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SICILE : COOPERATIVES CONTRE MAFIA ( 1893-2018 )
auteur : Patrick Le Tréhondat
mardi 3 décembre 2019
publié par Marc Lacreuse

SICILE : COOPERATIVES CONTRE MAFIA

( 1893-2018)

Auteur : Patrick Le Tréhondat

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"Apparue à la fin du 19e siècle, la mafia en Sicile, excroissance maligne du capitalisme italien, mais gardienne zélée de l’ordre social inégalitaire, s’est affrontée au mouvement ouvrier pour imposer sa loi. Jusqu’à aujourd’hui, le mouvement social lui a fait opposition. Les coopératives au premier rang.

Au 19e siècle, la majorité des terres agricoles siciliennes sont possédées par des familles aristocratiques, les latifundiums dont elles confient la gestion à des gabelloti qui collectent les loyers. Ce sont les seuls intermédiaires entre les paysans et les propriétaires et ce sont eux qui formeront l’armature sociale de la mafia. Ils usent de méthodes violentes à l’égard des paysans pour imposer les prix des loyers des terres et organisent pour leur propre compte rapines et prévarications. Ils sont au centre d’un système de contrôle social de l’ensemble du territoire. En 1892, apparait la première organisation indépendante de paysans. On hésite à donner le nom de cette organisation aux lecteur·trices qui pourrait les troubler : les fasci qui n’ont aucun rapport avec les fascios mussoliniens des années 1920. La question de la réforme agraire était au centre du programme des fasci, mais le mouvement ne connaitra un véritable essor à la suite de la tuerie de Caltavuturo en janvier 1893 lorsque l’armée tire sur les paysan·nes qui occupent des terres communales qu’ils.elles revendiquent (13 tué·es et 21 blessé·es). Les fascis affirmaient une totale opposition à la mafia naissante et il n’était pas rare de voir des mafieux aux côtés de la police pour tirer sur des paysans lors d’occupation de terres ou pendant des grèves. La question coopérative était également présente chez les fasci comme moyen de lutte. Elisabetta Bucolo rappelle « à titre d’exemple, un projet de loi, présenté dans la revue Critique sociale [1893] par un des animateurs du mouvement, préconisait la reconstitution de la propriété collective communale et sa gestion par une coopérative dont les membres seraient toutes les personnes, hommes et femmes, habitants de la commune ». En 1894, Rome décide d’en finir avec les fasci. 50 000 soldats débarquent en Sicile. La loi martiale est instaurée. Le mouvement est écrasé. La mafia participe activement, aux côtés des propriétaires terriens, à la répression.

Terres collectives en coopératives

L’Église catholique, soucieuse de conserver sa base sociale paysanne, n’était pas absente du mouvement coopératif. Ainsi Sturzo, défenseur de la coopérative catholique, déclarait qu’elle était l’« œuvre assidue d’éducation politique et une promotion de la conscience civique, comme seuls éléments capables de battre les abus administratifs et les interférences mafieuses dans les collectivités locales ». En 1904, on comptait 152 caisses de crédit coopératif d’inspiration catholique, mais aussi de nombreuses de coopératives de consommation. On verra également apparaitre un syndicalisme chrétien avec l’Unione cattolica del lavoro (Union catholique du travail). Mais cet investissement de l’église dans le mouvement coopératif a ses limites. Bernardino Verro, premier maire socialiste de Corleone, est élu en juin 1914. En 1910, il avait fondé une coopérative à Corleone qui gérait neuf domaines où travaillaient de centaines d’ouvriers agricoles. Immédiatement, cette redistribution des latifundium rencontre l’hostilité de l’Église catholique, et notamment de sa caisse agricole de San Leoluca qui la prive de financement. Vero dénoncait dans ses discours « la mafia alliée aux catholiques ». Il est assassiné le 3 novembre 1915 par la mafia en représailles. Les socialistes siciliens furent dans un premier temps hostiles à la création de coopérative qui renforçait, selon eux, le sentiment de propriété. Cependant en 1907, ils sont à l’initiative de la Fédération des coopératives de crédit devenue, en 1911, Fédération sicilienne des coopératives.

"Dans les années 1900, le mouvement coopératif connait un essor particulier mais la grande innovation sociale sont les affittanze collettive qui organisaient des locations collectives de terre s’opposant frontalement aux gabelloti. La gestion des terres était assurée par des coopératives de paysans. L’historien Giuseppe Barone en décrit le fonctionnement : En ce qui concerne l’organisation technico-agraire, il n’existe aucune différence particulière entre affittanze laïques et catholiques, car elles sont toutes gérées par le système de la conduction partagée. La terre est partagée en lots pour les associés et chacun paye une cotisation pour la location. Cette cotisation est proportionnelle à la quantité et à la qualité du terrain et en relation à la cotisation collective pour laquelle tous les associés sont solidairement responsables. Chaque associé cultive de son côté son lot, mais l’association met à disposition des associés des graines, des engrais et des machines agricoles. Elle administre également les dépôts et distribue le crédit aux membres, en les assurant collectivement contre les vols des bêtes, la grêle et les incendies. 1

En 1918, on comptait 80 « affittanze collettive possédant 60 à 70 000 hectares de terres soit 10% des terres en latifundium. Durant cette période de nombreux responsables de coopératives, des dirigeants du mouvement sont assassinés par la mafia qui avait parfaitement compris la menace que représentaient ces mouvements d’auto-organisation collective. Ce que résume parfaitement le préfet Mori 2, « celle qui plus durement entrava le pas à l’organisation paysanne, socialiste et catholique fut la mafia. Laquelle, fortement orientée vers le monopole absolu et l’exploitation de la propriété et de la gestion des terres, en voyant dans les aspirations et les tentatives des organisations paysannes surtout un danger pour elle-même et une concurrence, essaya de les anéantir à sa manière, donc farouchement, à travers la suppression, surtout de ses organisateurs ».

Mafia et fascisme

Cependant, l’arrivée du fascisme en 1922 devait signer le déclin et la disparition des affittanze collettive. Selon des statistiques pour le seul premier semestre de 1921, les fascistes ont détruit en Sicile 726 organisations et structures : 17 journaux et typographies, 59 maisons du peuple, 119 chambres du travail, 107 coopératives, 83 ligues paysannes, 8 sociétés de secours mutuel, 141 sections socialistes, 100 cercles de culture, 10 bibliothèques, 28 syndicats ouvriers, 53 cercles ouvriers de loisirs. Cependant, le nouveau régime tentera d’utiliser le mouvement coopératif à ses propres fins et à condition qu’il soit sous son étroit contrôle. D’où ce paradoxe que le nombre de coopératives a pu augmenter jusqu’en 1927, mais en aucun cas elles ne pouvaient être le lieu des organes indépendants de l’État. Elles relevaient plutôt de la gestion qu’entretenait le fascisme avec les couches sociales paupérisées, et ici plus particulièrement la paysannerie. De leurs côtés, les gabelloti mafieux avaient profité de l’occasion en récupérant des terres de paysans en faillite ou en jouant les intermédiaires indispensables entre les propriétaires terriens qui voulaient racheter des terres, percevant à l’occasion de juteuses commissions. L’offensive du pouvoir mussolinien contre la mafia lancée entre 1925 et 1929, avec le préfet Moro cité plus haut, s’inscrit dans le cadre d’une restauration du pouvoir de l’aristocratie terrienne contre un nouveau pouvoir parasitaire devenu trop puissant : la mafia. Par ailleurs, les chemises noires estimaient que la mafia était un obstacle à leur implantation et que ce contre-pouvoir criminel battait en brèche la toute-puissance de l’État totalitaire. Si l’offensive resta dans des limites particulières tant les pouvoirs locaux (bourgeois et aristocrates fonciers d’un côté et mafia de l’autre) étaient imbriqués, les réseaux mafieux furent, cependant, considérablement affaiblis à la suite de l’offensive de l’État fasciste. Onze mille personnes furent arrêtées, dont cinq mille pour la province de Palerme. 500 mafieux s’exilèrent aux États-Unis pour fuir les poursuites judiciaires. Ce renversement de situation explique pourquoi la mafia sicilienne installée aux États-Unis choisira d’apporter son aide, notamment par l’intermédiaire de Lucky Luciano, aux troupes américaines en 1943 lors du débarquement américain en Sicile 3. Reste qu’au total, l’historien Umberto Santino 4 résume parfaitement la mission première du fascisme : « le fascisme élimine de la scène l’antagonisme historique de la mafia : le mouvement paysan et les forces politiques de la gauche. Ainsi il détruit un immense patrimoine d’organisations collective, de luttes, de conquêtes et de réalisations ».

1946-1948, années rouge

À l’arrivée des troupes américaines en 1943, l’aspiration à recouvrer sa destinée se manifeste dans la population sicilienne par une volonté de « séparatisme » contre un État italien synonyme d’abandon, de misère et de répression 5. Cependant les forces dominantes étouffèrent rapidement le mouvement. Néanmoins un projet d’autonomie régionale voit le jour en 1946 et l’année suivante ont lieu les élections à l’assemblée régionale sicilienne. Pour parachever leur libération du fascisme, les paysans entendaient également imposer une réforme agraire et l’esprit du mouvement fasci renait. De nombreuses mobilisations paysannes secouent l’île. Dino, Paternostro en précise le contenu : En effet, pour les paysans, il s’avérait certes indispensable de sortir de la misère mais, ce qui fit la force du mouvement fut cette volonté de défendre des droits démocratiques niés, à travers, notamment des dispositifs de démocratisation des formes de distribution des ressources. Ainsi, le mouvement ne se limitera pas à la revendication des terres, mais s’attachera à poser les bases d’un système de solidarité sociale nationale (droit à la retraite pour les travailleurs, assurance sociale, etc.…). Les paysans occupèrent les terres des grands propriétaires mais également celles des gabelloti mafieux en prétextant leur sous-exploitation non conforme aux décrets : des masses imposantes de paysans, à pied, avec des mulets et sur des chars, avançaient, tôt le matin, vers des endroits désignés et là ils plantaient le drapeau rouge, pendant que l’orateur parlait de la nécessité de casser le bloc agraire et d’avoir la terre pour la cultiver 6. Selon Elisabetta Bucolo (2011),

Cette « révolution pacifique » permit aux paysans de défendre leur droit à la terre pour accéder à un revenu et favorisa la structuration et l’organisation de l’ensemble du mouvement à travers les coopératives, considérées comme la seule forme légale de gestion collective des terres.

En octobre 1946, quatre mille paysans occupent les terres de la Spicco Vallata Drago et créent des coopératives pour les cultiver. Ces occupations dureront de l’automne 1943, libération de la Sicile, jusqu’au printemps 1947, date du massacre de Portella que nous évoquons plus loin. Dans cette période, un gouvernement d’« union nationale » est formé entre les communistes, socialistes et les forces de droite. Son ministre de l’agriculture, communiste, est Fausto Gullo qui a laissé son nom à différents décrets dont celui du 19 octobre 1944 ouvrant le droit des coopératives paysannes à remettre en production et de gérer les terres non cultivées ou mal exploitées par leurs propriétaires. Ce sont ainsi pas moins de 906 743 hectares de terres que récupèrent des coopératives agricoles et des ligues paysannes qui regroupaient 120 000 membres. En moins de trois ans, 302 coopératives se créèrent (9 par mois). Face à ce renouveau coopératif, le parti communiste italien fonde l’Unione siciliana delle cooperative agricole (USCA) qui entend apporter un soutien juridique et technique aux nouveaux coopérateurs. Le plus souvent la coopérative fondée, les paysans procédaient à la répartition individuelle des terres. Certaines coopératives réservaient une partie des terres à la gestion collective. Cette question du choix entre gestion collective ou individuelle des terres dans un cadre coopératif traverse le mouvement paysan sicilien depuis les fasci. En 1950, la loi sur la réforme agraire siffle la fin de la partie et le démantèlement des coopératives s’organise par périodes successives. Des terres précédemment occupées sont rendues à leurs propriétaires. La mafia jouera alors pleinement son rôle d’auxiliaire des classes dominante. Des dirigeants politiques, syndicalistes ou associatifs, sont assassinés par dizaine. Ainsi, par exemple, Placido Rizzotto, secrétaire de la Chambre du travail de Corleone, célèbre village sicilien non loin de Palerme, est la 35e victime parmi les coopérateurs tués, en seulement trois ans : de la fin de la guerre en 1945 à la date de sa mort, le 10 mars 1948. Cette intervention criminelle active culminera avec le massacre de Portella della Ginestra 7. Le 1er mai 1947, douze jours après la victoire électorale du Bloc du peuple (coalition entre le parti communiste italien et le parti socialiste) à l’assemblée régionale, se tient, depuis 1893, un rassemblement à Portella della Ginestra. Ce traditionnel rassemblement paysan s’inscrit dans la mémoire du mouvement fasci évoqué plus haut. Des hommes armés de fusils et mitraillettes surgissent et tirent sur la foule des 2 000 travailleur·euses avec leurs familles rassemblé·es. Plus de mille coups de feu sont tirés en 10 minutes. À la fin de la fusillade, on compte 11 mort·es et de 27 personnes gravement blessées (hommes, femmes et enfants confondu·es). La mafia est montrée du doigt. Certaines évoquent la complicité de la démocrate-chrétienne, et même la passivité des forces américaines d’occupation.

Contrôle citoyen

Les années 1950 et 1960 marquent une transformation de la configuration sociale de l’île. Poussés par la misère et le chômage, près d’un million de Siciliens quittent l’ile pour travailler à l’étranger. La population devient plus urbaine, les paysans représentent moins d’un quart des habitants. À côté d’une agriculture déclinante, c’est le secteur des services qui se développe aux dépens d’une industrie qui n’a jamais été florissante. Dans ce cadre, la ville devient le nouveau théâtre d’opérations de la mafia, notamment dans l’immobilier et le commerce. Si elle acquiert par la force la protection du personnel politique en place, notamment de la démocratie-chrétienne, cette servitude volontaire des hommes politiques n’est pas exempte de violences. Dans les années 1980, le président de la démocratie-chrétienne de la Sicile est assassiné. Au bout du compte, les classes dominantes considèrent son pouvoir trop puissant. Elle devient un élément perturbateur du fonctionnement du système. Si l’État italien se décide mobiliser ses forces (police et justice) pour lutter contre l’hydre mafieuse, les années 1990 et 2000 voient naître des mobilisations sociales extra-étatiques contre la mafia, qui font surgir un nouvel acteur que certain·es ont appelé l’« antimafia sociale ». Plusieurs associations parlermitaines forment le COCIPA (Comitato cittadino di informazione e partecipazion, Comité citoyen d’information et participation). Pour Elisabetta Bucolo (2011) : Cette forme de participation populaire se focalisera très vite sur l’analyse critique des bilans financiers des différents services de la mairie : services sociaux, logement, culture, … Ceci à travers l’étude des modes d’affectation des financements publics et, par conséquent, des propositions concrètes destinées à produire des changements dans la gestion des ressources publiques. C’est donc une forme de contrôle citoyen de la dépense publique à partir d’éléments objectifs d’analyse : contrôle sur les activités des adjoints, évaluation des propriétés immobilières de la ville, lectures des bilans, …

Parmi beaucoup d’autres initiatives et mobilisations citoyennes anti-mafia, on relèvera celle concernant la lutte contre le racket. L’extorsion de fonds est une source d’enrichissement importante de la mafia. Appelée pizzo, cet impôt criminel touche 70% des entreprises, mais aussi des commerçant·es de l’île. De nombreux entrepreneurs sont assassinés pour l’avoir dénoncé. En 2004, un groupe de citoyen·nes placardent sur les murs de Palerme des affiches qui proclament « Un peuple qui paie le pizzo est un peuple sans dignité ». L’initiative reçoit un accueil considérable et l’association Addio Pizzo 8 est fondée et se propose de développer une « consommation critique anti-pizzo ». Certain·es de ses membres sont issu·es du mouvement altermondialiste. Pour Elisabetta Bucolo (2011) « cette forme d’action critique et citoyenne remet les consommateurs au centre du dispositif antiracket et participe à créer un lien entre le client, le producteur et le commerçant, tous inscrits sur des listes disponibles et transparentes ». Un label « pizzo-free » est proposé aux commerçants qui garantit aux consommateur·trices que les produits achetés n’ont pas été soumis à l’extorsion mafieuse.

Biens saisis, biens « socialisés »

En l’espace d’une quinzaine d’années, deux lois vont modifier considérablement les termes de la lutte contre la mafia en offrant une issue à finalité sociale à cette lutte qui désormais ne s’arrête plus à la frontière de la défense de l’État fut-il de droit. Une première loi votée le 13 septembre 1982, la loi Rognoni-La Torre, introduit dans le code pénal italien pour la première fois la notion de délit d’association mafieuse (article 416 bis) et prévoit la possibilité de confisquer aux mafieux les biens accumulés de façon illicite. Pio La Torre (1927-1982), député communiste, qui propose au parlement cette loi en mars 1980, a participé à des occupations de terres en 1948 contre la mafia. À l’époque il a été emprisonné pour action armée contre la mafia. Cette dernière prend sa revanche le 30 avril 1982 lorsqu’il est assassiné à Palerme. Le lendemain, le général Dalla Chiesa est nommé préfet de Palerme pour mettre fin à cet état de presque guerre civile. Il est à son tour assassiné quatre mois plus tard le 3 septembre 1982. La loi proposée par La Torre sera votée dix jours plus tard, soit 5 mois après l’assassinat du député communiste. Rognoni est le nom du ministre de l’Intérieur de l’époque. En 1994, la coalition Libera anti-mafia, qui regroupe plus de 1 500 associations, est à l’origine d’une pétition en faveur d’une loi « pour la restitution aux citoyens de ce qui leur a été volé ». Au terme du processus pétitionnaire qui recueille plus d’un million de signatures, une loi précisant « les dispositions en matière de gestion et de destination des biens séquestrés ou confisqués » est votée. Un possible usage social des biens de la mafia devenus vacants est entériné (loi n° 109 du 7 mars 1996). Les biens confisqués à la mafia doivent être rétrocédés à des fins d’utilisation sociale à des associations et des coopératives dites sociales. Il est prévu que les biens confisqués soient attribués à la municipalité sur laquelle ils se situent, à charge pour elle d’en rétrocéder l’usage, et non la propriété, à la coopérative de son choix (pour une durée de 20 ans dans un premier temps). Cependant, l’ensemble des biens saisis ne sont pas revenus à des coopératives. L’État les reprend pour son propre compte. 11 % des confiscations, par exemple, ont été rétrocédées aux forces de l’ordre et seul un tiers des biens revient en moyenne aux coopératives. Au 30 juin 2009, et selon les données du ministère de l’Intérieur, 8 933 biens immeubles avaient été confisqués. 5 407 sont revenus à l’État ou aux communes, 313 ont été rendus et 3 213 restaient encore en cours d’attribution. En 2001, 20% des biens confisqués étaient des terres agricoles. Le total de la valeur des biens séquestrés est estimé à 40 milliards d’euros et à 7 milliards d’euros pour les biens confisqués.

Cependant, le processus de réappropriation sociale des biens confisqués se heurte à de nombreux obstacles. D’abord, la longueur des processus d’attribution des biens. Entre le moment où le bien est saisi et son attribution à une municipalité, en général plus d’une dizaine d’années s’écoulent et les biens saisies (terres agricoles ou biens immobiliers) peuvent se dégrader, ce qui hypothèque leur reprise ou en alourdit le cout Ensuite, le développement de coopératives aptes à recevoir la gestion des biens saisis se heurte à la prégnance mafieuse encore forte sur le tissu social. Par exemple dans le village de San Giuseppe Jato, non loin de Corleone, qui compte 7 000 habitants, on estime que 800 personnes sont directement liées au clan mafieux du dénommé Brusca. Les candidats coopérateur·es peuvent donc redouter que leur participation à l’exploitation des biens précédemment propriétés des mafiosis, soit la source d’exclusion sociale, voire de graves ennuis. Par exemple, lorsque les biens du mafieu Rina, emprisonné depuis 1993, ont été saisis et attribués, la municipalité, qui envisageait de les transformer en gite ruraux, a vu plusieurs associations décliner l’offre de reprise qui leur était faite. La proposition d’emploi à la coopérative n’a attiré que 120 personnes pour 25 places offertes alors que le taux de chômage en Sicile parmi les 15-29 ans est de 46 %. Selon plusieurs témoignages, les membres des coopératives sociales peuvent être également l’objet d’intimidations physiques ou verbales.

Une responsable d’une coopérative sociale à Partinico témoigne de ces difficultés : En 2007, nous avons participé à l’appel d’offres avec notre coopérative pour la gestion de terres confisquées sur lesquelles l’on cultive des citrons. L’appel d’offres est resté ouvert pendant 6 mois sans que personne ne réponde, nous avons été les seuls [|à candidater]. La première fois, l’appel n’a pas eu de réponse, il est resté sans suite (..) quand nous sommes arrivés [sur les lieux de la coopérative] on a trouvé une brebis avec la gorge coupée (…). Lorsque les associations venaient visiter les lieux et elles avaient peur, tout le monde a eu peur. Elisabetta Bucolo (2011).

Ajoutons qu’il n’est pas rare que les coopératives sociales soient victimes d’actes de vandalisme ou de vols. Enfin, en raison de l’absence de forts mouvements sociaux indépendants à vocation autogestionnaire, ce qui renvoie à la dégradation de la situation politique et sociale en Italie depuis de nombreuses années, le mouvement coopératif peut facilement verser dans une logique « gestionnaire ». La question de l’autogestion des coopératives sociales par ses membres est rarement abordée dans les études réalisées sur les coopératives siciliennes. Au-delà de ces limites, des coopératives restent des points d’appui de la lutte anti-mafia.

Parmi d’autres, citons un autre exemple de l’application de la loi. Giovanni Torinese, un mafiosi de San Giovanni, détenait un vignoble acheté pour blanchir de l’argent d’un trafic de drogue. Arrêté en 1997, son vignoble est confisqué par l’État. Et conformément à la loi, au terme de plusieurs années de procédures bureaucratiques, la municipalité décide d’en donner l’usage à une coopérative anti-mafia.

Terra Libera, qui apporte conseil et soutien aux coopératives aux côtés d’autres regroupements, a développé un label « Terra libra » pour les coopératives qui respectent une charte d’obligations sociales et économiques, informant le consommateur·trice de la qualité anti-mafieuse du produit proposé. Parmi les obligations sociales figure le respect de la législation sociale en vigueur. Ces produits distribués sur l’ensemble du marché italien souffrent, cependant, en raison de leur condition de production et de la certification bio, de leurs prix plus élevés que leurs concurrents. Et par conséquent, le plus souvent, les couches populaires sont exclues de cette « consommation critique ». Le soutien aux coopératives sociales donne également lieu à des mobilisations sociales. Chaque année les coopératives sociales organisent un camp d’été où des volontaires (entre 300 et 500) venu·es de toute l’Italie viennent travailler bénévolement. Durant ces camps, des débats et échanges sont organisés sur la question de la mafia et le rôle des coopératives. La première coopérative adhérente au réseau Terra Libra a été la coopérative Placido Rizzoto, fondée en 2001, dans l’arrière-pays de Paleme et du nom de ce syndicaliste de Corleone enlevé et assassiné en 1948 par la mafia 9. De nombreuses coopératives portent le nom de victime de la violence mafieuse. Placido Rizzo exploite 385 hectares dont 33 hectares de vignoble et 13 hectares d’oliviers. Elle cultive également du blé. Ces terres sont réparties sur neuf municipalités qui se sont regroupées pour la gestion des attributions de biens saisis. Il y a trois types d’adhérents à la coopérative : les membres-travailleurs au nombre de 14, les bénévoles, 4 et les souscripteurs aux fonds de la coopérative qui n’y travaillent pas qui sont en majorité d’autres coopératives, 17. La coopérative emploie des travailleurs saisonniers non membres, en CDI. Placido Rizzoto emploie entre 30 et 40 personnes dont 14 saissonniers. Ajoutons que pour devenir membre d’une coopérative anti-mafia, les candidat·es doivent lever tout soupçon de relation directe ou indirecte avec l’organisation criminelle. En général, ce sont les services de la préfecture de police qui délivre le blanc-seing.

Libera Terra regroupe 7 coopératives en Sicile et diffuse leurs produits par l’intermédiaire de son site www.liberaterra.it ou des réseaux de distribution nationaux comme Coop Italia (1 444 superettes, supermarchés et hypermarchés, 53 635 employé·es et un chiffre d’affaires de 14,5 milliards d’euros) ou Legacoop. Dans la vallée de Spicco Vallata, à l’ouest de la Sicile, Theodoro Rakopoulos (2018) a recensé 4 coopératives sociales qui comptent entre 3 et 10 salariés et autant de travailleurs saisonniers. Les salaires ne dépassent pas les 1 300 euros.

Dans le cadre de la décomposition sociale et politique que connait l’Italie depuis plusieurs décennies, et la Sicile n’y échappe pas, les coopératives sociales représentent un élément de résistance, malgré toutes leurs limites. Elles s’inscrivent dans la grande tradition des luttes paysannes et coopératives qu’a connues la Sicile au 19e et au 20e siècle. Elles constituent une forme de mobilisation extra-étatique de la lutte contre la mafia.

La loi de 1996 de restitution des biens mal-acquis en faveur de coopératives à des fins socialement utiles constitue une expérience qui pourrait être appliquée dans d’autres pays ou inspirer des mobilisations citoyennes. Elle représente une forme d’appropriation sociale qui s’écarte de la nationalisation étatique."

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- Sources

Bucolo, Elisabetta (2011), Associations et coopératives, hier et aujourd’hui : un regard sur la Sicile à partir du capital social, thèse soutenue le 24 mai 2011.

Dickie, John (2008), Cosa Nostra : La mafia sicilienne de 1860 à nos jours, Tempus Perrin.

Rakopoulos, Theodoros (2018), Clans to Co-ops, Confiscated Mafia Land in Sicily, Berghahn.

A paraître dans le volume 8 de Autogestion, l’encyclopédie internationale, en téléchargement libre et gratuit sur www.syllepse.net

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- Notes :

1 Giuseppe, Barone, « La cooperazione agricola dall’età giolittiana al fascism” dans Orazio Cancila (éd.), Storia della cooperazione siciliana, Palerme, Istituto Regionale per il Credito alla Cooperazione, 1993, p.227-304 ↩

2 Cesare Mori (1871- 1942), nommé préfet à Palerme par Mussolini. On le surnomme le préfet de fer (Prefetto di Ferro) pour son action contre la mafia en Sicile. ↩

3 À la différence de leurs homologues d’origine sicilienne, les gangsters juifs américains étaient dotés d’une « conscience antifasciste » plus élevée. Meyer Lansky n’hésita pas à attaquer physiquement avec ses hommes de main un rassemblement de l’organisation nazie américaine Bund. Il proposa, en outre, un soutien financier à la communauté juive New York dans la lutte contre les fascistes américains. En 1938, un projet d’assassinat mené par le gangster juif Bugsy Siesel contre Göring et Goebels échoua à la dernière minute. Voir Rich Cohen, Yiddish Connection, Gallimard, Folio, 2002. ↩ 4 Umberto, Santino, Storia del movimento antimafia. Dalla lotta di classe all’impegno civile. Rome : Editori Riuniti, 2000, 405 p. ↩

5 Dino, Paternostro, A pugni nudi : Placido Rizzotto e le lotte popolari a Corleone nel secondo dopoguerra, Palerme, La Zisa, 1992. ↩ Voir sur YouTube, documentaire 1° maggio 1947 : la strage di Portella della 6 Ginestra. La storia e la memoria documentaire en italien. https://youtu.be/Z4czjs4aR1E

7 La campagne de l’association affiche la participation de 313 entrepreneurs et commerçants ; 9 652 consommateurs qui les soutiennent avec leurs achats ; 15 associations sur le territoire qui participent à la campagne ; 104 écoles qui ont accueilli à la formation antiracket. Site de l’association Addio pizzo : http://www.addiopizzo.org

8 Placido Rizzotto est également le nom d’un film (2000) de Pasquale Scimeca qui retrace la vie de ce syndicaliste et militant du parti socialiste qui a participé au mouvement de redistribution des terres en 1948. ↩

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