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Dans Le Monde Economie du 31-03-2018.
Réformes Macron : "Le modèle de l’homo oeconomicus" est devenu "une croyance autoréalisatrice"
par Bernard Walliser.
samedi 31 mars 2018
publié par Christian Maurel

Réformes Macron : « Le modèle de l’homo œconomicus » est devenu « une croyance autoréalisatrice »

La vision théorique d’individus utilitaristes et rationnels a fini par imprégner nos propres comportements réels, observe l’économiste Bernard Walliser dans une tribune au « Monde ».

[Ouverture de la SNCF à la concurrence, assouplissement du marché du travail, allégement de la fiscalité des hauts revenus, promotion de l’innovation… La « remise en marche » tous azimuts qu’Emmanuel Macron et son gouvernement mènent au pas de charge se fait au nom de l’efficacité, de la rationalisation et de l’épanouissement de l’initiative individuelle et entrepreneuriale. Elle reprend de ce fait le cadre conceptuel et les prémisses d’une théorie et de modèles bien précis de la pensée économique, ceux de l’efficience des marchés et des anticipations rationnelles des agents. Mais, pour certains économistes, les nouveaux défis posés par le creusement des inégalités et les limites écologiques de notre mode de production nécessitent de changer le cadre intellectuel des prises de décisions politiques.]

Tribune.

Pendant des décennies, la théorie économique néoclassique a analysé l’agent économique comme un homo œconomicus, qui optimise ses objectifs sous des contraintes imposées. S’appuyant sur des préférences et des croyances très générales, la version faible de cette théorie se révèle assez souple pour intégrer nombre de comportements usuels. Mais sa version forte appliquée aux agents économiques est bien plus restrictive : le consommateur se cantonnerait à maximiser l’utilité des biens qu’il achète, et le producteur le profit issu des biens qu’il transforme. En revanche, les motivations symboliques ou éthiques, si elles demeurent bien présentes, seraient cantonnées à des choix extérieurs au champ économique.

Certes, ce modèle se veut une abstraction de la réalité qui ne saurait être acceptée qu’en première approximation. Les économistes mettent en avant sa simplicité, qui permet d’en déduire nombre de conséquences quant au fonctionnement des marchés. Pourtant, ils ne se privent pas d’ironiser à son propos en se l’appliquant à eux-mêmes, en l’occurrence des savants à la seule recherche de prestige personnel… Par ailleurs, ils s’efforcent de proposer des modèles plus complexes de rationalité limitée, mais continuent à penser que les effets collectifs engendrés ne sont pas sensiblement différents.

Ce modèle s’est progressivement diffusé auprès du public par divers canaux encore peu explorés. Il est massivement transmis par l’enseignement dominant en matière d’économie et de gestion. Il est véhiculé par une partie de la sociologie, qui s’y est ralliée en ne retenant qu’une version plutôt faible. Il imprègne les agents économiques et sociaux à travers les médias, tant par l’annonce lancinante des cours de Bourse que par la promotion appuyée des artistes et des sportifs qui s’enrichissent. Il s’impose enfin dans la publicité qui met en scène les motivations les plus matérialistes.

Un pouvoir performatif

Plus profondément, la mise en œuvre de dispositifs techniques qui prennent appui sur le comportement rationnel incite plus insidieusement les agents à adhérer à sa logique. Les praticiens de l’économie mettent en œuvre des outils de calcul économique ou des méthodes de valorisation financière qui accoutument les agents au modèle rationnel sous-jacent. Plus récemment, les gestionnaires du privé ou du public préconisent la mise en œuvre de « coups de pouce » (nudges) censés guider les consommateurs et les citoyens, présumés mal informés ou maladroits, vers des décisions rationnelles.

Ainsi, les croyances économiques, diffusées de façon implicite ou explicite, exercent un pouvoir performatif sur les agents. Ces derniers s’appuient sur ces croyances factuelles ou structurelles pour mettre au point des stratégies qui tendent inconsciemment à rapprocher le système du phénomène décrit. A la limite, une croyance devient autoréalisatrice quand elle provoque chez les agents qui y adhèrent les comportements dont elles rendent compte. Cet effet d’autoréalisation, que l’on sait s’exercer sur une grandeur collective comme le prix, s’exerce sur toute une gamme de comportements sociaux et politiques.

Au final, l’agent économique ressemble à son modèle dans tous ses aspects. Il devient « conséquentialiste » – il ne prend ses décisions qu’en fonction de leurs conséquences anticipées, sans référence à l’histoire ou à la tradition. Il devient individualiste en ne considérant que les effets qu’il subit lui-même, au détriment des effets sur autrui qui alimentent les normes sociales. Il devient utilitariste en agrégeant les conséquences de ses actions selon un point de vue unique, qui contourne tout arbitrage entre des valeurs incommensurables en pratique.

Plus profondément encore, l’agent finit même par adopter le modèle rationnel le plus strict qui agrège tous les effets de sa décision à l’aide d’un étalon de valeur monétaire. En tant que consommateur, il s’efforce de mettre à profit la moindre opportunité de gain qu’il rencontre. En tant qu’entrepreneur, il ne cherche qu’à faire croître la valeur boursière de son entreprise. Ainsi, l’agent devient progressivement conforme à l’image caricaturale que l’on a voulu donner de lui : il ne naît pas homo œconomicus mais il le devient, au contact de l’image que lui impose le système économique.

Bernard Walliser, directeur d’études en économie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, EHESS.


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