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"REPENSER LA SOLIDARITE". GARDANNE (13)
Rapport introductif de Christian MAUREL, sociologue.
lundi 7 novembre 2011
publié par Christian Maurel

SOLIDARITÉ – INNOVATION – PARTENARIAT. L’ACCES AUX DROITS FONDAMENTAUX RÉINTERROGÉ AU REGARD DES NOUVELLES PRATIQUES CITOYENNES. (Gardanne, 5 Novembre 2011)

Il s’agit de bien distinguer la « solidarité de réparation sociale » de la « solidarité de transformation sociale » sans pour autant les opposer. En effet, une même structure (dispositif, action publique, association, mouvement social, syndicat…) peut, en des temps et avec des méthodes différentes, agir sur les deux fronts.

La solidarité de réparation sociale a une origine chrétienne. Elle est très ancienne et se nourrit de la parole du Christ. Sous sa forme essentiellement caritative en direction des pauvres et des plus démunis, elle structure les rapports sociaux tout au long du Moyen-âge et jusqu’à la Révolution Française. A partir du 19ème Siècle, elle prendra la forme plus moderne de ce que, après l’Encyclique « Rerum Novarum » du Pape Léon 13, on appellera le « Christianisme social » et qui donnera naissance à des mouvements plus offensifs comme les mouvements de jeunesse chrétiens (JOC, JAC, JEC …), d’action sociale (Compagnons d’Emmaüs, ATD Quart-Monde…) et en Amérique latine, les « Théologiens de la Libération ». Ainsi, dans certains cas et situations, la solidarité de réparation caritative se fait solidarité de transformation, de défense et de revendication des droits humains fondamentaux.

La solidarité de transformation sociale a son origine dans le mouvement ouvrier naissant au 19ème Siècle et en lutte pour son émancipation. Il s’agit d’une solidarité de combat pour un autre monde. Elle s’exprime en terme de classe, prend les formes du mutualisme, de la coopération, du syndicalisme de masse et des partis plus ou moins réformistes ou révolutionnaires. Cependant, tout en créant les conditions de changements radicaux et de la création de nouveaux droits (autour du travail, notamment), cette solidarité de transformation se veut aussi solidarité de réparation (congés payés, loisirs, santé, logement, culture) comme on peut le voir dans la gestion des municipalités progressistes socialistes et, surtout, communistes.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Comment repenser la solidarité ? Quels sont les grands traits du paysage social contemporain ?

- La crise économique, sociale et écologique que nous vivons indique que les femmes et les hommes doivent reprendre collectivement leur destin en main, défendre et revendiquer plus que jamais les droits fondamentaux de l’être humain. La solidarité de réparation, nécessaire dans l’urgence, ne suffit plus. Il s’agit de promouvoir une solidarité d’action dans laquelle les plus démunis doivent trouver leur place, si nous ne voulons pas dériver vers une solidarité d’assistance et de simple reproduction sociale qui conforte les rapports de domination.

- Nous assistons à un redéploiement des inégalités, ici et là-bas, dans la proximité comme sur l’ensemble de la planète. Le rapport des revenus entre les 5% les plus pauvres de la Terre et les 5% les plus riches est passé de 1 à 30 en 1960 à 1 à 72 aujourd’hui. « L’Europe s’épuise depuis des mois à trouver 110 milliards d’euros pour sauver la Grèce, écrit le Monde, alors que la fortune cumulée des 0,2 % les plus riches de la planète est estimée à 39 000 milliards ». On peut parler de « rémunérations obscènes » pour reprendre le titre du livre de Philippe Steiner (Editions La Découverte). Dans ces conditions, la solidarité d’assistance et de réparation s’impose. Et encore plus la solidarité de transformation sociale.

- Nous vivons une crise de la représentation politique et de l’ « État social » qui est double : beaucoup (notamment les jeunes et les plus démunis) ne se sentent plus représentés ; les États et les organismes publics assument de moins en moins leurs missions de protection sociale. « En dessous d’un certain seuil de pauvreté, la citoyenneté n’a plus de sens » disait le père Joseph Wresinsky, cofondateur d’ATD Quart-Monde. Ainsi, cette solidarité, quelques fois de survie, devient de plus en plus une affaire de personnes qui construisent des réponses dans la famille, les associations, l’économie sociale et solidaire, des initiatives émergentes ponctuelles ou inscrites dans la durée comme on a pu le voir, par exemple, avec les Restos du Cœur.

PROPOSITION D’ANALYSE DES EXPÉRIENCES ET DE DÉFINITION DE PERSPECTIVES POUR GARDANNE.

Il s’agit de donner une lecture des expériences et des projets de solidarité, après exposé, selon les deux dimensions définies ci-dessus :

- La dimension réparatrice visant à réduire les inégalités économiques, sociales et culturelles, et, pour parler comme Condorcet au moment de la Révolution Française, à « rendre réelle l’égalité reconnue par la loi ». Remarquons que déjà, dans la simple réparation, nous touchons aux droits réels et fondamentaux des citoyens.

- La dimension de transformation sociale à la fois des individus et des rapports sociaux. Dans ce domaine à la fois complémentaire et critique de la seule réparation sociale, on mettra en réflexion quelques axes opérationnels qui devraient permettre de faire faire un pas en avant à une politique citoyenne et concertée de solidarité visant à impliquer les bénéficiaires aussi modestement que cela soit. Voici quelques uns de ces axes :

1- La prise de conscience de la complexité et des contradictions d’un monde dans lequel nous sommes pris et qui justifient des actions de solidarité, de combat et de revendication légitimes et adaptées notamment sur la question des droits fondamentaux. Il s’agit là de la dimension à la fois éducative et politique de la solidarité dans sa dimension d’éducation populaire.

2- Les processus d’émancipation en jeu, possible et nécessaire, dans les actes de solidarité active, permettant aux plus démunis de se prendre en main et, aussi modestement et peu spectaculaire que cela soit, de sortir de la place qui leur a été assignée par leurs conditions sociales, leur culture initiale d’appartenance, leur genre ou, encore, leur handicap. Cette émancipation qui permet à quelqu’un de redevenir le sujet-acteur et non plus le sujet-assujetti de son itinéraire de vie est, dans le cadre de la solidarité, à la fois individuelle et collective.

3- L’augmentation de la puissance d’agir qui, complémentaire de l’émancipation, fait qu’un individu n’est plus la victime de l’Histoire mais redevient, au moins pour partie, acteur de l’Histoire, et d’abord de son histoire propre. La dimension collective de la solidarité, comme on le voit dans certains mouvements et associations, est souvent l’élément déterminant de cette capacité à agir qui restructure une personnalité effritée par les situations et les accidents de la vie.

Cette journée devrait ainsi permettre aux acteurs de la solidarité de se mettre dans une perspective plus réfléchie de leurs actions, de tisser des partenariats actifs sous la double impulsion de leurs intelligences propres et de l’action publique municipale, de mieux identifier les besoins et surtout d’innover en s’instruisant d’opérations conduites ailleurs. Il en va de la démocratie, de la place que chaque citoyen est appelé à y occuper. Mais pas celle d’un citoyen passif. Celle, au contraire, d’un authentique citoyen tel que le conçoit Louis Sala-Molens : « Est citoyen celui dont le volonté crée du droit ».

La question centrale de la journée pourrait être la suivante : comment passer d’une solidarité de simple assistance (« solidarité avec », « pouvoir sur », réparatrice mais qui entretient souvent la dépendance), à une solidarité d’engagement collectif ( « solidarité entre », « pouvoir de » et puissance de transformation) qui prend les formes de la résistance, de la défense des droits, de la lutte et du combat pour la reconnaissance et la promotion de droits nouveaux (exemple de la solidarité ouvrière) ? Ne s’agit-il pas ainsi de refaire société autour d’une relation échange-don repensée mettant tout un chacun en capacité de recevoir et de rendre par une contribution active aux évolutions et aux transformations nécessaires de la société ?

Ce qui est vrai au niveau social (L’abbé Pierre répondant à un homme venu chercher de l’aide : « Viens avec moi et nous ferons quelque chose ensemble »), l’est aussi dans d’autres secteurs comme celui de la culture où « nous ne savons souvent que donner mais plus rarement recevoir » (Jean-Charles Bérardi). Dans ces changements d’attitude, il se joue en effet quelque chose de l’ordre d’un approfondissement et du développement de la démocratie qui ne se limite pas à une forme de représentation et de gouvernement parmi d’autres mais devient l’engagement de subjectivités agissantes venant interroger, transformer, voire subvertir, les rapports sociaux en place.