, agissant selon les règles qu’ils se sont collectivement données et sans lesquelles aucune société libre et autonome n’est possible.

Le meilleur outil de cette formation de citoyens est la pratique associative et sa "pédagogie des conseils", à condition qu’elle soit démocratiquement conduite et qu’elle ne se contente pas de "singer" une représentation délégataire à la dérive. Elle a à sa disposition des méthodes et des outils qui ont fait leurs preuves et elle peut en créer de nouveaux : la construction collective de savoirs et des savoir-faire, le débat mouvant, l’élaboration d’arbres de propositions permettant de se projeter dans l’avenir, la conférence populaire sans conférenciers, les médias citoyens, la méthode des porteurs de paroles dans les lieux publics, les juniors associations, le ’’partir de ce qui affecte les gens’’ ouvrant sur des débats contradictoires, sur des interpellations publiques et éventuellement sur la constructions de ’’communs’’....Dans toutes ces méthodes, l’éducation populaire retrouve ses missions essentielles :

- le compréhension du monde, son élucidation, la définition de la place que nous y occupons, que nous pourrions et devrions y occuper - ce que nous appelons la ’’conscientisation",

- l’émancipation consistant à sortir, aussi modestement que cela soit (une première prise de parole en public pour celui qui n’a encore jamais osé...), de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux de domination, le genre, l’âge, le handicap, la maladie, les accidents de la vie et, quelques fois, notre culture d’origine,

- l’augmentation de notre puissance individuelle, collective et démocratique d’agir nous conduisant des ’’passions tristes’’ -Spinoza - ( résignation, sentiment d’indignité, ressentiment, colère, haine de l’autre..) à des ’’passions gaies’’ qui se lisent sur les visages et dans les comportements (estime de soi, sentiment de liberté, joie communicative voire jubilation, amour des autres et de l’humanité...).

- création d’imaginaires collectifs partagés structurant de nouveaux rapports sociaux et indiquant qu’une autre vie et un autre monde sont possibles et en construction.

Pour conclure.

1) La société néolibérale ne peut et ne doit continuer sa course folle vers ce qui s’annonce comme le pire des mondes possibles. Une grande bifurcation - qui va bien au delà d’une série de simples révolutions, terme employé par tout le monde et pour tout - est urgente et nécessaire sous le forme de ce que j’appelle une ’’communalisation’’ (terme construit sur ’’commun’’) de tous les domaines de pensée et d’activité : monde du travail, production, consommation et partage des richesses appropriation des savoirs et des savoir-faire, manières d’habiter et de se comporter vis à vis des autres et de notre environnement naturel et social, pratiques culturelles et de création artistiques...

2) Cette bifurcation est en cours comme l’est la sortie du néolibéralisme qui veut faire de nous tous des entrepreneurs de nous même et surtout pas des citoyens acteurs politiques. Des expériences existent, multiples, différentes, sous la forme de ’’millions de révolutions tranquilles’’ naissant dans les failles du néolibéralisme et conduisant à l’institution, partout dans le monde, de ’’communs’’ coopératifs et démocratiques s’opposant à un gouvernement des hommes et à une administration des choses selon un principe qui se voudrait universel et indépassable, celui de la concurrence.

3) Un monde nouveau est en train de naître. L’éducation populaire doit être partie prenante de ce qui s’annonce comme un ’’changement de cap" (Guy Roustang) et qui ne pourra se réaliser sans des individus clairvoyants, émancipés ou en voie d’émancipation et dotés de nouvelles capacités de penser, d’imaginer, de créer et d’agir. Rien n’interdit, bien au contraire, que l’éducation populaire ne devienne un espace de recherche et de production de savoirs sur le politique et sur la politique, comme nous en avons fait l’expérience à l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence dans le cadre d’un atelier qui a concerné prés de 40 personnes et a abouti à la publication d’un livre sur "les alternatives démocratiques à la délégation de pouvoir’’. Une constitution n’est pas, dans son élaboration même, qu’une affaire de juristes et d’hommes politiques. Ainsi, par différents biais et méthodes, l’éducation populaire a une fonction politique instituante des individus et de la société dans laquelle ils choisissent de vivre. Car transformation de soi et transformation des rapports sociopolitiques ne vont pas l’une sans l’autre. "Sois toi-même le changement que tu veux voir advenir dans le monde" disait Gandhi.

4) Mais pour jouer son rôle, l’éducation populaire doit elle-même s’émanciper des contraintes du marché (des loisirs, de la culture, des services...) et des politiques publiques instrumentalisantes, créer des alliances dans ses propres rangs et avec les mouvements sociaux, se mondialiser partout où c’est possible. Elle doit moins ’’programmer’’ et plus écouter, si elle veut mieux impliquer les gens , les habitants et les populations dans leur diversité, pour qu’ils deviennent ou redeviennent des sujets de leur intérimaire et des citoyens acteurs d’un monde en construction. "Ce qui m’intéresse à l’accueil de la MJC de la Corderie à Marseille, ce sont les ’mamans-poussettes’ qui amènent ou viennent chercher leurs enfants au centre de loisirs. Ces femmes parlent, de tout, de l’école, des voisins trop bruyants, des ordures pas ou mal ramassées, de l’insécurité, de leur mari sans emploi et qui reste vautré devant la télévision..." disait la directrice, Huguette Bonomi. ’’A partir de ces paroles, on peut peut-être commencer quelque chose et y impliquer les personnes concernées, puis aller vers d’autres, même si on ne sait pas exactement où cela va nous mener." ajoutait-elle. Dans le même esprit, l’Université populaire-Laboratoire social de la MJC-Centre social de Ris-Orangis est partie de situations qui "affectaient les gens" (la disparition des commerces de proximité, la violence à l’école et hors de l’école, la dégradation des relations intergénérationnelles...) pour ensuite, munis de questionnaires élaborés par les ’’personnes affectées’’, conduire des enquêtes participatives, ’’sensibles’’, dans la rue, sur la place du marché, au pied des immeubles, ouvrir de la discussion, faire des propositions, interpeller et ainsi en faire des questions politiques touchant à des problèmes concréts de société vécus dans la proximité.

5) Enfin, "je fais un rêve" comme disait le pasteur Luther King, un rêve que je vous soumets : et si au moment des prochaines élections municipales, les habitants accompagnés pédagogiquement et politiquement par les associations et les équipements de proximité, notamment d’éducation populaire, s’engageaient dans la campagne électorale en formulant des analyses de ce qu’ils vivent, en exprimant des doléances et des revendications, en soumettant des propositions, et ne se contentent pas d’aller écouter les discours et de lire les programmes des candidats.... L’éducation populaire a les moyens et les outils permettant d’inverser les logiques d’une ’’démocratie’’ de captation des électeurs pour aller vers une démocratie d’implication qui, comme à Saillans dans la Drôme, a débouché sur la constitution, avec les habitants, d’une liste municipale qui, une fois élue, a mis en place une gestion coopérative et fortement participative de la population. Nous serions alors dans un grand moment d’éducation populaire, critique, mutuelle et politique qui viendrait subvertir et transformer les logiques sociales et politiques en place, et ouvrir un chemin vers une bifurcation de notre histoire. Modestement en apparence, me direz-vous, mais d’une grande importance pour la construction d’un autre avenir.

6) Cet autre avenir - qui passe par une bifurcation de l’Histoire et de l’humanité, et donc, par une sortie du capitalisme néolibéral - prendra et a déjà pris la forme d’un mouvement réel visant, à terme, à dépasser et à abolir l’état actuel des choses. Ce mouvement se développe et s’organise selon quatre grands processus dans lesquels l’éducation populaire critique, mutuelle, permanente et politique est appelée à jouer un rôle de tout premier plan, que ce soit de manière organique ou propédeutique. :

- les mouvements sociaux thématiques (climat et protection l’environnement, féminisme, défense des minorités, luttes contre la grande pauvreté et toutes les formes d’inégalité et d’injustices.....).

- le débat public contradictoire et argumenté dans le cadre d’espaces publics visant à politiser ou à repolitiser les questions de société telles qu’elles sont vécues par les individus et les groupes sociaux.

- la création de ’’communs’’ échappant aux lois du marché et où la valeur d’usage primerait sur la valeur d’échange, l’être sur l’avoir, la coopération sur la concurrence.

- une éducation populaire initiale et permanente mise en œuvre par un mouvement associatif et fédératif contribuant à une intelligence partagée du monde et à un imaginaire instituant un ’’social-historique’’ (Castoriadis) nouveau et alternatif à celui que nous connaissons actuellement.

Sans préjuger de l’avenir, on peut cependant avancer que cette société nouvelle pourrait se définir comme l’ensemble des discours, des pratiques et des dispositions qui déterminent un autogouvernement des Hommes et une gestion de ’’communs’’ selon le principe universel de la coopération démocratique.

Christian Maurel, sociologue de la culture et de l’éducation populaire politique, ancien délégué régional de la FFMJC et professeur associé à l’Université de Provence.


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