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Formation proposée par l’Adonnante.
Quelles places et missions des MJC face aux enjeux actuels de société ?
MJC de Palaiseau.
lundi 4 avril 2016
publié par Christian Maurel

MJC de Palaiseau / Formation organisée par l’Adonnante / Intervention et animation de Christian Maurel / 15 mars 2016.

QUELLES PLACES ET MISSIONS DES MJC FACE AUX ENJEUX ACTUELS DE SOCIÉTÉ ?

Les enjeux actuels de société.

A notre sens, ils sont au nombre de cinq et sont très liés entre eux.

1) Le déploiement à l’échelle planétaire, du local à l’international, de contradictions, crises, bouleversements et affrontements de tous ordres, économiques, sociaux, environnementaux, politiques, militaires, de civilisation.

- La réalité est tellement complexe qu’il est bien difficile d’en produire un modèle explicatif de compréhension tant dans ses causes que dans son déroulement à venir. Sigmunt Bauman parle de « société liquide », Michel Beaud de « basculement du monde », Edgar Morin de « complexité de la complexité », Michaël Hardt et Antonio Negri de « multitude confrontée à l’Empire ».

- On peut cependant être d’accord sur un fait : le libéralisme économique pour qui tout est marchandise à gagné la quasi-totalité de la planète. Nous sommes entrain de passer d’une économie de marché qui s’est « désencastrée » de la société, à une « société de marché » (Karl Polanyi, La grande transformation), si bien que nous assistons à une forme de « dépérissement des États » (Alain Badiou) et à un affaiblissement des services publics eux-mêmes soumis à des logiques mercantiles.

- L’affrontement entre le capital et le travail tend à se déplacer vers une contradiction nouvelle et inconnue jusqu’à ce jour : le développement de la production et de la consommation met en danger les écosystèmes, la planète, l’espèce humaine, le vivant.

Question : comment les hommes, individuellement et collectivement, peuvent-ils reprendre leur destin en main ? C’est une question qui concerne l’éducation populaire, tout particulièrement les structures de proximité comme les MJC.

2) Le redéploiement des inégalités.

- Selon le PNUD, des années 60 au années 2000, le rapport entre les 5% les plus riches de la planète et les 5% les plus pauvres serait passé de 1 à 30, à 1 à 72.

- Selon l’ONG britannique Oxfam (Le Monde du 18/1/2016), le patrimoine cumulé des 1% les plus riches du monde a dépassé celui des 99% restant.

- 62 personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale.

- Les inégalités sont cumulatives. Elles sont économiques, sociales, culturelles, concernent l’accès aux soins, aux pouvoirs de décision, aux savoirs, aux médias, à la reconnaissance…

Questions : comment faire société dans de telles conditions ? Comment construire une communauté de destin face à de telles différences de situation ? Ce sont également des questions qui se posent à l’éducation populaire.

3) La crise de la démocratie représentative délégataire.

- Nous ne sommes pas en démocratie. Nous ne l’avons jamais réellement été selon Rousseau et Sieyès. Nous sommes dans une « aristocratie élective » (Rousseau, Du contrat social) dans laquelle le peuple qui, par le vote, renonce lui-même à faire la loi et « ne peut donc parler et agir que par ses représentants » (Sieyès, discours de septembre 1789).

- Cette aristocratie élective a dérivé vers une forme d’oligarchie (certains osent même parler de « monarchisme ») sociologiquement - et quelques fois familialement – héréditaire dans laquelle les citoyens se reconnaissent de moins en moins et pensent, pour 88 % d’entre eux, que « les hommes politiques ne se préoccupent pas de ce qu’ils pensent » (baromètre de confiance politique / Centre de Recherches Politiques de Sciences Po / décembre 2015). A remarquer cependant que cette crise de confiance est bien moindre à l’égard des élus locaux.

Questions : que faire face à une telle défaillance du champ politique, tant du coté des élus que des partis ? L’éducation populaire, notamment les MJC qui se réclament d’une éducation à la citoyenneté, ne peuvent rester dans une situation d’attente. Comment sortir de cette situation d’un « microcosme » (expression de Raymond Barre reprise par Pierre Bourdieu) conforté paradoxalement par les grands médias audiovisuels, et qui renvoie les citoyens à la périphérie et sur les marges de la vie politique.

4) Le développement fulgurant des sciences et des techniques, notamment de l’intelligence artificielle et des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication qui remettent en cause les rapports de travail, les rapports au travail, les rapports entre temps libre et temps de travail, les rapports familiaux, les rapports pédagogiques, interindividuels, et même intimes et de soi à soi…

- Nous vivons une révolution bien plus importante que celles de l’invention de l’écriture et de l’imprimerie (Michel Serres, Petite poucette) qui a la particularité d’être immédiatement massive dans ses impacts (économiques, sociaux, culturels, idéologiques…), par le nombre de personnes concernées, et d’être permanente dans une sorte de « révolution dans la révolution » se traduisant par une obsolescence accélérée des savoirs, des fonctions, des techniques et des outils rapidement dépassés par d’autres.

Questions : comment se situer face à cette révolution scientifique et technologique permanente qui touche à la quotidienneté de nos vies ? Résister ? Accompagner ? Anticiper ? Prendre un recul critique ? En faire un outil de développement, de progrès, de construction de nouvelles formes de sociabilité plus coopératives et d’une vie politique plus démocratique, de fabrication de « communs inappropriables par le marché et par les États » (Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au 21ème siècle) ? Ce sont là autant de questions que l’éducation populaire et les MJC ne peuvent négliger ou laisser à d’autres (les experts, les chercheurs, les communicants, les entrepreneurs, le marché…).

5) La crise de notre imaginaire social.

- Nous sommes les héritiers d’un « imaginaire social » (Castoriadis, L’institution imaginaire de la société) qui nous vient de l’expérience des communes au Moyen-âge, de la Renaissance, du rationalisme scientifique et philosophique, des Lumières, et qui prend forme institutionnelle au moment de la Révolution Française : déclaration des droits de l’homme et du citoyen, constitution, République, droit de vote, valeurs et symboles forts (liberté, égalité, fraternité, drapeau, Marseillaise…), liberté d’entreprendre….

- Cet imaginaire social est affaibli, car pris en étau entre l’imaginaire du « tout marchandise » (ce que Castoriadis appelait la « montée de l’insignifiance ») et des imaginaires sociaux fermés, xénophobes, nationalistes, ségrégationnistes, fondamentalistes pour lesquels rien n’est discutable et qui, souvent, ne connaissent que la violence.

Questions : que faire ? Redonner vigueur à un imaginaire social qui a peut-être fait son temps ? C’est, à l’évidence, ce qu’attendent les pouvoirs en place depuis les évènements tragiques de 2015. Ne s’agit-il-pas, au contraire, de le repenser, de retravailler ses significations profondes dans des pratiques plus coopératives, plus solidaires, plus égalitaires, plus démocratiques, moins hiérarchiques et plus transversales ? Pourquoi ne pas s’appuyer sur ce « million de révolutions tranquilles » dont parle Bénédicte Manier pour construire, dans l’expérience même, une intelligence partagée ouvrant sur de nouveaux projets de société ? Comme à d’autres moments de l’Histoire (les Cahiers de doléance de 1789, le mouvement ouvrier naissant, le christianisme social, la Libération…), l’éducation populaire doit apporter sa pierre à un imaginaire social de progrès et de rassemblement sans lequel aucune communauté de destin et aucun avenir viable ne sont possibles.

Les missions de l’éducation populaire, tout particulièrement des MJC.

1) La conscientisation.

Il s’agit de « lire la réalité sociale », de comprendre les rapports sociaux et leur transformation, de bien voir la place que l’on y occupe, que l’on pourrait ou devrait y occuper. Très tôt, et bien avant que l’expression d’éducation populaire ne soit utilisée, Condorcet disait qu’il s’agissait « de substituer enfin l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer » (Rapport sur l’Instruction publique de 1792) et un siècle plus tard Fernand Pelloutier affirmait que « ce qui manque le plus à l’ouvrier, c’est la science de son malheur ».

C’est de cette lumière dont il est encore question à la Libération après les années sombres de l’occupation et du gouvernement de Vichy, lorsque est lancé le projet ambitieux de création des Maisons des Jeunes devenues ensuite Maisons des Jeunes et de la Culture : « nous voudrions qu’une maison d’école dans chaque ville ou village soit devenue une ‘’maison de la culture’’, une ‘’maison de la jeune France’’, un ‘’foyer de la nation’’, de quelque nom qu’on désire la nommer, où les hommes ne cesseraient plus d’aller, sûrs d’y trouver un cinéma, de la joie et de la lumière. Cette maison serait en même temps une maison des jeunes. » (Circulaire ministérielle du 13 novembre 1944).

2) L’émancipation.

Il en est de l’émancipation comme de la perception chez Leibniz pour qui les petites perceptions que je ne distingue pas (ces milliards de gouttelettes d’eau qui s’entrechoquent) font le souffle de la mer qui me submerge. En effet, quand nous pensons « émancipation », nous vient immédiatement l’image de ces foules mettant à bas les tyrans. Mais l’émancipation c’est aussi de petites choses bien moins spectaculaires qui concernent, au quotidien, l’éducation populaire. Comment la définir ? C’est sortir, aussi modestement que cela soi (une première prise de parole en public pour celui qui n’a pas encore osé…) de la place qui nous est assignée par les rapports sociaux, l’âge, le genre, la maladie, le handicap, les accidents de la vie, quelques fois notre culture d’origine.

Ainsi, l’éducation populaire, à la différence de bien d’autres formes d’éducation, n’est pas un acte autoritaire mais un processus d’autorisation qui nous conduit à dire et à faire ce qui paraissait impossible ou interdit.

3) L’augmentation individuelle, collective et démocratique d’agir.

Le pouvoir est « pouvoir sur », au sens de ce qui m’est imposé ou que je peux imposer aux autres. Rousseau disait que certains acceptaient volontiers de porter des chaines pour pouvoir en imposer aux autres (Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes). C’est ainsi que le pouvoir est généralement conçu notamment dans sa forme hiérarchique.

Mais le pouvoir est aussi « pouvoir de », capacité autonome à faire. Il devient alors « puissance d’agir », ce que les anglo-saxons nomment « empowerment » et les sud-américains « capacitacion ». Si l’on ne veut pas que cette « puissance d’agir » dérive vers une « volonté de puissance » et donc sur un pouvoir de quelques uns sur les autres, cette puissance d’agir doit s’inscrire dans un processus démocratique ou chacun est amené à s’exprimer, à analyser, à proposer, à délibérer et à arbitrer.

L’augmentation de la puissance d’agir se lit sur les visages et dans les comportements. Pour parler comme Spinoza (Ethique III, IV et V), les individus passent alors des « passions tristes » (résignation, image négative de soi, rancœur, colère, haine…) aux « passions gaies » (image positive de soi, joie, quelques fois même jubilation, amour des autres…), ce que les animateurs d’éducation populaire savent bien repérer lorsqu’une opération a réussi…

4) La transformation de soi et des rapports sociopolitique (aussi modestement que cela soit…).

Les transformations individuelles et des rapports sociaux ne vont pas les unes sans les autres. « Sois toi-même le changement que tu veux voir advenir » disait Gandhi. On ne peut agir séparément sur les individus et sur les institutions dans lesquelles ils sont pris. L’éducation populaire « propédeutique » (préparatoire au changement) est plutôt du coté du changement individuel alors que l’éducation populaire « organique » (mouvements sociaux, syndicats…) est plutôt du coté des changements collectifs. Mais les deux sont complémentaires et quelques fois agissent ensemble.

Pour l’éducation populaire, type MJC (qui est plutôt « propédeutique »), il s’agit d’accompagner les personnes sur un chemin qui peut aller de l’immobilité ou de la résignation à la prise d’initiative puis à l’engagement individuel et collectif. Une activité de loisir bien accompagnée peut y contribuer à condition de considérer qu’il n’y a pas qu’un seul bon chemin que seul l’éducateur connaitrait. Comme dit la poète espagnol Machado, « il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». En revanche, l’éducateur-animateur doit posséder des outils, des méthodes, des savoirs, ce qui est bien différent, et se tenir sur le côté ou derrière celui qu’il accompagne…

Dans ce parcours d’éducation populaire fait de conscientisation, d’émancipation et d’augmentation de puissance d’agir, les individus et les rapports sociopolitiques peuvent s’en trouver radicalement transformés comme au moment de la Révolution Française où les individus passent d’un statut de « sujets assujettis » à celui de « sujets citoyens ». Et cela commence au moment des fameux « cahiers de doléances » qui sont un grand moment à la fois social, politique et d’éducation populaire : « presque tous tracent avec précision le plan administratif et politique de la société nouvelle » écrit Jean Jaurès dans son Histoire socialiste de la Révolution Française.

Plus modestement, dans des actions quotidiennes (création artistique partagée, pédagogie des conseils d’administration, de maison, de jeunes, de quartiers… et pourquoi pas, déjà en centre de loisirs….), les MJC concourent à modifier les postures individuelles et les rapports des habitants/usagers/adhérents avec leur environnement social, politique et leur cadre de vie. Cela peut s’appeler « action territoriale » et « démocratie locale ».

III) L’apport et les pratiques spécifiques des MJC, notamment celle de Palaiseau.

Avec plus de 70 ans d’expérience, les MJC bénéficient d’un capital de savoir-faire qui se structurent autour da quelques grands principes opérationnels : pédagogie des conseils, multi-activité, cogestion institutionnelle, coopération de proximité, articulation dynamique entre le social, la culturel, l’artistique, l’éducation populaire, le politique… et entre bénévoles, élus associatifs, élus politiques et professionnels…

Mais c’est leur objet social et leurs statuts qui doivent servir de boussole et donner une cohérence d’ensemble à cette multiplicité d’actions et d’acteurs. Que nous disent les statuts et le projet de la MJC de Palaiseau présenté dans les premiers articles ? Les stagiaires sont invités à y réfléchir, à voir en quoi les actions et activités qu’ils conduisent y contribuent, à imaginer, éventuellement, ce qu’il conviendrait de mettre en place.

- « autonomie et épanouissement des personnes ». Qu’entendre par autonomie ? Ne faut-il pas l’entendre au sens fort d’autonomie citoyenne qui s’oppose à l’hétéronomie où « c’est un autre qui parle en moi » (Castoriadis, L’institution imaginaire de la société) ? Quant à l’épanouissement, on pense à la fleur qui se déplie dans toute sa splendeur. Les activités bien conduites peuvent y contribuer, surtout lorsqu’elles débouchent sur la création et génèrent des « passions gaies » et une puissance d’agir nouvelle.

- « permettre à tous d’accéder à l’éducation et à la culture ». Cette formulation pose question. Cela signifie-t-il que des personnes seraient sans éducation ni culture avant de pousser la porte de la MJC ? Qu’entendre alors par culture et éducation ? S’agit-il des « bons » comportements et des « œuvres valorisées » (Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique) ? Mais la culture et l’éducation, ce sont aussi des « styles de vie » et des « comportements déclaratifs » (Ibid.). Dans ce cas, tout le monde n’a-t-il-pas une culture à faire valoir et reconnaitre, à confronter à celle des autres ? N’est-ce-pas une des missions essentielles des MJC que d’organiser cette rencontre et cette confrontation ? Et de faire de cette confrontation un travail d’éducation populaire mutuelle ? On va alors vers une nouvelle définition de la culture propre à l’éducation populaire et aux MJC « Est cultivé, celui qui possède les savoirs et les méthodes, les modèles esthétiques et d’organisation lui permettant de comprendre sa situation dans le monde, de la décrire, de lui donner un sens et de la transformer » (Projet national de la FFMJC, La Grande Motte, 2000). Avec cette conception de la culture, nous retrouvons les missions essentielles de l’éducation populaire : conscientisation, émancipation, transformation…

- « participer à la construction d’une société plus solidaire ». Allons-nous dans cette direction ? N’y-a-t-il pas là l’embryon d’un imaginaire social ? Qu’entendre par solidarité qui ne serait pas un simple service social auprès des plus démunis ? « Traiter le social par le social permet de subsister, traiter le social par le culturel permet d’exister » écrivait un président d’une Maison de la Culture et des Loisirs d’Alsace dans son rapport moral. N’est-ce-pas la bonne vision de la solidarité qui ne peut aller sans l’autonomie des individus ? Cela peut-il commencer dans des activités ? Dans des groupes de paroles ? Dans des collectifs d’usagers ?

- « prendre conscience de ses aptitudes ». Les activités de tous ordres doivent pouvoir y contribuer : savoir faire du théâtre, de la danse, de la musique, du patchwork… Mais ne faut-il pas développer d’autres compétences si l’on veut réellement s’inscrire dans un projet d’éducation populaire, comme s’exprimer, analyser, débattre, argumenter, négocier, délibérer, décider démocratiquement ? Où cela peut-il commencer ? En centre de loisirs avec des enfants exprimant leurs désirs et des parents faisant part de leurs attentes ? Puis dans les commissions et les instances de décision ? Multiples outils existent : le débat mouvant, la conférence populaire sans conférencier, le théâtre forum, la construction collective d’arbres de propositions….

- « développer sa personnalité ». Le terme de « personnalité » est bien difficile à définir. Ne faut-il-pas le prendre au sens d’avoir de la « personnalité », c’est-à-dire de se « tenir debout » face au monde et aux autres, de savoir et pouvoir dire clairement oui ou non, de résister, d’affirmer, de refuser, de prendre position, de s’engager… autant de qualificatifs qui renvoient à l’autonomie. Il est vrai que l’éducation populaire en général et tout particulièrement les MJC ont été et sont encore formatrices de personnalités que l’on retrouve dans les associations, le mouvement social et la vie politique. Comment se forment ces personnalités dont la vie publique et la société ne sauraient de passer ? Dans l’action associée à la réflexion, dans les expériences où elles peuvent se révéler, dans la pratique associative et collective, dans le rapport avec les partenaires quand il s’agit de construire des propositions répondant à des situations difficiles…

- « se préparer à devenir un citoyen actif et responsable d’une communauté vivante ». Qu’entendre par « citoyenneté » ? Ne faut-il-pas l’entendre au sens fort de celui qui contribue à fabriquer de la règle et du droit (Louis Sala-Molens) et pas seulement au sens de civilité (respecter l’autre comme un autre soi-même) et de civisme (respecter et faire respecter la règle) ? En ce sens, le citoyen est « actif » (pendant la Révolution Française, on distinguait déjà les citoyens « actifs » et les citoyens « passifs ») et « responsable » au sens où il assume les conséquences de ses choix dans le cadre d’une « communauté vivante », c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts qui font l’objet de délibérations et d’arbitrages démocratiques. Comment la MJC peut-elle préparer à la citoyenneté dans une communauté vivante ? Par des activités partagées et la pratique associative, par la place laissée aux conflits verbalisés et à leur fertilisation, par le développement des aptitudes à argumenter, à écouter et à entendre, à proposer, à négocier, à délibérer, dans lesquelles les personnalités « politiques » se forment et se construisent une intelligence collective des réalités et des enjeux, et un imaginaire social commun qui les ouvre à l’avenir. Autrement dit, « prise de conscience des aptitudes individuelles », « formation de personnalités », « citoyenneté active et responsable » et « communauté vivante » sont intimement liées et relèvent d’un même processus d’éducation populaire.

- « ouverture à tous », c’est-à-dire à tous les âges, sexes, conditions de vie, cultures… Suffit-il d’ouvrir largement les portes pour se dire ouvert à tous ? Dans ce cas, les discriminations sociales présentes sur le territoire ne risquent-elles pas de se retrouver dans la MJC ? C’est la question de l’accueil et de la communication avec les habitants qui est posée. Comment et où accueillir ? Ne faut-il-pas privilégier l’écoute de l’autre plutôt que la proposition d’activités ? Où accueillir ? Dans la maison et donner ainsi un sens fort d’hospitalité à l’accueil. Mais peut-être aussi à l’extérieur, dans la rue, au pied des immeubles, sur les marchés, dans un travail partenarial avec d’autres associations, des travailleurs sociaux, les services municipaux, les écoles qui doivent accueillir tous les enfants et toutes les familles. L’accueil des nouveaux habitants récemment arrivés dans la commune est et reste une question essentielle comme le montrera, suite à la présente réflexion, une proposition élaborée par les stagiaires dans l’après-midi qui suivra.

- « relation conviviale ». Comment faciliter et organiser le « vivre ensemble ». Par l’accueil, les activités, l’élaboration de projets, la création de rencontres et d’évènements… Comment faire, par exemple, pour qu’une assemblée générale des adhérents et usagers soit à la fois conviviale et démocratique ? On comprend mieux alors que la convivialité n’est pas un concept mou mais peut prendre une dimension très « politique » comme le montrent Patrick Viveret, Edgar Morin et quelques autres dans leur Manifeste convivialiste.

- « respecter les convictions personnelles ». Dans quelles limites ? Toutes les convictions sont-elles respectables ? Que faire des propos racistes et xénophobes ? Ne faut-il-pas distinguer le pluralisme des idées et les délits d’opinion ? Mais un propos condamnable n’est-il-pas plus dangereux quand il est interdit d’expression que lorsque il est verbalisé ? Certains MJC se sont posées la question, comme celle de Ris-Orangis et de son ancien directeur, Max Leguem qui affirme que faire une semaine antiraciste où ne viennent que des antiracistes n’a fait pas réellement avancer la lutte contre le racisme. Il faut alors laisser une place aux « savoirs assujettis » (Michel Foucault) et à ce que Pierre Roche appelle les « savoirs inouïs », pour pouvoir ensuite éclairer les processus sociaux qui conduisent à des propos et comportements condamnables.

- « principe de laïcité ». Qu’entendre par laïcité ? Il ne s’agit surtout pas de ne parler de rien, comme nous le demandent quelques fois certains partenaires très attachés à la paix sociale. Historiquement, les MJC se sont revendiquées d’une « laïcité de confrontation » qui nous vient d’André Philip et du Christianisme social protestant. Voici ce qu’il disait lors de l’Assemblée Générale constitutive de la FFMJC le 15-1-1948 : « rejet de tout paternalisme, autoritarisme et étatisme au profit de la diversité la plus grande des idées, des initiatives et des activités… de laïcité entendue dans un sens positif en faveur de l’esprit démocratique et de recherche de la vérité dans l’esprit d’humilité qui est celui de la véritable recherche scientifique ». Et le ministre de l’Éducation Nationale, Naegelen, lui répondait : « Laïcité [au sens de] respect de toutes les opinions et croyances…. Vous avez le droit et je dirai le devoir de les confronter. Il n’y a pas de véritable liberté s’il n’y a pas de confrontation des croyances et des idées ». Comment faire vivre cette confrontation ? Par la conférence-débat, par des semaines à thème sur des questions de société, par des débats mouvants, par la construction d’arbres de propositions, par une pratique associative (AG, CA, Commissions, conseils de jeunes, de maison, d’animation, par des commissions et séminaires élus-professionnels…) réellement démocratique.

- « valeurs républicaines » Lesquelles ? On pense à « liberté », « égalité », « fraternité », « laïcité » renvoyant à notre imaginaire social libéral et républicain. Ne faut-il-pas en ajouter d’autres comme la solidarité, l’hospitalité, la convivialité, la coopération, la création de communs, l’autonomie… Comment les mettre en œuvre et faire que les personnes les fassent leur ? Certes par le discours écrit et oral, mais surtout par la pratique d’activités, par des actions construites collectivement et en partenariat avec d’autres forces vives de l’environnement social, par l’accompagnement d’engagements, notamment de jeunes, dans la création et, pour quoi pas, dans un humanitaire bien compris où l’on reçoit autant que l’on donne … C’est la fameuse relation « échange-don » du sociologue-anthropologue, Marcel Mauss (voir Sociologie et anthropologie) qui permet de faire société et qui ne se limite pas, bien au contraire, - car elle est souvent « gratuite » -, à la relation mercantile.

- « s’interdit toute attache avec un parti ou une confession ». Il est toujours bon de rappeler que l’association MJC s’interdit de soutenir un quelconque parti politique, candidat aux élections ou religion, mais qu’elle ne s’interdit pas, bien au contraire, de pratiquer une laïcité ouverte et de confrontation sur les questions qui lui paraissent importantes, à condition que la liberté de parole soit respectée dans les limites imposées par la loi. (Voir ci-dessus ce qui est dit sur le respect des convictions personnelles et sur la laïcité).

- « création et maintien des liens sociaux ». Il s’agit en permanence de faire société, de lutter contre toutes les formes d’isolement et d’exclusion. Les activités, l’accueil, la qualité des locaux, le partenariat opérationnel de terrain doivent y contribuer.

- « démocratie se vivant au quotidien ». Cela veut dire qu’elle ne se limite pas aux périodes électorales ni aux moments de réunion des instances délibérantes de l’association qui souvent ne rassemblent qu’une petite partie des adhérents et des usagers. C’est une question à la fois difficile et essentielle. Cela peut commencer dans les activités où les participants peuvent être amenés à débattre de leurs projets (création, exposition, évènement…) et pourquoi pas de leur budget pour y parvenir, puis se prolonger dans les instances (AG, CA, commissions…). Ainsi, la gestion et la comptabilité peuvent devenir support à une démocratie se vivant au quotidien, comme le font les jeunes de la MJC « Euroscope » d’Embrun dans les Hautes Alpes pour qui tout projet engage chacun dans la recherche et la gestion des moyens nécessaires.

- « animer des lieux d’expérimentation et d’innovation culturelle et sociale ». La MJC, lieu des possibles ? Autrement dit, la MJC ne peut être un espace où tout est pensé pour et à la place des autres, parce que on pense que cela répond à leurs attentes et que c’est bon pour eux. Le terme est souvent revenu dans la journée. La MJC est affaire de postures plus que de services. L’expérimentation, l’innovation, les possibles sont sans aucun doute ce qui doit définir ces postures en dehors desquelles il ne peut y avoir de liberté, d’épanouissement, d’émancipation et d’accomplissement tant pour les bénévoles et les salariés que pour les adhérents et les usagers.

- « affiliation à la Fédération Régionale des MJC et adoption des principes de la Confédération ». Que peut apporter l’appartenance à un réseau fédératif et qu’attendre de lui ? Plusieurs réponses possibles à cette question : le partage d’une intelligence collective commune du projet, la mise à disposition, quand c’est le cas, d’un personnel de direction dans le cadre d’un contrat de financement de poste négocié entre partenaires (collectivité locale, État dans le cadre du Fonjep, fédération régionale), l’accompagnement à la préfiguration et au développement de la MJC, le rôle d’interface/médiation entre la MJC et les partenaires publics quand cela s’avère nécessaire, le partage des savoirs, des savoir faire et des expérimentations du réseau, soit de manière informelle, soit dans le cadre de formations et de rencontres….

IV) La construction collective d’un « arbre de propositions » : une manière de se mettre en perspective impliquant activement les stagiaires.

La méthode est simple. On commence par un travail en petits groupes en s’attachant à construire une proposition en six « P » : le Problème à résoudre, le Projet (valeurs, objectifs, finalités), le Public (visé ou prioritaire), les Partenaires, les Pratiques (ce que l’on va faire et comment on va le faire), les Productions (le résultat attendu et ses modes d’évaluations). Ensuite, chaque groupe présente sa proposition en grand groupe. On échange, on critique, on modifie, on mesure la pertinence et la faisabilité de la proposition au regard de l’objet social et des moyens de la structure… On peut délibérer pour choisir l’emplacement de chaque proposition sur l’arbre : dans les racines quand elle est fondamentale, dans le tronc quand elle est jugée structurante, sur une branche quand elle peut venir ensuite.

Trois propositions ont été ébauchées. Il appartient à la MJC de les prendre en considération ou pas. Ou encore de faire sienne cette méthode dans d’autres circonstances, par exemple pour enrichir le rapport d’orientation de la MJC présenté à l’assemblée générale… A travers l’élaboration de ces propositions, de nombreux sujets de discussion ont émergé : la question de l’accueil et des « espaces de vie », les postures professionnelles à adopter vis-à-vis des adhérents, des usagers et de la population, la distinction et la relation entre l’éducatif et le pédagogique, la nécessité de faire vivre ce que l’on pourrait appeler des « Réseaux des Acteurs de Proximité » qui peuvent se donner des objets de travail très différents (pratiques artistiques, action territoriale, démocratie locale, engagement des jeunes, éducation à la citoyenneté…)

La nécessité de se doter d’outils pédagogiques est également souvent revenue. Nous en avons nommé un certain nombre : le débat mouvant, l’arpentage, la construction d’arbres de propositions, le théâtre forum, la co-création interactivités… Pour cela, d’autres formations seraient nécessaires.

Une question a été posée par un des participants à cette journée : quelle raison pourrait conduire à la disparition de la MJC ? Il y en a sans doute plusieurs. Mais la plus importante est qu’elle ne soit plus force de propositions et néglige les idées fortes de son objet social et sa mise en œuvre, notamment sa dimension citoyenne et démocratique, quitte à ce que cela bouscule la réalité et froisse quelques fois certains partenaires….

Christian MAUREL.


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