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Un grand quotidien national (Le Monde) fait une place à Franck Lepage, aux conférences gesticulées et à l’éducation populaire.
Christian Maurel.
mardi 27 novembre 2018
publié par Christian Maurel

Ce n’est pas si courant et donc mérite d’être signalé. Le Monde montre un intérêt réel pour l’éducation populaire sous la forme d’un article de Catherine Vincent paru dans le quotidien format papier (supplément ’’Idées’’, p.7) du 17 novembre denier sous le titre suivant : "Franck Lepage, les gestes de l’éducation populaire".

Si je dis que ce n’est pas si courant, c’est que je m’y suis moi-même essayé en proposant quelques fois des contributions dont l’une d’entre elles avait été publiée, il y a quelques années, dans ce qui, à mon sens, se fait de mieux au niveau national en matière de presse quotidienne. Mais cela n’était pas allé plus loin que Le Monde des abonnés par internet. Cet article intitulé "Un immense besoin d’éducation populaire" avait suscité et suscite encore pour ceux qui s’en souviennent, un réel intérêt pour des pratiques qui presque partout dans la monde existent, résistent et contribuent, sous des dénominations et avec des pratiques très différentes, à la transformation d’une société néolibérale destructrice des rapports sociaux et de notre environnement.

C’est sans aucun doute dans cet esprit et dans ce but qu’il faut situer l’’’invention’’ de Franck Lepage et le développement, en de nombreux endroits en France, de ces fameuses " conférences gesticulées". Comme l’écrit Catherine Vincent dans l’article qui nous concerne ici, il s’agit là d’un "nouveau genre d’expression politique" qui "attire de plus en plus de personnes (ceux qui les fabriquent et ceux qui y accourent) dans un esprit de partage à la fois de savoirs "froids" (académiques et scientifiquement fondés) et "chauds" (ceux de l’expérience, de la vie de chacun). Et cela ne donne pas quelque chose de tiède, sans odeur et sans saveur, mais bien au contraire de "l’orage" (F. lepage) qui peut conduire à une forme d’insurrection des consciences indispensable par les temps qui courent.

Ces conférences gesticulées proposées par des personnes qui, sauf exception ( on citera Bernard Friot), ne font pas métier de monter sur une estrade pour s’adresser à un public, "interrogent toujours les rapports de domination" dans "une dramaturgie qui prend la forme d’un message politique" (Catherine Vincent). Personne ne sort indemne de cette confrontation entre le ’’conférencier gesticulant’’ et ceux qui sont venus à sa rencontre. Et certains d’entre eux, deviendront peut-être un jour des ’’conférenciers gesticulants’’ et feront partager ce qui les affecte, les domine, les contraint dans leur métier, leur situation sociale, leur vie. C’est du reste comme cela que l’on peut expliquer le développement de ce qu’il faut bien appeler un ’’genre’’ nouveau, un mouvement, une nouvelle ’’manière d’être au monde’’ pour parler comme certains existentialistes de l’après guerre.

"Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde" écrivait Paolo Freire, un grand de l’éducation populaire, dans années 1960-1970, lorsqu’il faisait marcher d’un même pas lutte contre illettrisme et émancipation. Ce qui signifie que celui qui ne sait pas lire, sait quelque chose du monde, à condition que ce ’’’’sachant’’’’ sache lui-même que ce qu’il sait est aussi un savoir. C’est le premier pas d’une éducation populaire politique, critique et coopérative, premier pas qui, sous la forme d’une prise de conscience partagée avec d’autres, pourra s’autoriser ce qui lui paraissait jusque là impossible ou interdit par intégration de la domination dont il est victime.

Franck Lepage : "un gourou ?" se demande Catherine Vincent. J’ai bien connu Franck Lepage avant qu’il ne conférence d’une manière gesticulée, lorsqu’il était directeur des programmes à la Fédération Française des MJC et occupait le premier étage avec Alexia Morvan, chargée des relations internationales et Fernand Estévès qui avait hérité de Lepage, la ’’mission culture’’. Pour moi, qui venait de ma ’’région Méditerranée’ où je remplissais les fonctions de délégué fédéral régional, cet étage supérieur de ’’la rue de la Condamine’’ était un passage obligé. Lepage ? Oui une forte personnalité, un tantinet provocatrice qui considérait que le ’’conflit’ était indispensable à l’éducation populaire, si nous nous ne voulions pas rester enfermés dans le ’’socio-culturel’’ qui, disait-on, ’’ne gênait personne et dont de nombreuses MJC (elles n’étaient pas les seules) avaient fait ’’ leur fond de commerce’’. Nous n’étions pas d’accord sur tout. Lepage pouvait aller jusqu’à dire qu’il fallait supprimer les activités régulières des MJC si nous voulions nous engager fermement dans une véritable éducation populaire de transformation sociale et politique. Par ailleurs, si mes souvenirs sont bons et si je ne trahis pas sa pensée (nous étions au milieu des années 1990), Lepage portait un regard très critique sur la culture telle qu’elle était pensée par le Ministère de la culture (voir sa magistrale contribution dans Le Monde Diplode mai 2009 titrée ’’De l’éducation populaire à la domestication par la culture") et sur l’intérêt de sa démocratisation qu’il considérait par ailleurs comme un échec, idée que nous étions un certain nombre à partager, confortés par les travaux de Bourdieu et Passeron ... et par les enquêtes du ministère de la culture lui-même. S’agissant des activités régulières des MJC (danse, théâtre, musique, cinéma.... et la liste serait longue), je ne partageais pas la radicalité de Lepage à leur égard. Pour moi, elles étaient des moments où il se passait bien plus de choses qu’on pouvait l’imaginer notamment en matière d’émancipation, de développement de capacités à agir, de transformation créative des rapports interindividuels, à condition que l’on aille y voir de plus prés et que l’on se préoccupe des parcours qu’elles permettaient pour des personnes qui y étaient venues pour des raisons extrêmement diverses et tout-à-fait respectables et qui n’auraient jamais passé la porte de la MJC sans elles. Des opérations comme celles de Gatti à la Croix des oiseaux à Avignon ou encore Hip h’opéra à Martigues, mais aussi les artistes photographes à Manosque donnaient un autre sens à la culture sur lequel nous pouvions nous appuyer.

Au delà des divergences, nous nous retrouvions finalement sur quelques idées fondamentales et d’abord celle de repenser l’éducation populaire dans une perspective politique à la fois critique et coopérative. Marc Lacreuse, délégué général adjoint montait d’un étage et se mêlait aux discussions en défendant sa mission qui était celle de construire "un dialogue républicain" avec les différents partenaires des MJC et au premier chef les municipalités qui pour certaines marquaient leur indifférence à l’égard de l’éducation populaire (s’il y avait du monde, c’était l’essentiel et c’était la mission des activités que de répondre à l’attente des habitants et des électeurs), tandis que d’autres se montraient très critiques sur cette mission d’éducation politique dont ils considéraient qu’elle était la chasse gardée des partis et des élus, notamment de la majorité municipale que les électeurs avaient portée au pouvoir. Mais au bout du compte, la FFMJC a fait alors le choix d’aller sur ce terrain politique et critique, bien aidée en cela par Luc Carton venu d’une Belgique francophone particulièrement offensive sur ce qui s’appelle ’’l’éducation permanente’’. Se sont alors développées des séminaires internes particulièrement animés pour ne pas dire décapants, ainsi que des Universités populaires internationales abordant les questions des droits politiques des jeunes, du travail et allant jusqu’à interroger les politiques publiques et leurs dispositifs de pacification sociale. L’éducation populaire devait doc se penser comme ’’le travail de la culture dans la transformation sociale et politique", hypothèse qui anima pendant deux ans quelques 500 groupes de réflexion auquel le Ministère de la Jeunesse et des sports et sa ministre, Marie-George Buffet apportèrent leur soutien et en présidèrent le lancement à la Sorbonne en 1998, jusqu’à ce que, en haut lieu, on considère que les analyses et les propositions avancées aillaient trop loin et n’étaient pas politiquement acceptables. Le "Rapport Lepage" ne fut jamais publié. Son auteur quitta la FFMJC pour se mettre à conférencer et à gesticuler dans une totale liberté d’expression et de création. Cette expérience commença en plein festival d’Avignon, au Théatre des Carmes, chez le regretté André Benedetto.

Mais, aussi importante et jubilatoire que soit cette expérience ( je m’y suis moi-même essayé en traitant de l’émancipation à partir de mon parcours personnel), les conférences gesticulées ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt. Car l’éducation populaire est une immense forêt, touffue et foisonnante, ’’centre partout et conférence nulle part’’, pour reprendre cette belle formule que Nicolas de Cues appliquait à la ’’machine de l’univers’’ avant que Pascal ne la fasse sienne. Elle a, de mon point de vue, deux formes, la première que je qualifie d’organique au sens où elle fait corps avec les mouvements sociaux à l’image de cette ’’dimension culturelle du mouvement ouvrier" au 19ème siècle avant même que l’expression d’éducation populaire ne soit employée. La seconde est propédeutique au sens où elle sensibilise et prépare les individus par différentes méthodes (voir ma dernière publication, Éducation populaire et question de société. Les dimensions culturel du changement social , Edilivre, 2017), à la transformation sociale et politique d’un néolibéralisme cynique et sans scrupule et à la nécessaire bifurcation de Histoire dont les hommes et les femmes de toutes conditions seraient enfin les auteurs et les acteurs. C’est à ce niveau d’exigence que doivent se situer les mouvements, associations et fédérations d’éducation populaire, malgré l’instrumentalisation publique et privée dont ils sont l’objet et les agressions qui les fragilisent et quelques fois les mettent en danger de mort. L’éducation populaire, comme la sociologie selon Pierre Bourdieu, est, en effet, ’’un sport de combat’’.

Christian Maurel, sociologue, ancien délégué régional de la FFMJC et professeur associé à l’Université de Provence (Aix-Marseille I).


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