Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesDémocratie
Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence (10-4-2017).
Sommes-nous en démocratie ? Et si nous n’y sommes pas, pourquoi et comment la créer ?
Christian Maurel.
jeudi 20 avril 2017
publié par Christian Maurel

Sommes-nous en démocratie ? Et si nous n’y sommes pas, pourquoi et comment la créer ?

Encore un sujet d’une brulante actualité en cette période électorale que cette question de la démocratie dont se sont emparés les auditeurs de l’UPPA… Un peu moins de participants que d’habitude (nous sommes en période de vacances scolaires et il fait très beau). Mais le débat n’en est pas moins riche que lors de la précédente séance sur les partis politiques, d’autant qu’entre temps la conférence de Roland Gori a marqué les esprits.

Sommes-nous réellement en démocratie ?

Les avis sont largement partagés et discutés. Ceux qui répondent par l’affirmative avancent des arguments de droit et de fait : nous sommes dans une démocratie représentative qui choisit ses représentants par le vote dans le cadre d’un suffrage universel conquis de haute lutte ; on a la liberté d’expression, d’opinion, d’association, de la presse, ce qui nous différencie des régimes totalitaires ; la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen fait autorité et peut être invoquée s’il y a des manquements ; les citoyens sont au fondement du pouvoir et l’exercent dans le cadre de consultations régulières, de la commune à l’Europe, et peuvent si nécessaire, comme le revendiquent certains hommes politiques, modifier la constitution par référendum ; de plus la démocratie déborde largement le cadre politique, se fait de plus en plus participative : élections des délégués du personnel dans les entreprises et les services publics, conseils de citoyens dans le cadre de la politique de la ville, importante implication dans les associations, budgets participatifs …

Mais nombreux pensent que nous ne sommes pas réellement en démocratie et que le droit de vote ne saurait être un critère suffisant, d’autant que certains ne l’ont pas encore (les immigrés) alors qu’ils contribuent, par leur travail et leurs engagements, au bien commun. L’histoire contemporaine montre que les référendums ont été souvent des plébiscites (on pense au Général de Gaulle dans les années 1960) et qu’une décision souveraine de peuple peut être remise en cause par les élus du suffrage universel (le vote contre la Constitution européenne est évoqué comme un cas d’école). Certes, le peuple est au fondement du pouvoir. Avec la Révolution Française, nous sommes bien passés du « non est potestas nisi a deo » (il n’y a pas de pouvoir en dehors de Dieu et le roi était Roi de droit divin) au « non est potestas nisi a populo » (il n’y a pas de pouvoir en dehors de celui du peuple). Mais être au fondement du pouvoir ne signifie pas qu’on l’exerce véritablement : notre prétendue démocratie n’est donc pas réellement - pour le dire avec les mots de Lincoln et comme stipulé dans notre constitution - « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Pour certains, le vote, y compris quand il est démocratique, consiste à abandonner son pouvoir à des élus qui agissent souvent sans contrôle, donc à aliéner sa souveraineté, voire à ouvrir la voie à des régimes totalement antidémocratiques bafouant les droits de l’Homme et du citoyen, comme on a pu le voir avec la montée du nazisme en Allemagne.

Le recours à l’Histoire et à la philosophie politique apportent quelques éléments permettant d’éclairer les consciences sans pour autant rapprocher les points de vue et faire consensus. Dans la société athénienne du Vème siècle avant J-C (réforme de Clisthène après celles de Dracon et de Solon), l’Ecclésia vote les lois à main levée, le quorum de 6000 citoyens étant requis même s’il n’est pas toujours atteint. Les membres de la Boulée (dite aussi « assemblée des 500 ») sont tirés au sort parmi des listes dressées par chaque dème (l’équivalent d’une circonscription) de citoyens volontaires âgés de plus de 30 ans et renouvelés chaque année (pas plus de deux fois non successives). La Boulée recueille les propositions des citoyens, prépare les projets de loi et convoque l’Ecclésia. Les magistrats sont choisis par élection, par désignation ou par tirage au sort. Ils fonctionnent de manière collégiale pour éviter la tyrannie et font l’objet d’un contrôle notamment en fin de mandat (la reddition des comptes).

Cette démocratie athénienne est certes très partielle : seuls les citoyens mâles participent à la vie politique et au gouvernement de la cité ; les femmes, les métèques, les étrangers et les esclaves en sont exclus. Cependant, cette expérience - qui fait encore souvent référence - indique bien que la démocratie ne consiste pas à élire des représentants mais à utiliser son droit de vote essentiellement pour légiférer, le tirage au sort apparaissant alors comme le critère principal de la démocratie. « Le tirage au sort est considéré comme démocratique, l’élection comme oligarchique » écrit Aristote dans La politique, idée que l’on retrouvera bien plus tard chez Montesquieu dans L’Esprit des lois (« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie, le suffrage par le choix est celle de l’aristocratie »), également chez Rousseau (« La voie du sort est plus dans la nature de la démocratie ») avant d’ajouter une réserve de taille : « S’il y avait un peuple de Dieu, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » ( Du contrat social, livre III, chapitre 4).

Que propose donc Rousseau ? Il penche pour une « aristocratie élective ». Pour lui, il y a trois sortes d’aristocratie : « naturelle, élective, héréditaire. La première ne convient qu’à des peuples simples ; la troisième est le pire de tous les gouvernements. La deuxième est le meilleur ; c’est l’aristocratie proprement dite » ( Du contrat social, livre III, chapitre 5). Au tout début de la Révolution Française, Sieyès va dans le même sens en distinguant clairement « l’État représentatif » et « l’État démocratique ». Dans un discours du 7 septembre 1789, il dit ce qui suit : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ».

Si nous nous en tenons à ce qui vient d’être dit, nous ne sommes pas en démocratie mais bien plutôt dans une forme d’aristocratie élective représentative dans laquelle « les plus sages gouvernent la multitude quand on est sûr qu’ils la gouvernent pour son profit et non pour le leur » (Rousseau, Du contrat social, livre III, chapitre 5). Mais, c’est là une partie importante du problème. Ces aristocraties électives dont Rousseau pensait que c’était « l’ordre le meilleur et le plus naturel » n’auraient-elles pas dérivé, avec le temps et les contraintes du libéralisme économique et de la mondialisation, vers une forme d’aristocratie sociologiquement voire familialement héréditaire (dont Rousseau disait que c’était « le pire des gouvernements »), et finalement vers une oligarchie qui ne dit pas son nom ?

On comprend alors mieux pourquoi, selon Bruno Cautrès, responsable du « baromètre de confiance politique » au Centre de Recherche Politique de Sciences Po, 88% des Français affirment que « les hommes politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens », que 77% pensent qu’ils sont « plutôt corrompus », que seulement 12 % leur accordent leur confiance (enquête de décembre 2015) et que 85 % considèrent qu’ils agissent pour leurs propres intérêts (enquête de 2017).

Ainsi le « champ politique » fonctionne comme un « microcosme [formule empruntée à Raymond Barre] c’est-à-dire comme un monde à part, fermé sur lui-même, en grande partie, pas complètement, sinon la vie politique serait impossible, mais assez fermé sur lui-même et assez indépendant de ce qui se passe à l’extérieur » (Pierre Bourdieu, Propos sur le champ politique ). Étonnamment, les grands médias, notamment audiovisuels, qui devraient ouvrir largement le « champ du politique » aux citoyens et au grand public, contribuent en fait à sa fermeture. « Les journalistes politiques en particulier connaissent mieux ce qui se passe dans le microcosme politique que les problèmes dont doit en principe s’occuper le microcosme politique… - c’est plus facile à comprendre que la question de la Sécurité sociale ou du budget européen. Du coup, ils sont enclins à renforcer cette tendance du champ à la fermeture, en posant des petites questions sur le petit monde de la politique » nous dit Pierre Bourdieu dans un entretien avec Philippe Fritch (Propos sur le champ politique , p. 36).

La situation est telle que les termes les plus négatifs sont souvent associés à notre système politique représentatif, ce qui n’est pas sans danger pour la démocratie elle-même et pour les libertés. On parle d’oligarchie (forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit nombre), de ploutocratie (gouvernement des plus riches et pour les plus riches), de technocratie (gouvernement des experts et d’une élite « bien » cultivée, « l’énarchie » – gouvernement des énarques – en constituant la forme la plus achevée), de gérontocratie, ce pouvoir indétrônable des vieux professionnels de la politique dans lesquels les jeunes, notamment, ne se reconnaissent pas. On parle également de népotisme favorisant la famille, les amis proches, les protégés qui y ont intérêt et rendent des services en retour, ce que certains appellent la « république des copains et des coquins ». Certains parlent même de « république monarchique », ce qui peut apparaître paradoxal (les révolutionnaires de 1793 doivent se retourner dans leur tombe). Cependant cette formule n’est pas totalement dénuée de sens, notamment avec la Constitution de la Vème République, son élection du président au suffrage universel, la concentration des pouvoirs dans l’exécutif et… l’utilisation du 49-3.

Pourquoi et comment mettre en place une démocratie réelle, aujourd’hui plus que jamais ?

Actuellement, le danger est grand que se mettent en place, par les urnes ou par la force, des politiques et des pouvoirs ségrégationnistes, xénophobes, autoritaires, théocratiques (ça existe déjà), fondamentalistes… qui ont, au-delà de leurs différences, un point commun : le rejet de la démocratie et des droits humains et civiques fondamentaux. Les crises de tous ordres que nous traversons peuvent, comme par le passé, « enfanter des monstres » et faire que « l’on observe les phénomènes morbides les plus variés » pour le dire avec les mots de Gramsci. Face à de tels dangers, le véritable rempart n’est-il-pas le pouvoir et la souveraineté inaliénables du peuple, autrement dit, la démocratie ?

Étonnamment, au moment où - pour des raisons multiples et notamment l’emprise d’une économie néolibérale globalisée (voir la conférence de Roland Gori) -, nous connaissons une véritable crise de nos régimes politiques dits « démocratiques » (affaiblissement voire éclatement des partis, discrédit à l’égard des hommes politiques - plus que les femmes -, des institutions et du droit de vote lui-même, affaiblissement de notre imaginaire républicain…), la question du politique au sens de la gestion de la cité et de nos affaires communes apparait comme la question fondamentale. Ainsi, l’enjeu le plus important actuellement ne se résumerait-il pas, pour le dire vite, à une course poursuite qui s’est engagée entre les populismes sous toutes les formes et un véritable pouvoir démocratique des citoyens ?

Comment penser et définir aujourd’hui une démocratie qui plus que jamais ne peut se réduire à une idée mais doit renvoyer à des postures et des pratiques très concrètes, comme cela a été dit dans le débat ? La longue histoire de la pensée et de la philosophie politiques, d’Aristote à Paul Ricœur, peut, une fois de plus, nous permettre d’y voir plus clair. On pourrait ainsi avancer qu’une société peut se dire démocratique lorsqu’elle se reconnait divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts, mais qu’elle s’attache à donner à chacun et à parts égales le droit et les compétences de s’exprimer sur ces contradictions, de les analyser, de faire des propositions, d’en débattre contradictoirement et d’une manière argumentée, de délibérer en vue de parvenir à un arbitrage et à une décision. Il s’agit là d’un processus riche et complexe dans lequel le désaccord, le conflit verbalisé et la délibération en constituent le cœur. Cela relève de ce qu’Aristote appelle « une sagesse pratique » et caractérise « l’homme capable de délibérer ». Or, ajoute-t-il « personne ne délibère sur ce qui ne peut être autrement ni sur ce qui est hors de son pouvoir », par exemple, ajoutons-nous, sur le fait que le total des trois angles d’un triangle quel qu’il soit est de deux droits. Par conséquent la sagesse pratique recherchant « les fins bonnes… ne saurait être ni science ni technique… elle est relative aux choses humaines dont il y a à délibérer (Aristote, Éthique à Nicomaque VI, chapitres 5 et 7). Cornélius Castoriadis dira bien plus tard que la politique dans sa forme démocratique relève de l’opinion éclairée par le débat (ce que le peuple a considéré à un moment comme bon, il peut ensuite le modifier par une décision contraire) et non du savoir des savants et des experts qui, comme c’était déjà le cas à Athènes, ne peuvent venir qu’en appoint et sur demande des citoyens.

Y-a-t-il dans notre société actuelle des moments et des espaces où cette conception de la démocratie est mise en œuvre et pratiquée ? Par exemple, dans les assemblées élues dites « délibérantes » ? S’agissant des communes pourtant proches des citoyens, c’est rarement le cas, sauf dans les petites municipalités. Ailleurs, c’est la majorité qui « fait passer » ses propositions souvent sans réelle délibération impliquant chacun et à parts égales, ce qui pose une fois de plus les questions de la place, du rôle et du pouvoir des minorités. Où est donc alors la démocratie si souvent invoquée et revendiquée ? Dans les associations à condition qu’elles s’y attachent avec clairvoyance et détermination ? Dans les Conseils de citoyens prévus par la politique de la ville ? Dans les conseils de développement intercommunaux ou de pays ? Dans les Conseils Économiques Sociaux et Environnementaux ? Les réponses à ces questions demanderaient un travail rigoureux d’observation et d’investigation.

Comment aller vers plus de démocratie ? On peut faire quelques propositions tout en sachant, comme cela a été dit à plusieurs reprises dans le débat, que nous sommes confrontés à un choix : soit nous considérons que le système politique actuel est amendable, malgré les dérives qui ont été indiquées, soit au contraire qu’il faut procéder à sa transformation radicale au sens de prendre les choses par la racine pour pouvoir s’engager dans un processus réellement démocratique. Les propositions qui sont avancées ici et auxquelles les auditeurs de l’UPPA ont largement contribué, peuvent aider à faire un tel choix, voire même alimenter l’un et l’autre de ces deux choix :

- réfléchir ensemble, se parler, débattre contradictoirement comme nous le faisons aujourd’hui à l’UPPA devenue un espace politique au sens où l’on s’empare des questions de société, faire le pari de « l’égalité des intelligences » (J. Jacotot et, à sa suite, J. Rancière et Y. Guerre) et ne pas se laisser confisquer le débat par ceux qui « savent » ou croient savoir, faire conflit sur ce qui nous divise et « fertiliser nos désaccords » y compris avec ceux qui font d’autres choix même s’ils nous nous paraissent inacceptables et difficiles à entendre - « inouïs » dit le sociologue Pierre Roche, parce que « assujettis » aurait dit Michel Foucault. Par exemple, faut-il débattre avec des électeurs du Front National sur les questions les plus sensibles (sécurité, immigration, préférence nationale…) ou bien faut-il les combattre ou les ignorer ? Grande question. Il y a peut-être une posture « juste » : combattre le Front National et sa propagande tout en parlant avec ses électeurs, c’est-à-dire son voisin, son collègue de travail, quelques fois des membres de sa propre famille…

- lire, s’instruire, s’alimenter aux sources de la réflexion pour se faire une opinion de manière critique et se construire un argumentaire favorable à la démocratie. Comme nous l’indique régulièrement l’UPPA, les sources ne manquent pas, en particulier sur le sujet qui nous occupe ici : Gori, Rosanvallon, Castoriadis, Chouard, Sintomer, Blondiaux, Jean-Jacques et Dominique Rousseau, et tant d’autres… comme David Van Reybrouck, auteur de Contre les élections, disant qu’il faut remplacer le droit de vote par le droit à la parole et à la délibération, et ne pas considérer les électeurs comme du « bétail électoral » ou comme « un troupeau » avant d’ajouter que les partis politiques sont des « chasseurs-cueilleurs », des « acheteurs de votes… alors qu’il faut des agriculteurs ». Et sans oublier, parmi les sources, le travail d’auditeurs de notre Université Populaire qui a pris la forme d’un écrit publié en 2016 sous le titre suivant : Construire son devenir et faire l’Histoire. Propositions pour une alternative démocratique à la délégation de pouvoir.

- s’intéresser aux expériences qui marchent, s’en inspirer et prendre appui sur elles, comme celles des budgets participatifs, des collectifs de citoyens, de la commune de Saillans dans la Drôme qui associe très largement les habitants aux projets et aux prises de décision, et à toutes ces petites « révolutions tranquilles » (Bénédicte Manier) qui font de la participation active et de la démocratie une manière de résoudre les problèmes et de « transformer la société sans prendre le pouvoir » (John Holloway).

- commencer par le local et la proximité, là où les gens se connaissent parce qu’ils se retrouvent dans les mêmes associations, à l’école du quartier, chez les parents d’élèves et dans les équipements socioculturels et d’éducation populaire (centre sociaux, MJC, Foyers ruraux…). Pourquoi ne pas imaginer à l’occasion des prochaines élections municipales que cela soit les habitants et les citoyens de tous âges et de toutes conditions qui, à travers des cahiers de propositions largement débattues, sollicitent et interpellent les candidats sur ce qui leur parait bon pour eux. Ce serait, au moins pour un moment, une manière d’inverser démocratiquement les rapports entre les gens et la représentation politique en faisant des habitants et des citoyens des co-élaborateurs des politiques publiques. A ce moment là, on pourrait réellement parler de « participation des habitants ».

- mettre le pied dans la porte démocratique dès qu’elle s’entrouvre et ne pas attendre que la perfection soit atteinte et son modèle totalement élaboré pour agir, par exemple à travers les conseils de citoyens et les conseils du développement qu’il s’agit de pas laisser dériver et instrumentaliser par les pouvoirs en place, et finalement chaque fois que les citoyens trouvent une place réelle dans la conduite et la mise en œuvre des affaires publiques, notamment à travers les services à destination de la population dans lesquels elle peut être impliquée par voie associative (formation, éducation populaire, action sociale, cadre de vie, loisirs, culture, régies de quartiers, jardins partagés…).

- favoriser et faire reconnaitre comme prioritaire ce que nous appelons une « éducation populaire permanente et politique » à la citoyenneté démocratique. Cela passe souvent par des associations et des équipements de proximité. Qu’attendre de l’École dans ce domaine ? Comment faire pour que cette mission « politique et citoyenne historique » soit réellement mise en œuvre avec les compétences nécessaires, notamment des enseignants mais aussi de l’ensemble d’une communauté éducative ouverte sur son environnement social ?

- changer la Constitution comme certains le revendiquent haut et fort, tout particulièrement dans cette campagne des présidentielles. Oui, mais comment et jusqu’où aller ? Pour ceux qui pensent que notre système politique est amendable, certaines mesures et modifications permettraient de réelles avancées (proportionnelle, limitation drastique du nombre de mandats à tous les niveaux pour éviter les rentes de situation, comptabilisation du vote blanc, suppression de l’élection présidentielle au suffrage universel…). Autre hypothèse plus radicale : ne faut-il-pas passer par des États Généraux de la transformation sociale et politique appuyés sur des analyses et des propositions venant des citoyens eux-mêmes ? Ne faut-il-pas mettre en place une Assemblée Constituante totalement ou partiellement composée par tirage au sort parmi des citoyens volontaires (expérience Islandaise) ? Ne faut-il-pas réserver le vote à des programmes, des projets de lois et des décisions considérées comme fondamentales que des exécutifs choisis par le sort et associés à des experts sans voix délibérative seraient chargés de mettre en œuvre, à condition que les citoyens soient collectivement impliqués dans l’élaboration de ces programmes, projets de lois et décisions ?

- construire patiemment, dans la réflexion et dans l’action, une intelligence collective de la réalité et des enjeux, et un imaginaire social et politique démocratique permettant aux peuples et au-delà à l’humanité (soyons ambitieux !) de se construire un nouvel avenir et une « communauté de destin », pour employer la belle formule que Renan, en son temps, appliquait à la Nation. C’est un travail de longue haleine, quelque chose comme un « sucre lent » comme le dit si bien Yves Guerre coordinateur du réseau d’éducation populaire « Arc-en-ciel Théâtre ».

Quelques remarques de conclusion :

- ne pas attendre que notre système politique se soit un peu plus affaibli et qu’il perde le peu de légitimité qui lui reste pour s’engager dans une nouvelle construction démocratique. Sinon, ce serait laisser la porte ouverte à des pouvoirs liberticides, autoritaires, voire totalitaires. Le pouvoir a horreur du vide…

- ne pas limiter la démocratie au champ politique strict. Il faut se rappeler ce que disait en son temps le chrétien social progressiste, Marc Sangnier : « On ne peut pas avoir la République dans la société si on continue à avoir la monarchie dans l’entreprise ». Mais, c’est également vrai des services publics, de l’École, de l’Hôpital…

- rappelons-nous de ce que disait Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle : « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement ». Allons-nous vers un peuple de dieux ? De nombreux comportements, faits et évènements tendent à nous faire penser que nous n’en prenons pas le chemin : oppressions, guerres, violences terroristes, redéploiement des inégalités… Certains même parlent de « cauchemar qui n’en finit pas » et de ce « néolibéralisme qui détruit la démocratie » (Pierre Dardot et Christian Laval). Et pourtant, un peu partout, des actions de résistance et des engagements démocratiques solidaires se font jour, comme si un monde nouveau était en train de naître dans l’ancien et comme si le « projet de paix perpétuelle » et l’« idée d’histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique » de Kant avaient encore tout leur sens.

Christian Maurel, sociologue. Dernier ouvrage paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, éditions Edilivre, 2017.


Répondre à cet article