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"Reconnecter le peuple et les élites est un vrai défi"
Philippe Lemoine.
samedi 2 novembre 2019
publié par Christian Maurel

Philippe Lemoine : « Reconnecter le peuple et les élites est un vrai défi »

Pour réussir l’acte II du quinquennat, l’essayiste Philippe Lemoine suggère dans une tribune au « Monde » que le gouvernement adopte une verticalité de bas en haut, relayée par les corps intermédiaires, afin de lutter contre la fragmentation sociale.

Y-a-t-il une place pour les Français dans l’acte II du quinquennat ? Dans l’acte I, c’était clair : il n’y en avait pas. Emmanuel Macron s’était fait élire avec un ouvrage audacieusement intitulé Révolution (XO Editions, 2016), mais il avait tout de suite adopté une attitude surplombante, qualifiée de jupitérienne. L’analyse d’Alexis de Tocqueville, selon laquelle l’Ancien Régime a été un artisan direct de la Révolution, en se déstabilisant lui-même par des réformes en tous sens, impulsées par le haut a été validée. Six mois plus tard, éclatait la révolte des « gilets jaunes ».

Selon la terminologie usuelle, nous sommes entrés dans un acte II. Mais quel rôle les Français y jouent-ils ? Pour sortir de la crise, un « grand débat » a eu lieu : l’exercice était innovant mais on a souligné, à juste titre, que les nombreux participants étaient souvent âgés, blancs, relativement aisés, que le site Internet ne permettait pas aux arguments de rebondir les uns sur les autres, que les cahiers de doléances ne sont toujours pas, aujourd’hui, totalement numérisés et traités.

Par ailleurs, le président de la République et le premier ministre ont mis en avant la nécessité de l’écoute, du dialogue, de la concertation, autour des priorités données à l’écologie et au social.

Cent cinquante Françaises et Français, tirés au sort, planchent discrètement dans l’enceinte du Conseil économique, social et environnemental (CESE) sur la manière de conjuguer transition écologique et justice sociale. Un coup de frein a été donné à la réforme des retraites. Et surtout, après avoir fait la sourde oreille, il y a un an, aux propositions du secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, le gouvernement a pris en compte l’existence d’un groupement de cinquante ONG, syndicats et organisations citoyennes signataires du « Pacte pour un pouvoir de vivre » : le dialogue se déroule avec lui, ministère par ministère. A quoi cela sert-il ? Sommes-nous en train d’assister à une reconnection du haut et du bas ?

Un besoin de parole directe.

A l’heure actuelle, il ne faut pourtant pas s’y tromper : reconnecter le peuple et les élites est un vrai défi. La coupure est plus profonde que l’opposition entre mondialistes-progressistes et souverainistes-populistes qui structure le débat politique anglo-saxon depuis un quart de siècle et qui, après avoir gagné l’Europe, a fini par s’imposer dans le langage des commentateurs français.

Partout, les marches pour le climat, les occupations de places publiques, les printemps de tous les coins du monde témoignent, notamment chez les jeunes, d’une volonté de se dresser, de résister, de s’émanciper

Nous sommes entrés dans une période où toutes les élites, qu’elles soient politiques, économiques, médiatiques, associatives, syndicales, risquent sans cesse d’apparaître dépassées par les enjeux : tsunami numérique, bouleversement climatique, terrorisme, violences. Les personnes sont perdues mais s’estiment tout de même plus en phase avec les mutations que ceux qui sont censés les diriger. Il en résulte d’abord un immense besoin de parole directe, sans représentants. Chacun veut s’exprimer, débattre, et ce besoin de renouveau démocratique va bien au-delà de la caricature que véhiculent les réseaux sociaux.

Il ne faut pourtant pas s’en tenir à ce seul impératif d’horizontalité, même si le principe originel de la révolution Internet est d’avoir massivement diffusé une architecture de pair à pair, entre égaux. Le besoin est aussi celui d’une verticalité inédite : pas la verticalité à l’ancienne, descendante, jupitérienne ! C’est là qu’a été l’erreur de l’acte I d’Emmanuel Macron. Une nouvelle verticalité, ascendante, permettant à chacun d’échapper à la fragmentation de ses rôles sociaux, tout en résistant à l’attraction vers le bas des messages courts, anonymes et haineux.

Partout, les marches pour le climat, les occupations de places publiques, les printemps de tous les coins du monde témoignent, notamment chez les jeunes filles et les jeunes garçons, d’une volonté de se dresser, de résister, de s’émanciper. Il faut plus que jamais permettre à chacun de s’affirmer comme une personne dans toutes ses composantes, y compris dans ses dimensions spirituelles.

Maturité de réflexion.

Organiser cette prise de parole semble, à l’heure actuelle, hors de portée pour la technocratie d’État. C’est en cela que les corps intermédiaires ont un rôle décisif à jouer. Non pas dans leur seule fonction traditionnelle de porte-parole et de représentants. Mais comme médiateurs et facilitateurs. Qu’il s’agisse des mouvements d’éducation populaire, des organisations syndicales, des associations, nombreux sont ceux qui ont l’expérience d’animer sans tabous des débats, d’autoriser les paroles même déviantes, même violentes, de favoriser l’écoute mutuelle, de construire pas à pas des synthèses et des orientations.

Ce sont ces compétences-là dont la France a le plus grand besoin. Il faut les valoriser, en mettant à leur disposition des moyens financiers leur permettant non seulement d’organiser des réunions, mais aussi d’utiliser intelligemment des ressources numériques et audiovisuelles. Dans les entreprises, les régions, les territoires, combien de décideurs ont été estomaqués par la maturité de réflexion et de parole des citoyens à qui l’on tendait un micro !

Le « grand débat » n’a été qu’un prologue. Le président de la République et le gouvernement reconnaissent aujourd’hui le rôle des corps intermédiaires. Mais il faut que ce rôle aille désormais au-delà de celui de porte-voix. Il est temps de donner enfin la parole aux Français ! Plusieurs organisations de la société civile préparent actuellement des « Tours de France » (le Pacte pour le pouvoir de vivre, mais aussi l’Archipel citoyen Osons les jours heureux).

La question principale que ces organisations devraient se poser est de savoir ce qu’elles veulent y apprendre. Vont-elles à la rencontre des citoyens pour parler ou pour libérer la parole ? Si elles sont dans un esprit d’écoute et de liberté et si les pouvoirs publics leur donnent les moyens de relayer les débats de terrain, alors l’acte II du quinquennat trouvera son rythme et sa véritable signification.

Philippe Lemoine , entrepreneur et essayiste, est l’auteur de Une Révolution sans les Français ? Action citoyenne et transformations à l’âge numérique (Editions de l’Aube, 2018).


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