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Retrouver le sens des limites.
Olivier Rey.
lundi 2 septembre 2019
publié par Christian Maurel

Retrouver le sens des limites.

Devant les dégâts provoqués par la démesure des sociétés contemporaines, et les menaces qui s’accumulent, la nécessité de renouer avec la limite est en passe de devenir un lieu commun. Pourtant ce constat reste sans force, tant nous nous trouvons aujourd’hui démunis lorsqu’il s’agit de consentir collectivement à quelque limite que ce soit. Il y a ceux qui refusent l’idée même de limite posée a priori : pour eux l’être humain est éminemment transgressif ou n’est pas. Il y a ceux qui admettent que certains seuils ne doivent pas être franchis mais, quand il s’agit de savoir où situer ces seuils, impossible de s’entendre. Chacun a son idée sur l’endroit où finit la liberté et où commence la licence, idée à laquelle il tient trop pour rien concéder sur ce point. […] Même quand les protagonistes ont suffisamment d’honnêteté et de bonne volonté pour s’entendre sur les réalités objectives, ce qui est rare, cet agrément préalable ne préjuge en rien d’un accord sur la conduite à adopter dès lors que dans l’univers moderne, il n’y a plus de lien entre l’être et le devoir être.

[…] La science se présente aujourd’hui, dans son objectivité, comme la seule pourvoyeuse de vérités susceptibles d’être reçues par tous ; mais en même temps, le réel tel que la science l’appréhende, et la connaissance qu’elle en dispense, ne fournissent aucun enseignement quant aux fins qu’il vaut la peine de poursuivre. De ce fait, au bien, que les individus devaient s’assimiler autant qu’il était possible, afin qu’il inspire leurs actes, s’est substituée l’idée que chacun se fait du bien – c’est-à-dire des valeurs, dont les individus sont les porteurs. La hiérarchie s’est inversée : l’individu valait en tant qu’il se conformait au bien, tandis que l’individu moderne pose les valeurs. Les débats, ne pouvant plus se donner pour principe la recherche du bien, tendent à se réduire par principe à un affrontement des subjectivités, chacun essayant de propager et d’imposer ses valeurs. Lorsque les protagonistes ne parviennent pas à s’entendre, qu’apparaît entre eux un différend profond et impossible à surmonter, ils ne sauraient conclure qu’ils n‘ont pas le même bien : le bien, en effet, transcende par essence l’opinion que chacun peut s’en faire ; ils peuvent seulement dire qu’ils n’ont pas la même conception du bien. En fait, ils diront plutôt qu’ils n’ont pas les mêmes valeurs – l’idée même de bien s’estompe pour laisser place aux convictions personnelles.

[…] Tout ce qu’il convient de faire est de canaliser les énergies vers le domaine économique, ce qui pacifiera les passions en les transformant en intérêts. Parallèlement, l’« intérêt public » tend à se confondre avec la prospérité, le bon gouvernement avec les meilleurs conditions pour cette prospérité, l’intervention étatique ou super-étatique avec le désarmement de ceux qui mettraient des entraves au laisser-faire de la libre concurrence. Bien entendu cela n’a rien d’un hasard si le mot « valeur » en est venu à désigner à la fois ce à quoi l’on tient et que l’on juge digne d’estime, et ce qui se négocie sur les marchés. À l’incapacité de s’accorder sur les valeurs morales, et au renoncement à le faire, répond la commensurabilité par la monnaie de toutes les valeurs en économie, ceci venant compenser cela. L’argent comme équivalent universel permet de calculer là où on ne peut s’entendre, à la vie de se poursuivre dans un monde privé de toute portée morale et dans un monde humain agonistique qui a renoncé à s’organiser moralement.

Le dispositif fonctionne, jusqu’à un certain point. Jusqu’à un certain point seulement, car il ne peut se poursuivre qu’au prix de deux grands maux. Le premier est une homogénéisation, un nivellement du monde. « Pour autant que l’argent évalue de la même façon toute la diversité des choses, exprime, par des différences de quantité toutes les différences respectives de qualité, pour autant que l’argent avec son indifférence et son absence de couleurs se pose comme le commun dénominateur de toutes les valeurs, il devient le niveleur le plus redoutable, il vide irrémédiablement les choses de leur substance, de leur propriété, de leur valeur spécifique et incomparable. Elles flottent toutes d’un même poids spécifique dans le fleuve d’argent qui progresse, elles se trouvent toutes sur le même plan et ne se séparent que par la taille des parts de celui-ci qu’elles occupent[1]. » Le processus culmine dans la spéculation financière, qui ne cesse d’échanger des « valeurs » sans jamais avoir affaire à une contrepartie tangible. Le nivellement du monde entraîne un affadissement de la vie humaine, en vertu du lien qu’entretient cette vie avec le monde dans lequel elle se déploie. La seconde tare est une démesure intrinsèque. Aristote distinguait l’économie, l’art de pourvoir aux besoins et au bien-être de la maison, de la chrématistique l’art d’acquérir des richesses. Ce que nous persistons à appeler économie est en réalité chrématistique, c’est-à-dire, selon Aristote, une économie déréglée, parce qu’« il n’y a aucune limite à la richesse et à la propriété[2] ». Finalement, le renoncement moderne à orienter la vie selon le bien pour ne s’en remettre qu’au désir des individus, aux régulations du marché et aux principes de sélection darwiniens n’est, sous l’emballage de discours experts, qu’une forme de retour à l’animalité. Une animalité ratée, faut-il le préciser, car quand l’animal est animal il répond à sa vocation, alors que lorsque l’homme lorgne vers l’animal il déchoit. On n’aspire plus guère à sortir de la caverne, il semble même que l’on ait pris son parti d’y rester, et même d’en boucher toutes les issues. La pression monte comme dans une cocote minute. L’explosion est proche car la nature qui depuis deux siècles fait les frais du dérèglement a, quant à elle, des limites et menace ruine. La chose commence à se savoir mais, malgré cela, nous demeurons incapables d’infléchir la trajectoire. Il est des dynamiques qui, enclenchées et alimentées par les hommes, échappent à leur contrôle. Telle est la force de l’idéologie libérale que, une fois implantée, elle anéantit si radicalement la faculté, psychique et sociale, à admettre une limite et à la respecter, qu’elle ne peut que continuer à régner jusqu’à ce qu’intervienne la main invisible de la catastrophe.

Extraits de «  Une question de taille » par Olivier Rey. Éd. Stock, 2014.

[1] Georges Simmel, Les Grandes Villes et la vie de l’esprit, trad. Jean-Louis Vieillard-Baron et Frédéric Joly, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013 p.51.

[2] La Politique, trad. Jules Tricot, Pais, Vrin, coll. « Bibliothèque des Textes philosophiques », 1995, I, 9, 1257a.


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