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Une humanité prise dans un conflit des imaginaires sociaux.
Christian Maurel.
jeudi 19 février 2015
publié par Christian Maurel

UNE HUMANITÉ PRISE DANS UN CONFLIT DES IMAGINAIRES SOCIAUX.

Dans les années 70 et 80 du siècle dernier – et, en tout état de cause, avant la chute du mur de Berlin – on aurait parlé de « bataille idéologique ». Aujourd’hui, il vaut mieux employer l’expression de « conflit des imaginaires sociaux » pour comprendre les motivations belliqueuses conduisant aux affrontements les plus sanglants qui traversent l’humanité.

D’un coté, nous assistons à la montée de mieux en mieux organisée d’un islamisme radical qui, sous la forme de luttes armées régionales et d’actes terroristes pouvant frapper partout sur la planète et à tous moments, entend mettre en place un Etat islamiste qui servirait de modèle dans la reconquête d’espaces bien plus larges et perdus pendant la longue période allant du Moyen-âge au 20ème siècle. La vision du monde qui anime ces belligérants est celle d’un imaginaire social fermé, construit autour d’une parole divine transmise par le Prophète et qui ne supporte aucune contradiction intellectuelle ni comportements déviants. Pour employer les concepts de Cornélius Castoriadis, nous sommes là dans l’ « hétéronomie » sociale et politique la plus parfaite. Il n’y a donc aucune place pour l’ « autonomie » des individus à tel point – et certains reportages et enquêtes le montrent – qu’il ne leur reste plus que le silence et la peur, ou bien l’allégeance et l’adhésion à des organisations combattantes qui se réclament de la légitimité indiscutable d’une prétendue transcendance divine.

D’un autre coté, nous avons un monde occidental sûr de son bon droit mais qui se délabre, car incapable de créer des significations sociales et politiques nouvelles. Bien plus, ce monde occidental connait, après l’effondrement du marxisme-léninisme, ce que Castoriadis appelait une « montée de l’insignifiance » accentuée par une économie libérale qui gagne tous les secteurs de l’activité humaine et qui ne pense qu’en termes de progrès technologique, de performance, de croissance et de consommation.

Que faire, notamment en France, après ce mois de janvier 2015 qui a marqué les consciences au point de rassembler plusieurs millions de personnes sur les places et dans les rues ? La première tentation – et il semble que ce soit celle qui, pour le moment, domine – est de réactiver l’imaginaire social de la Déclaration des Droits de l’Homme, des « valeurs de la République » et de la laïcité, alors que cet imaginaire est régulièrement contredit par ceux-là mêmes qui sont aux commandes et qui devraient se soucier de notre avenir commun. Pensons en particulier au redéploiement des inégalités dans une période de crise qui devrait imposer la mesure et la décence en empêchant les débordements de ce que les grecs anciens appelaient l’ « hubris ». Pensons également au non respect de la règle qui demande de payer ses impôts dans le pays où l’on habite, où l’on s’est enrichi et dont on a bénéficié des services de l’Etat. Pensons enfin aux contraintes vécues par ceux qui, pour des raisons diverses (économiques, sociales, culturelles…), sont assignés à résidence et ne deviennent réellement « visibles » que lorsqu’ils s’expriment par la violence ou par un vote massif pour l’extrême droite. On est bien loin des valeurs de la République et des comportements de fraternité et de solidarité que devraient avoir les mieux lotis envers ceux qui sont condamnés à l’austérité. On comprend alors aisément comment cette « montée de l’insignifiance » et des valeurs mercantiles qui contredisent celles qui sont affichées au fronton des édifices publics, ouvrent un boulevard à des engagements qui remettent en cause notre humanité.

Face à une telle situation, et comme le dit si bien l’historien Gérard Noiriel dans Le Monde du 24 janvier 2015, « prêcher un catéchisme républicain ne suffira pas ». Un imaginaire social ne s’impose pas d’en haut. Si l’on veut qu’il joue son rôle d’institution démocratique d’une société constituée d’individus autonomes, émancipés, critiques et créateurs de rapports nouveaux qui engagent tout un chacun, cela ne peut se faire que par l’échange contradictoire qui se nourrit des différences et veille à fertiliser les désaccords. Sinon, nous sommes conduits à emprunter le chemin de ceux que nous combattons et à faire de la République et de sa doctrine une nouvelle religion. Et sur ce terrain, il faut craindre que la parole de Dieu ou celle de l’homme providentiel (pensons aux fascismes du 20ème siècle) aient plus de poids que les valeurs républicaines.

En définitive, c’est le chemin conduisant à une véritable démocratie que nous devons emprunter et, pour cela, considérer que la démocratie représentative délégataire a atteint ses limites et, osons le dire, que les partis politiques dans leurs formes et fonctions actuelles ont fait leur temps. Les réponses sont sans doute à rechercher du coté des associations et mouvements sociaux qui, au quotidien, mènent un patient travail d’éducation populaire et d’auto-institution de la société et des individus (comparable à la « païdeia », cette formation citoyenne tout au long de la vie des grecs anciens) favorisant la construction d’imaginaires sociaux partagés (valeurs, représentations, significations, finalités, discours…) en situation et dans l’action. Quand reconnaitrons-nous enfin leur utilité sociale et politique ?

Christian Maurel, sociologue, ancien professeur associé à l’Université de Provence, cofondateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale ». Dernières publications : Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010 ; Horizons incertains. D’un monde à l’autre, L’Officine, 2013 (roman).


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