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publié par l’association AUTOGESTION
UNE UTOPIE DANS LES BALKANS ( 1ère partie )
par Catherine SAMARY
mercredi 13 février 2019
publié par Marc Lacreuse

UNE UTOPIE DANS LES BALKANS

( 1/2 )

Auteur : Catherine Samary

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Ce texte est la version française de la recension du livre de Darko Suvin Splendour, Misery and Possibilities : An X-Ray of Socialist Yugoslavia (Spendeur, Misère et Possibilités – une radiographie de la Yougoslavie socialiste) écrite par Catherine Samary pour la New Left Review, parue dans son numéro 114, de novembre-décembre 2018, sous le titre ‘A Utopian in the Balkans’

(https://newleftreview.org/II/114/ca... )

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Première partie

"Comment se fait-il, demande Darko Suvin, avec une franchise brechtienne, que la Yougoslavie socialiste a si bien commencé et pourtant si mal fini ? En répondant à cette question, il a produit un travail extraordinaire sur la philosophie de l’émancipation, les possibilités réelles de l’autogestion des travailleurs et l’horizon – au sens où Ernst Bloch l’a pensé – du communisme démocratique 1. Parsemé d’apercus d’Aristote, Dante, Montesquieu, Hegel, Lénine, Gramsci et bien d’autres, Splendour, Misery and Possibilities de Suvin est également, comme le souligne Fredric Jameson dans le lumineux avant-propos qu’il écrit pour ce livre, une intervention critique-utopique au coeur des discussions actuelles, notamment sur les relations entre démocratie économique et démocratie politique. Suvin lui-même est exceptionnellement qualifié pour entreprendre une telle tâche. Témoin direct des premières décennies de la révolution yougoslave, profondément attaché à ses objectifs émancipateurs, il est aussi un théoricien de la science-fiction et de l’utopie, un penseur hétérodoxe au sein de ce que Bloch appelle le courant chaud du marxisme tourné vers la libération future, complétant le courant froid de son analyse. Né à Zagreb dans une famille juive croate, Suvin avait dix ans lorsque les tanks de Hitler ont débarqué dans la ville. Il rappelle ici « les années de guerre de menaces fascistes immédiates sur ma survie physique et psychique, en tant que petit garçon conscient », puis « les merveilleuses années après 1945 » en tant que jeune militant titiste. Les membres de sa famille – les Šlesingers : ils ont changé leur nom pour Suvin à la suite des nuages assombrissant le ciel en 1939 – faisaient partie des centaines de milliers de personnes massacrées par les Oustachis croates, dont la sauvagerie contre les Croates juifs et serbes a choqué même la Gestapo. En 1945, il rejoignit l’Organisation de la jeunesse communiste (SKOJ), qui avait joué un rôle majeur dans la résistance. Comme il l’écrit dans l’introduction « Pro Domo Sua » de Splendour, Misery and Possibilities : « J’espère que l’horreur, le désir, la colère, la loyauté et l’étonnement auroral du jeune communiste se sont incorporés à cette nouvelle réflexion. »

Suvin est un produit – et acteur – du ferment extraordi­naire d’une expérience sans précédent d’autogestion ouvrière et de planification à visées égalitaires, propulsant en avant la Yougoslavie d’après-guerre ouverte aux courants les plus larges de la gauche internationale. Tel était le contexte d’une fertilisation croisée des genres, concepts et cultures qui caractérisent l’œuvre de Suvin : de la théorie critique aux romans populaires, de la science fiction soviétique au théâtre japonais et à la philosophie politique radicale. Armé également d’un diplôme en génie chimique, il a étudié puis enseigné – le théâtre moderne, la théorie littéraire, la science-fiction – à l’université de Zagreb. Comme il l’a fait remarquer dans une interview sur les études de science-fiction, les événements marquants de sa jeunesse – monarchie yougoslave, occupation fasciste, lutte partisane, reconstruction révolutionnaire – facilitaient la conception de logiques alternatives, d’autres mondes possibles. « Une bombe nazie a frappé à 50 mètres de moi : dans un monde très légèrement différent je serais mort avant mon adolescence ». La pratique vint d’abord, puis la découverte de Thomas More, Jules Verne, H.G. Wells – tant d’écrits sur d’autres mondes. Au milieu des années 1960, Suvin obtint une subvention pour poursuivre ses études aux États-Unis. Il visita nombre de départements de théâtre et y donna des conférences, d’un océan à l’autre (se mettant en grève avec ses étudiants du Massachusetts). Pendant son absence, peut-être par jalousies locales, il a été démis de ses fonctions à Zagreb. Il a ensuite enseigné au département de littérature de l’Université McGill à Montréal.

Théoricien fondateur des études de science-fiction contemporaines, il est célèbre pour avoir caractérisé ce genre à l’aide des notions ou concepts brechtiens de « littérature de distanciations cognitives ». Son procédé déterminant est de représenter de façon fictive un novum, une communauté dans laquelle les institutions, les normes et les relations sont ordonnées selon des principes différents de ceux qui structurent le monde de l’auteur. Le terme est celui de Bloch, tiré du Principe Espérance : on pourrait dire ici que la réalité inclut non seulement ce qui est, mais aussi ce qui pourrait être, car le monde matériel est inachevé et son orientation future n’est pas prédéterminée. Des possibilités réelles alternatives se profilent à l’horizon, ce qui peut être anticipé, représenté, défendu en tant qu ’« utopies concrètes » – par opposition aux « utopies abstraites » purement fantastiques au penchant apaisant des voeux pieux. Pour Bloch, le novum est la partie de la réalité qui se dessine à l’horizon du futur, un « pas encore ». Pour Suvin, il s’agira d’un concept clé pour repenser l’histoire de la Yougoslavie dans Splendour, Misery and Possibilities. S’établissant en Italie après sa retraite de McGill en 1999, Suvin refusa d’abord de remettre les pieds sur les terres de l’ex-Yougoslavie, après l’effondrement de celle-ci dans les sécessions et les guerres civiles meurtrières des années 1990 dans lesquelles « divers sortes de nains rivaux » ont entraîné « vers la guerre de mini-nationalismes soumis à un lavage de cerveaux ». À partir de 2002, cependant, il est contacté par des jeunes d’une nouvelle génération qui, à Zagreb et Belgrade, traduisent les essais politico-épistémologiques qu’il a commencé à écrire à la fin des années 1990 sur le ”turbo-capitalisme”. Jugeant important de reconstituer un ‘espace yougoslave’, au moins au niveau des idées, ils ont exhorté Suvin à faire de ses souvenirs des Mémoires. Celles-ci ont été publiées en plusieurs épisodes sous le titre Memoari jednog skojevca [Mémoires d’un jeune communiste] à partir de 2009. Suvin présente le livre décrit ici comme un “dommage collatéral” résultant de ce retour réflexif sur la guerre et les décennies de l’après-guerre.

L’aura de ces jours était à certains égards très contrastée en noir et blanc, mais vivifiante et extrêmement optimiste et brillante. La terrible distance séparant le même lieu vu de cette époque puis deux générations plus tard, avec entre les deux l’ignoble et sanglante disparition de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, a suscité en moi des réflexions conflictuelles et tranchantes : comment une telle dévolution a-t-elle été possible, noircissant l’horizon rose ? Cela se prolongeait d’une réflexion encore plus angoissante : les horizons révolutionnaires et donc mon activisme juvénile avaient-ils un sens ? Je n’en savais rien et je me suis dit (en copiant le Galilée de Brecht) : Ich muss es wissen— Il faut que je comprenne !

Telle est la présentation la plus synthétique – et émouvante – que Suvin fait de ce qu’il appelle le « quoi, pourquoi et comment » de Splendour, Misery and Possibilities, écrit sous plusieurs pressions. Sur le plan politique, Suvin s’est senti engagé dans et contre « un enrobage contre-révolutionnaire dominant, plombant et étouffant », qui avait pour effet de déprécier idéologiquement toute l’histoire de la Yougoslavie titiste, non seulement en procédant à des extrapolations rétroactives à partir de sa fin, mais en la liquidant comme « une entreprise mal conçue ou même pernicieuse » dès le début. Au plan méthodologique, Suvin présente, comme le note Jameson, une sorte d ’« histoire réflexive », un retour sur les événements qui réexamine les catégories dans lesquelles ils ont été – et devraient être – pensés au cours de leur déroulement. Pour Suvin, il s’agit avant tout d’évaluer les évolutions à la lumière d’un horizon utopique critique. Il cite le dicton de Rousseau : nous devrions savoir ce qui doit exister pour bien juger de ce qui est. La troisième pression est à la fois morale et épistémologique : Suvin voit dans son livre une étape vers la déconstruction de « l’odieuse oblitération de la mémoire » sur les terres yougoslaves, dont témoigne le dynamitage par Tudjman de centaines de monuments commémoratifs des Partisans en Croatie ; une profanation que Suvin compare à celles des talibans qui font exploser les bouddhas monumentaux de Bamiyan, sans toutefois subir la même désapprobation occidentale. Par conséquent, le projet doit englober les « contradictions polaires » de la Yougoslavie – « le début auroral et la fin obscure doivent tous deux être expliqués ».

Splendour, Misery and Possibilities omet délibérément le point de départ de tout récit conventionnel de la Yougoslavie socialiste : les antécédents contrastés des populations qui le composent au cours de leurs longues périodes de domination extérieure, sur un territoire caractérisé non seulement par de grandes variations géographiques – les rives de l’Adriatique, les plaines et plateaux septentrionaux, les redoutes montagneuses du sud – mais historiquement divisé par de puissantes frontières impériales et religieuses : à l’est, l’orthodoxie de Byzance puis le califat ottoman qui subordonna le royaume médiéval de Serbie ; à l’ouest et au nord, les empires de Rome, de Charlemagne, des Habsbourg, de Napoléon et de l’Autriche-Hongrie, qui l’un après l’autre engloutirent les territoires de la Slovénie et de la Croatie. Par conséquent, différents aspects des développements socio-économiques et des luttes d’indépendance historiques ont marqué les points de vue des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Bosniaques, des Dalmatiens, des Monténégrins, des Macédoniens et d’autres, différenciés de surcroît par divers alphabets et langues. Suvin ne décrit pas non plus la création en 1919 de la « première » Yougoslavie, ce royaume qui était à certains égards une Grande Serbie, ni les traditions insurectionnelles du socialisme balkanique qui l’ont précédée et ont contribué à façonner le Parti communiste yougoslave. (Une sélection utile de documents d’avant la Seconde guerre mondiale portant sur le socialisme balkanique et le concept de fédération balkanique a été publiée dans le journal Revolutionary History en 2003).

Au lieu de cela, Suvin se concentre sur ce qu’il appelle les trois « singularités », deux émancipatrices et la troisième létale, qui définissent à ses yeux le novum de la RSFY et sa trajectoire. Son récit commence théâtralement in media res avec la nomination de Tito par Staline au poste de secrétaire général du Parti en 1923, bien qu’il note que la Yougoslavie de l’entre-deux-guerres était à ce stade une économie paysanne appauvrie, dotée d’un revenu annuel par habitant (96 dollars) plus proche de l’Égypte (85 dollars) que de l’Allemagne (520 dollars) – « pas même à mi-chemin entre les colonies asiatiques et les pays métropolitains d’Europe ». Dans ces conditions, l’impact immense de la Révolution d’Octobre s’est reflété dans la croissance rapide du jeune parti, membre du Comintern, accompagné de sa branche syndicale et de ses organisations de femmes et de jeunes. Les communistes constituaient le troisième parti en importance lors des élections à l’Assemblée nationale de 1920 et avaient gagné un pluralisme dans les grandes villes (Belgrade, Zagreb, Skopje) avant d’être jetés dans la clandestinité par la dictature royale. Suvin souligne l’importance de l’autorité personnelle, de l’expérience et de la pensée indépendante de Tito, mais il s’agit aussi de produits de la riche tradition balkanique partagée à divers degrès par une bonne part des vétérans du parti. Né dans une famille paysanne mixte croate et slovène en 1892, Josip Broz travailla comme compagnon serrurier en Allemagne. Il rejoignit le SPD. Pendant la Première GM, il fut fait prisonnier par l’armée tsariste en tant qu’engagé dans l’armée austro-hongroise, s’évada pour participer à la Révolution d’Octobre à Omsk, puis revint en Yougoslavie pour construire le syndicat des métallurgistes. Il parcourut l’Europe en tant qu’agent du Comintern pour le Secrétariat des Balkans et aida à recruter et former une brigade yougoslave pour combattre dans la guerre civile espagnole. Les combattants ‘Espagnols’ du PCY, endurcis au combat, joueront un rôle crucial dans la résistance des partisans. Malgré leur loyauté envers le Comintern, Tito et ses camarades conservaient une capacité de prise de décision autonome qui fut essentielle. La ligne sectaire de la Troisième Période marquant l’orientation du Comintern stalinisé avait été désastreuse pour le PCY au début des années 1930. Tito profita du tournant vers la ligne de « front populaire » pour organiser des actions de masse, insistant sur le fait que la direction du parti devait être basée à l’intérieur du pays et viser toujours – comme le soulignait son compagnon Edvard Kardelj, économiste slovène et un des dirigeants des partisans – l’indépendance financière envers le Kremlin. Cela fut crucial lorsque les puissances de l’Axe envahirent et démembrèrent la Yougoslavie en 1941, alors que le gouvernement royal s’enfuyait à Londres. Contrairement aux ordres de Moscou – les Alliés allaient soutenir le roi jusqu’en 1944 – les partisans proclamaient non seulement « mort au fascisme ! », mais aussi « liberté pour le peuple ! » Dans les zones libérées, les forces de la résistance mettaient en place des comités populaires élus qui géraient eux-mêmes les villages et les villes – un assaut moral et matériel contre l’ancien système de classe, comme le dit Suvin. Le caractère de la lutte de libération découlait de cette pratique improvisée, dans des régions souvent coupées de la direction toujours mobile du Parti. Pour Suvin (insistant sur le « z » balkanique), la « tradition des partizans du ‘fais-le-toi-même-sur-le-terrain’ s’appliquait non seulement aux unités combattantes, mais également aux « formes de démocratie directe de masse » de la lutte, imprégnées de « l’esprit internationaliste et militant du mouvement ouvrier » fourni par le PCY.

Selon Suvin, il s’agissait-là de la première « singularité » yougoslave : la révolution de 1941-1946 fut déployée comme une guerre anti-impérialiste pour la libération nationale et la justice sociale et non pas limitée à un front antifasciste – et c’est pourquoi elle ne respecta pas les Accords de Yalta sur les « sphères d’influence », clé de voûte de la diplomatie stalinienne. La fusion originale de la libération nationale et de la révolution sociale dans le « faire soi-même » réalisée par l’activité des peuples qui se libéraient par leurs propres efforts, constitua donc la matrice qui sous-tendait et travaillait tout le reste. Comme il le fait remarquer, la confiance en soi née de la résistance et de sa lutte combinée pour la « démocratie plébéienne », la souveraineté et la libération sociale, était très différente de l’expérience des pays de l’Europe de l’Est qui dépendaient directement de l’Armée rouge pour se libérer d’Hitler. Plus proche des révolutions chinoise et vietnamienne, elle a doté le nouvel État et le gouvernement de Tito d’une légitimité extraordinaire et d’un élan populaire que les terribles dévastations causées par la guerre ne pouvaient que renforcer : plus de 10% de la population tuée, dont un grand nombre par les fascistes locaux Oustachis ; chemins de fer et autres infrastructures détruits par les forces de l’Axe dans leur retraite. Aux élections de novembre 1945, le Front populaire dirigé par le PCY obtint une énorme majorité. Selon Suvin, le règlement constitutionnel national visant à créer une nouvelle « union » yougoslave de peuples libres et égaux, était la suite logique de l’autonomie internationale recherchée par les dirigeants titistes, remplaçant le royaume dominé par la Serbie par une fédération de républiques et provinces autonomes socialistes. Le grand projet historique d’une confédération socialiste des Balkans, directement négociée entre les États de la région, fut sabordé par Staline, ce qui eut de lourdes conséquences pour les Albanais du Kosovo. Mais le conflit avec Moscou ouvrit une nouvelle phase du projet socialiste yougoslave.

La deuxième singularité fut l’introduction du système d’autogestion ouvrière après la rupture de Tito avec Staline en 1948. Le premier plan quinquennal de la période d’après-guerre avait prévu la collectivisation, la planification centralisée et des quotas de production selon les principes de l’Union soviétique, afin d’accomplir les tâches gigantesques de reconstruction et d’industrialisation. L’ensemble fut mis en crise lorsque les Yougoslaves refusèrent de se soumettre à la tentative de Moscou de contrôler les relations du PCY avec d’autres partis communistes, puis de remplacer Tito par un « larbin russe ». Le Kremlin imposa dûment un blocus économique douloureux et expulsa la Yougoslavie du Kominform. Dans cette situation d’urgence, les penseurs économiques yougoslaves – E.Kardelj, Milovan Djilas et surtout, affirme Suvin, Boris Kidrič, jeune chef de la résistance slovène et ministre de l’Industrie de Tito – sont revenus aux thèses de Marx sur la « libre association de producteurs » et aux “Tâches immédiates du gouvernement soviétique » de Lénine : “L’État socialiste ne peut naître que comme un réseau de ‘communes’ de producteurs et de consommateurs – « chaque usine, chaque village est une commune de producteurs et de consommateurs, qui a le droit et le devoir d’appliquer les lois soviétiques générales à sa manière”. La propriété sociale était déjà en place en Yougoslavie. Dans ce contexte, Kidrič a proposé, avec l’aide de Kardelj et Djilas et l’accord de Tito, la création de conseils de travailleurs au niveau de l’usine, étayés par la loi et par la reconnaissance de la gestion autonome des travailleurs en tant que droit constitutionnel.

Splendour, Misery and Possibilities consacre un chapitre entier à l’œuvre de Kidrič, surnommée par Djilas « l’esprit le plus audacieux de notre révolution ». L’approche de Kidrič en matière d’autogestion des travailleurs a mis au premier plan l’entreprise détenue par la société, considérée comme un sujet, générant des revenus, et non comme un objet de l’administration publique. Conçue comme une unité indépendante, l’entreprise devait néanmoins rendre ses comptes entièrement publics et établir ses plans sur la base de paramètres élaborés au niveau national. Elle était dirigée par un conseil ouvrier élu, dont les membres étaient révocables et dotés de mandats limités, ainsi que par un directeur nommé par le comité populaire local qui, jusque dans les années 1960, était généralement un ancien partisan. Kidrič, nous dit Suvin, a souligné la question centrale d’une transformation émancipatrice de l’économie : « qui s’appropriera le surplus social ? » Après 1948, il a rejeté la planification centrale stalinienne pour son inefficacité et son incapacité à transformer les conditions de travail – un point de vue plus proche de celui de Lénine dans l’État et la Révolution que dans son éloge de « l’organisation scientifique du travail » au sein des grands monopoles. En même temps, la notion d’autogestion soulevait des questions théoriques et pratiques sur le « passage au communisme » : quel rôle attribuer au marché en tant qu’« instrument de planification » et de choix décentralisés pour les consommateurs ? Comment combiner planification et droits des travailleurs ? Que signifiait la « propriété sociale », non seulement en tant que catégorie juridique, mais sous l’angle de réels rapports sociaux de prise de décision et de contrôle ? Enfin, qu’en allait-il de la « politique » ? À l’instar de la Commune de Paris, Kidrič a proposé une hiérarchie élue des conseils de travailleurs, du niveau local au niveau national. En écho aux organisations de travailleurs radicaux de l’époque de Marx, le parti a été rebaptisé Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY).

Suvin interprète le conseil ouvrier comme stratégie en « continuation directe de l’imagination créatrice de la guerre des partizans ». Ce n’était en rien un simple chiffon de papier politique. L’autogestion des usines s’est étendue bien au-delà du besoin initial de défendre l’autonomie de la prise de décision nationale contre les diktats de Moscou pour devenir un élément central du système yougoslave. Les conseils de travailleurs élus se réunissaient tous les mois, établissaient des règles de base pour l’entreprise, convenaient d’objectifs annuels, fixaient les niveaux de salaires – désormais désignés comme « revenus personnels », dont une partie pourrait augmenter en fonction des gains de productivité – et approuvaient tous les achats ou ventes importants d’immobilisations. Des sous-comités étaient établies pour rapporter sur des aspects spécifiques de la vie de l’usine. Pour éviter la sédimentation d’une couche bureaucratique, la durée limitée des mandats et la rotation des tâches furent instaurées. Selon Suvin, en 1964, près du quart de la population avait participé à la gestion et les conseils d’entreprise furent alors étendus aux services sociaux. Un grand nombre de grandes entreprises ont publié leurs propres journaux, contenant des propositions, des sondages, des données. L’une des exigences immédiates du nouveau système était de renforcer l’éducation des travailleurs afin de leur permettre de faire face aux complexités de la gestion des usines. Des entreprises et des syndicats ont aidé à financer plus de 200 universités ouvrières, qui, en 1968, avaient dispensé près de 10 000 cours, alors que les conférences comptaient 2 millions d’auditeurs – dans un pays où deux tiers des jeunes n’avaient eu que quatre ans de scolarisation jusqu’en 1945.

Selon Suvin, le système d’autogestion a tiré sa légitimité des « gains révolutionnaires de mobilité ascendante plébéienne qui ont transformé la vie de millions de personnes » tout en créant des relations plus égalitaires : au début des années 1960, la Yougoslavie avait un meilleur coefficient de Gini que les pays capitalistes riches. Dans le même temps, Moscou ayant refusé son aide, les fonds d’investissement provenaient de prêts occidentaux. Comme le note Suvin, la situation géopolitique – l’intérêt que les Etats-Unis accordait au rôle stratégique de la Yougoslavie en tant qu’État « antisoviétique » sur le flanc occidental du Comecon – signifiait que le crédit n’était pas accompagné des conditions strictes habituelles, ce qui laissa à l’expérience sociale yougoslave « un quart de siècle (1949-1973) de marges pour respirer avant que le marché mondial et les puissances occidentales commencent à comprimer la trachée. »(La décision explicite de Suvin de se concentrer sur la politique intérieure signifie qu’il ne mentionne pas la concession initiale de soutien aux États-Unis pendant la guerre de Corée – ou aux chars soviétiques en Hongrie, plus tard, quand les relations avec Moscou furent renouées ; ni même le tournant, à la fin des années 1950, vers la création du Mouvement des non-alignés et la solidarité avec les révolutions anti­coloniales.) Au début des années 1960, après une décennie de croissance effrénée et de déséquilibre croissant entre les différents secteurs, l’économie yougoslave se confrontait à de graves problèmes de surcapacités. Comme le note Suvin, la RSFY possédait désormais cinq raffineries de pétrole, six aciéries et cinq usines d’assemblage de voitures, qui dépendaient d’importantes subventions pour compenser une demande insuffisante, avec une surcapacité particulièrement marquée dans les secteurs du textile, du métal, du tabac et de la transformation alimentaire. Ce qui était alors nécessaire, défend-t-il – et ceci, répété en termes passionnés, est la thèse centrale du livre –, c’était « un approfondissement de la démocratie plébéienne : le plan centralisé « sous contrôle réactif permanent des producteurs directs » tel que proposé par Kidrič. Le point de vue blochien de Suvin lui permet de « voir » trois possibilités futures concrètes dans le contexte national et international de la révolution yougoslave : une démocratie socialiste radicale, une économie dirigée de style stalinien ou une restauration capitaliste. Kidrič, tragiquement décédé en 1953 à l’âge de 41 ans, s’est révélé remarquablement visionnaire quant aux tensions entre la nécessité de la « centralisation » et la logique de l’indépendance de l’entreprise, fondée sur les relations du marché. « Il est nécessaire d’introduire le plus rapidement possible des conseils d’ouvriers dans chaque branche économique de la Yougoslavie », a-t-il insisté en 1951 :

Sans introduire à la fois une association centralisée et démocratique des collectifs de travail, c’est-à-dire de producteurs directs, la décentralisation de la gestion opérationnelle s’éloignant de l’État ne produira pas un progrès mais un recul inexorable vers le capitalisme d’État – en fait, plusieurs capitalismes d’Etat (dans les républiques) qui seront particularistes par rapport au tout (la Yougoslavie) et bureaucratiques-centralisateurs vers le bas, dans la relation aux collectifs de travail.

Mais cela aurait exigé que la LCY se démocratise elle-même, or à ce stade, affirme Suvin, le Parti était déjà devenu une « politocratie » ayant ses propres intérêts à défendre. Comme le montre son analyse des effectifs, en 1948, les travailleurs représentaient 39% des plus hauts dirigeants. Au milieu des années 70, leur proportion au sein du Comité central était tombée à 19%, les Vétérans partisans relevaient d’une autre part de 11%, les « cadres » constituaient l’essentiel du reste. Dans les débats urgents sur la politique économique qui ont suivi la récession de 1961, la « politocratie » a résisté à de nouvelles expérimentations en matière de démocratie directe. Comme l’explique Suvin, cela aurait nécessité de changer son propre rôle, « via une intense requalification et compression d’effectifs », passant de commandant à éducateur visant à convaincre – « non pas nécessairement avec beaucoup moins de pouvoir, mais avec un pouvoir qui interagit avec une politique encourageant la démocratie à la fois politique et économique, de la base au sommet ». Cependant le noyau professionnel du Parti avait oublié la quête de nouvelles connaissances marquant toute la vie de Marx et Lénine et, à partir des années 1960, « ils devinrent la proie du pire péché intellectuel possible : ils ne voulaient pas savoir ». Au lieu de démocratiser de bas en haut, le gouvernement yougoslave a choisi de favoriser le consumérisme, avec l’aide d’un prêt du FMI."

La suite très prochainement…

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Notes : 1.Darko Suvin, Splendour, Misery and Possibilities : An X-Ray of Socialist Yugoslavia, foreword by Fredric James, Haymarket Books : Chicago 2018, $28, paperback,

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