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VERS UNE NOUVELLE CULTURE POLITIQUE.
Jean-Pierre Cavalié (CIMADE).
vendredi 18 novembre 2011
publié par Christian Maurel

Nous avons tâché de transmettre au mieux la contribution de Jean-Pierre Cavalié. Mais des confusions ont pu se glisser dans les notes de bas de page. Que l’auteur et les lecteurs veuillent bien nous en excuser.

Christian Maurel.

VERS UNE NOUVELLE CULTURE POLITIQUE.

De grands changements ne font que commencer, Même s’ils sont encore modestes... De quoi espérer !

Sommaire.

I. Les trois nouveautés politiques.

1. L’émergence de la non-violence.

2. La société civile sujet politique.

3. Une nouvelle culture politique.

II. Les trois ruptures de la société civile.

1. L’ouverture : Sortir de nos particularismes, localismes et parts de marché.

2. La transversalité : Sortir de la division du travail militant.

3. L’alternative : Sortir de la seule opposition.

III. Les trois déplacements sociétaux.

1. De la soumission aux lois au respect des droits fondamentaux.

2. De la logique du pouvoir à celle de la responsabilité.

3. De l’amélioration du niveau de vie au changement de mode de vie.

En guise de conclusion.

 Nous déposséder.

 Démonétariser.

 Délégiférer.

 Nous désinfantiliser.

Introduction.

Le mouvement des « Indignés » est en train de prendre une dimension inégalée, presque inespérée. Rassemblement non-violent et radical, essentiellement de jeunes qui se sont retrouvés dans les mots de la figure de proue de nos vieux sages, Stéphane Hessel, icône d’une résistance constructive et alternative... une vraie parabole. Ils ont réussi à toucher des pays comme les Etats-Unis et Israël, symbole de stabilité conservatrice ; ils ont fait la « Une » des médias quand les Forum Sociaux Mondiaux étaient quasiment ignorés ou boycottés. Mais pour autant, ce mouvement ne manque pas de contradictions et de limites bien entendu. L’espoir n’est pas unilatéral, il inspire et en même temps émane de tout ce/ tous ceux qui bougent, des pays arabes dont le printemps a impressionné le monde entier, aux populations qui réalisent des alternatives en Amérique Latine, en Asie et en Afrique. Chez nous aussi ça bouge, mais le scepticisme s’acharne toujours à ternir les quelques signes d’espoir qui tentent de briser le sol endurci de notre société.

Sans fatalisme ni angélisme, il s’agit d’apprendre à lire une réalité nouvelle qui pointe le bout de son nez, sans pour autant s’être imposée. Quels sont ces signes1 des temps qui pourraient être porteurs d’un avenir heureux ?

Dans le long travail de maturation des consciences qui s’est joué au cours des dernières années, les Forum Sociaux Mondiaux (FSM) ont joué un rôle déterminant pour nous sortir de l’atomisation. Souvent nous sommes en désaccord avec « ce qu’il se passe » et nous rêvons d’alternatives, mais nous pensons que nous sommes un peu particuliers, inadaptés à « ce monde ». Dans ces rassemblements mondiaux, nous nous rendons compte que nous ne sommes pas des extraterrestres, mais membres d’une famille humaine qui veut vraiment que ça change.

Ces FSM, globaux, nationaux ou locaux ont été à la fois l’expression et le moteur de transformations radicales, mentales et concrètes. C’est cette nouvelle culture politique émergeante que je voudrais tenter de cerner de façon bien entendu non exhaustive ; tout d’abord au niveau des FSM, puis de notre société civile à travers ses organisations, et enfin de l’ensemble de notre société. Cette culture me semble avant tout marquée par l’ambivalence, dans la mesure où elle est « déjà là » et « pas encore », déjà à l’oeuvre et bien réelle, mais en même temps encore à réaliser et dérangeante, tellement le vieux monde nous colle à la peau.

1 Signe se dit en Grec ancien « semion » qui signifie aussi semence.

I. Les trois nouveautés politiques.

1- L’émergence de la non-violence.

En fait, tous les maux que nous refusons et combattons, sont les facettes multiples d’une conception de la vie entière basée sur la violence : la politique avec ses divers camps, ses campagnes et ses vainqueurs ; l’économie dont le système de concurrence n’est qu’un autre mot pour la guerre totale ; l’agriculture qui, en 1945, a reconverti l’industrie de guerre2 ; la médecine occidentale classique basée sur le « bombardement » chimique global ; l’éducation orientée vers la compétition et la sélection des « meilleurs » ; la pèche qui, à force de capture tout azimut et massive, a épuisé d’immenses territoires marins ; de l’industrie qui a déclaré la guerre à l’environnement ; de la sécurité au nom de laquelle tant de crimes et atteintes aux droits humains sont commis...

La situation actuelle de crise est un « jugement »3 accablant sur la folie de cette idéologie qui a atteint les limites du supportable. C’est pourquoi beaucoup d’entre nous sont persuadés que le préalable et le fondement d’une alternative authentique au capitalisme et au-delà à tout système de domination, se trouve dans une rupture radicale avec cette idéologie4 de la violence comme source de la vie, et dans l’émergence d’une vision non-violente de la vie et toutes ses facettes. Or, je constate que la non-violence est en train d’acquérir ses lettres de noblesses, et peut-être de s’imposer dans l’univers des alternatives et de l’altermondialisme : Elle est inscrite dans la charte des FSM, les printemps arabes se sont d’abord déroulés sous sa bannière, tout comme les divers mouvements des Indignés. La place montante des femmes dans ces mobilisations y est sans doute pour quelque chose. Les conceptions de la vie des peuples autochtones d’Amérique Latine et d’Afrique prennent de l’importance à travers les mobilisations autour du climat ; elles sont prises au sérieux comme réelles alternatives, à travers notamment le concept bolivien du « Bien vivre » qui met en avant un rapport pacifique et respectueux à la terre et à l’humanité. Nous pouvons aussi évoquer l’attrait pour certains aspects des cultures asiatiques via le Boudhisme, le Dalaï Lama.

Avec la non-violence, apparaît une conception de nous-mêmes et de l’autre comme membres d’une même famille vivant sur une seule et même maison-terre5. Cette approche favorise les démarches d’organisation des sociétés civiles et leur rapprochement international. Car les frontières nationales issues des guerres et les appelant, ne peuvent ni ne doivent les enclore ; elles sont faites pour être levées ; la liberté de circulation et d’installation est un droit humain fondamental6. S’appropriant sa liberté de mouvement, le peuple peut commencer à émerger comme sujet politique pour une autre gestion du monde.

2 Les chars sont devenus des tracteurs, les bombes des intrants chimiques, et les gaz des insecticides.

3 Crisis en Grec ancien signifie jugement.

4 J’entends ce mot dans le sens de Rolland Barthes de conception du monde et de notre place dans celui-ci.

5 C’est le sens que les Grecs anciens donnaient au mot oecuménisme, oikuméné : une seule maison et maisonnée.

6 Cette revendication se trouve dorénavant dans le grand cahier de doléance des FSM ; en témoigne notamment la nouvelle Charte Mondiale des Migrants rendue publique à l’occasion du FSM de Dakar en février 2010.

2- La société civile sujet politique.

Les dix premières années du mouvement altermondialiste se situent dans un monde en crise. Une crise globale parce qu’elle touche tous les secteurs de la vie, mondiale parce qu’il n’y a pas de territoires épargnés, et majeure parce qu’elle engage la vie de la majeure partie de l’humanité. Pourtant, la nouveauté n’est pas dans la crise elle-même ; elle ne tient pas au fait que le bateau-monde prenne l’eau de toute part, mais à l’apparition d’un nouveau pilote qui a, lui, une idée de la destination et un plan de navigation. Le fait le plus marquant me semble en effet l’émergence d’une nouvelle culture politique accompagnée d’un nouveau sujet politique : « le peuple ». Oh ! On a beaucoup parlé à sa place auparavant, mais c’est peut-être la première fois qu’il émerge directement, aussi fortement et surtout à une telle dimension planétaire. En quoi est-ce déterminant pour l’avenir et à quelles conditions ?

Trois forces collectives sont à l’oeuvre dans nos sociétés : les acteurs économiques, les décideurs politiques et la société civile. Les trois sont incontournables et demeureront toujours nécessaires, quelle que soit le type de société vers laquelle nous évolueront. Face à la crise de civilisation que nous venons d’évoquer, j’ai le sentiment que pris globalement, les forces de LA Politique sont le plus souvent prisonnières du cycle court de la prise de pouvoir et de son maintien. Le monde de l’économie, entreprises et banques, est avant tout obnubilé par la recherche du profit maximal dans un temps le plus serré possible. Les deux sont ainsi prisonniers du court terme et de logiques guerrières. Or, une crise se situe dans un cycle long ; elle nécessite que l’on regarde loin devant, que l’on pense à tout le monde, que l’on anticipe, que l’on soit courageux et non calculateur, que l’on fasse preuve de générosité et non de cupidité ; que l’on vénère la transparence et non le mensonge, que l’on fasse confiance aux personnes et aux peuples, au lieu de sombrer dans le narcissisme.

Bien entendu, il s’agit là d’un trait global et en partie caricatural, car au sein du monde politique, nous voyons des acteurs réellement précurseurs et courageux, promoteurs d’avancées considérables ; de la petite ville de Gardanne, tout près de Marseille, au royaume du Bhoutan qui a fait le choix du développement durable et équitable, sans oublier plusieurs pays d’Amérique Latine et tant d’autres... Certaines entreprises ont également des pratiques respectueuses de l’environnement et des droits sociaux, et parfois plus horizontales et égalitaires que certaines associations qui singent un modèle entreprenarial, tout aussi « intéressé » que pyramidal. Mais, globalement parlant, la société civile me paraît la mieux placée pour jouer le rôle de locomotive et pousser à une responsabilisation des acteurs économiques et politiques. Non qu’elle soit mieux que les autres, mais elle a plus de liberté de pensée et d’action, et a un vrai intérêt à un changement de modèle de société. Ceci dit, pour devenir un véritable acteur politique responsable, elle doit remplir quatre conditions : être organisée ; unie sans être univoque ; consciente de la situation et de sa capacité à construire un avenir alternatif ; et non-violente pour ne pas reproduire le système actuel. Ce nouvel acteur politique est donc inséparable d’une culture politique particulière qui est en train d’émerger dans les organisations et les luttes qu’elles mènent. De ce point de vue, les FSM sont un incomparable observatoire.

3- Une nouvelle culture politique.

L’observation du mode de fonctionnement des Forum Sociaux Mondiaux et des Forum locaux m’amène à qualifier cette culture politique émergente autour de cinq valeurs qui ne sont ni tout-à-fait nouvelles, ni entièrement réalisées, mais clairement en rupture par rapport à la culture politique dominante présente :

a. L’horizontalité ou « pas de hiérarchie » :

Ce principe est peut-être le pilier central de cette culture. Il manifeste le refus grandissant des inégalités exponentielles qui sont autant de négations de l’idée de fraternité humaine. Il exprime la conviction profonde que « tous les humains sont égaux en dignité et en droit »7, et devraient l’être dans la réalité. Cela doit être visible dans notre façon de vivre, de nous organiser et d’agir ensemble. Il affirme que chaque personne compte et peut jouer un rôle constructif et épanouissant, sans être pour cela chapeauté par un « supérieur ». Nous recherchons aujourd’hui, parfois à tâtons, une répartition des rôles basée sur la reconnaissance des compétences de chacun et chacune, mais nous refusons de la figer dans le temps à travers des hiérarchies tout aussi inutiles qu’injustifiées.

b. La collectivité ou « jamais seul » :

Si chaque personne compte, elle ne prend toute sa mesure qu’avec d’autres, dans une démarche de respect mutuel et de solidarité. Pour quelque action que ce soit qui engage un groupe, personne ne peut agir seul. Le politique est le domaine de la vie collective ; il ne peut le rester qu’en étant pensé et géré collectivement. La collectivité est pour nous une source d’intelligence, de sagesse, de transparence et d’efficacité. Elle n’efface pas l’individu, elle lui permet devenir une personne et d’exister, c’est-à-dire de se manifester comme être debout.

c. L’ouverture ou « pas d’exclusion » :

Cette conviction nous amène à rejeter les rassemblements de « semblables », sortes de clones sociaux qui ont plus ou moins les mêmes idées, sont de la même classe... Nous combattons les ghettos, qu’ils soient idéologiques, sociaux ou ethniques, car ils sont un appauvrissement, une forme de rejet de l’autre en tant que tel, et par là-même de la démarche sociétale. A l’instar de la diversité biologique à préserver, la diversité sociale est devenue pour nous une richesse à favoriser, une force et une source d’épanouissement collectif. Certes, nous excluons des comportements (violence, xénophobie, drogue...tous ceux qui excluent l’autre), mais pas des personnes en tant que telles. Et si, dans la « Charte de principes » des FSM, les organisations militaires et les partis politiques ne sont pas admis comme tels, leurs membres peuvent y participer.

d. La responsabilité ou « pas de consommateur » :

7 Article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.

8 Cf Dictionnaire historique d’Alain Rey – Le Robert

La responsabilisation de tous est l’une des expressions de la reconnaissance de chacun et chacune comme personne compétente, capable de pensées et d’actions. Cela nous situe en rupture par rapport à la logique actuelle de hiérarchisation et de pouvoir (cf point III.2). La responsabilité peut, dans certaines occasions provisoires se déléguer, mais elle ne s’abandonne pas. Elle est pour nous le lien de cohérence entre le travailleur, le consommateur et le citoyen, car l’humain est par définition un être responsable, capable de répondre9 de ce qu’il pense et fait.

e. La gratuité ou « pas de retour sur investissement » :

De même que l’intéressement va de pair avec la hiérarchisation, la gratuité de l’action marche avec l’horizontalité. Nous sommes avant tout des militant-e-s, c’est-à-dire des personnes qui agissent par conviction et par amour. Le terme peut prêter à sourire, mais il est pour nous l’antithèse de l’obsession du « retour sur investissement », du « retour d’ascenseur », de l’intérêt au sens négatif du terme qui ne voit en l’autre qu’un moyen pour arriver à ses propres fins et qui instrumentalise l’autre, le réifie10. Il est une sorte de meurtre symbolique de l’altérité, de l’humanité de l’autre. Sortir des logiques marchandes qui aliènent les personnes et saccagent notre planète n’est pas valable seulement pour les entreprises, les banques et les grandes institutions ; cette exigence doit de traduire aussi par des comportements cohérents au sein de nos organisations de la société civile, ce qui les rendra plus crédibles aux yeux de tous.

Car il est bien évident que je ne suis pas là en train de décrire un milieu associatif idéal à côté et contre le monde sauvage du politique et de l’entreprise, tant il est vrai que la réalité est très nuancée et mélangée. Au-delà des FSM, au niveau du fonctionnement quotidien de la société civile, de nos associations et syndicats, ces principes sont loin d’être largement partagés, ils apparaissent surtout comme des défis qui bousculent, voire divisent, car ils sont à la frontière entre deux mondes, « l’ancien qui perdure et le nouveau qui tarde à naître ». J’ai pourtant l’impression qu’ils nous travaillent, ouvrant des failles, comme les arbrisseaux dans la roche ; il me semble en déceler aujourd’hui trois principales : L’ouverture que nous venons d’évoquer, la transversalité dans nos approches, et la place des alternatives.

9 Responsabilité vient du latin respondere qui signifie répondre.

10 Signifie « considérer comme une chose » ; provient du latin.

II. Les trois ruptures de la société civile.

1- L’ouverture : Sortir de nos particularismes, localismes et parts de marché

Depuis une dizaine d’années, surtout dans les actions de mobilisation, nous travaillons de plus en plus en collectif et en réseau, tant localement qu’à l’international. Il est quasiment acquis que le travail social et l’engagement militant ne peuvent se mener isolés. Nous commençons à nous penser « tous ensemble », membres d’une société civile en voie de constitution, mais au moins deux limites demeurent, plus ou moins prégnantes selon les lieux :

 Nous restons encore assez territorialisés et nous avons du mal à sortir vers les villes voisines, vers les zones rurales et montagnardes, vers les banlieues et les quartiers marginalisés. La volonté ne manque pas, mais elle rencontre de nombreuses difficultés pour se réaliser. Le défi de l’articulation local – global que nous voulons relever, passe sans aucun doute par ces ouvertures géographiques de relative proximité, tant il est vrai que ce que l’on appelle le « local » a lui aussi son centre et sa périphérie ; il est lui aussi au défi de l’ouverture des frontières.

 L’ouverture sociale a encore plus de mal à se faire, notamment vers les milieux populaires, d’origine immigrés ou pas cela se traduit entre autre par une faible présence des syndicats, même si cela n’est pas la seule explication.

 Enfin, les associations et les syndicats ont commencé à apprendre à travailler et agir en réseau, mais en fait sur le terrain, « tous ensemble » veut parfois dire « tous derrière » ; trop d’organisations, surtout les plus grosses se battent pour leur « part de marché », reproduisant sous le mode de la concurrence un monde que l’on voudrait dépasser.

2- La transversalité : Sortir de la division du travail militant.

Surtout face à un monde globalisé, dans lequel il n’y a plus que des solutions globales à des défis eux-mêmes globaux et majeurs, nous sommes encore trop formatés dans le Taylorisme, la division du « travail », de l’action militante ; dans l’idée que la spécialisation est efficace, car elle évite la dispersion. Même dans les FSM, nombre de représentants d’associations ou de collectifs viennent parler de leur question propre (les migrations, l’eau, le nucléaire...quand ce n’est pas encore plus spécialisé) avec des personnes et des organisations qui sont sur le même créneau. Ils animent des ateliers sur leur question, participent à l’assemblée de convergence sur cette thématique, et repartent avec une montagne de coordonnées de personnes et organisations qui agissent sur le même créneau. Il ne s’agit pas de dévaloriser ce travail important et nécessaire, mais de signifier qu’il lui manque une dimension transversale : quels sont les liens entre toutes les dimensions abordées lors de nos forums ? Cet « autre monde possible » que nous appelons de nos voeux et pour lequel nous nous engageons aura forcément toutes ces dimensions ; et si le politique est bien la gestion de l’ensemble de ces dimensions ; qui fera le lien ? Abandonnerons-nous ce soin à des spécialistes, des représentants... ? Ça, c’est le monde actuel dont nous ne voulons plus !

3- L’alternative : Sortir de la seule opposition.

La période de l’adolescence est la construction de l’âge adulte qui n’est pas forcément la panacée, mais représente celle de l’émancipation qui caractérise le sujet autonome. Cette évolution est nécessaire pour chaque personne, elle l’est également pour les organisations. Cela rejoint ce que j’ai dit plus haut concernant l’émergence de la société civile comme sujet politique. Un signe extrêmement positif et encourageant pour les FSM est qu’il n’aura fallu que deux années (2001–2003) au mouvement pour passer de l’anti-mondialisme à l’altermondialisme. Ceci dit, nous ne sommes pas encore au bout de la transition. Bien entendu, nous aurons toujours à résister et manifester contre ce qui nous choque et que nous refusons. Mais lutter contre, manifester contre, écrire contre ne suffisent pas à construire « un autre monde possible ».

Or, dans nos diverses manifestations, je constate que nous passons encore beaucoup de temps et d’énergies « contre » ce qui existe ; et il est vrai que surtout ces temps-ci, les mauvaises nouvelles politiques, économiques, sociales, environnementales pleuvent à déprimer une communauté zen. Pourtant, ce sont bien les alternatives qui bâtissent cet

Derrière nos questionnements, je vois trois déplacements idéologiques11 fondamentaux qui travaillent l’ensemble de notre société. Comme je l’ai fait remarqu autre monde. D’autre part, ce sont les alternatives, les raisons d’espérer qui mobiliseront plus largement les populations, bien plus que les seules résistances « contre ».

III. Les trois déplacements sociétaux.

Ils sont à la fois présents et souhaités, mais en même temps, ils nous dérangent toujours et restent à assumer et mettre en place. Peut-être s’agit-il de les radicaliser, c’est-à-dire les laisser devenir les « racines » de demain.

1- De la soumission aux lois au respect des droits fondamentaux.

Les excès des gouvernants et le courage de membres de mouvements comme les non-violents, les sans-papiers, Greenpeace, les faucheurs d’OGM, le DAL (Droit au Logement), RESF (réseau éducation sans frontière), les récupérations d’entreprises, et dernièrement les Indignés (pour n’en mentionner qu’une partie) ont favorisé une évolution des mentalités ; la déférence au pouvoir en place n’est plus ce qu’elle était ; il faut dire que Mr. Sarkozy nous y a aidé tout au long de son « règne ». Nous avons toutes et tous été éduqués dans l’idée que le bon citoyen et la bonne citoyenne étaient des personnes qui se soumettaient aux lois, surtout quand elles sont votées démocratiquement. L’histoire, éclairée par quelques penseurs, nous apprend que c’est faux : ce sont des personnes qui ont désobéi aux lois de leur époque qui sont à l’origine de tous nos droits, y compris de la République et de la démocratie. Par ailleurs, tout régime qui dérapent au regard de la démocratie, prend soin de faire passer des décrets et lois qui l’arrangent (répressifs, xénophobes, inégalitaires...) et n’attendent qu’une chose : l’obéissance inconditionnelle à la loi. C’est pourquoi, plus que la décision de la majorité et le respect de la loi, la base de la démocratie est le respect et la défense des droits fondamentaux de quiconque et de tous, quitte à désobéir aux lois en vigueur.

11 J’entends le mot dans le sens de « représentation du monde et de notre place dans le monde » et de « sens de la vie ».

Ces droits ne sont pas simplement des principes généraux ou des valeurs laissés à la libre appréciation de chacun, ils sont formalisés notamment dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la convention européenne des droits de l’Homme et plus globalement l’ensemble des conventions et déclarations que les Nations Unies ont décrétées depuis leur création, à commencer par leur charte. Ce travail est à poursuivre : Il passe tout d’abord par l’appropriation de ces textes et la lutte pour leur concrétisation. Mais il faut également en exprimer et en conquérir de nouveaux. Après les droits humains, de la femme, de l’enfant, du travail, des peuples, les droits au travail digne, aux divers droits sociaux, au développement... voici maintenant qu’apparaît ceux de la terre, notre « oikuméné » comme disaient les Grecs anciens, notre « unique maison ».

Ce lien entre droits et désobéissance aux lois est fondamental, car face aux crises majeures, tant économiques et financières que politiques et environnementales, nous devons apprendre à nous insoumettre, mais dans une démarche de respect des êtres et de la nature, présents et à venir. C’est pourquoi la non-violence est au coeur du « nouveau monde » qui émerge ; elle oblige à repenser le politique.

2- De la logique du pouvoir à celle de la responsabilité.

Il y a, autour de la notion de « pouvoir » politique, des débats importants, parfois très intéressants, mais qui me semblent piégés par le mot lui-même. Peut-être fait-il partie de la « novlangue » dont parle Georges Orwell dans son célèbre roman sur le totalitarisme « 1984 », ce langage qui dit l’inverse de ce qu’il prétend signifier pour endormir les consciences et les résistances12. Par exemple, on parle de « liberté » de marché pour désigner ce qui ressort de la loi du plus fort et donc de l’absence de liberté pour tous les autres.

Le mot « pouvoir » est piégé, parce que bien entendu il y a du pouvoir partout, dès lors que des personnes entreprennent quelque chose. L’utilisation inconsidérée du mot peut avoir pour résultat de cacher le « pouvoir » que nous refusons, celui qui nous domine et se trouve aujourd’hui en crise, parce que face à la Crise, il n’est pas aussi puissant qu’il le voudrait et l’affirme : je veux parler du Pouvoir pour lui-même. Patrick Viveret fait judicieusement la distinction fondamentale entre le « Pouvoir pour lui-même » et le « pouvoir de », entre le pouvoir narcissique et le pouvoir-service. Car le pouvoir sain, si je puis dire, a forcément un sujet, mais aussi un objet particulier : je/tu peux quelque chose. Le « Pouvoir pour lui-même » est narcissique13 et totalitaire, et par là-même malade et dangereux. Sans objet clair, le Pouvoir veut tout ; il n’est plus humain, c’est-à-dire marqué par la limite et la faiblesse, mais s’affirme d’ordre divin, car seule une divinité peut tout. Un philosophe étasunien dont j’ai oublié le nom a résumé ainsi la pensée d’Hannah Arendt sur le sujet : l’essence du totalitarisme n’est pas de penser que tout est permis –cela est vrai pour le délinquant qui transgresse la loi-, mais que tout est possible.

C’est cette logique dictatoriale du Pouvoir que nous refusons et dont nous voulons sortir, car même à petite échelle, elle gangrène toute la vie politique. Elle a donné naissance à des partis qui sont devenus comme le dit si justement Alain Touraine, des entreprises politiques qui font.

12 Alain Bihr a remarquablement actualisé cette notion dans « La novlangue néolibérale , la rhétorique du fétichisme capitaliste », Cahiers Libres, Editions Page deux, Lausanne 2007.

13 Les « psy » parlent de « perversion narcissique » comme trait caractéristique des petits ou grands dictateurs.

14 Petite parenthèse anecdotique : rappelez-vous l’affiche de la 1° campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy « Ensemble –mais on ne voit que lui- tout est possible »...

surtout de la gestion et de la comptabilité, financière et en termes de voix. Véritables armées en « campagne », ils exigent le plus souvent discipline et suivisme. Elle a engendré des candidats et des élus qui fonctionnent au rythme court des élections, censés qu’ils sont, d’apporter des réponses à des problèmes qui se posent de plus en plus sur du long terme.

Pour nous démarquer de cette logique que nous combattons, nous parlons de culture de la responsabilité, opposée à la culture du pouvoir pour lui-même dont les règles du jeu sont de le conquérir le plus vite possible, de le garder le plus longtemps possible et d’en profiter le plus possible. La culture de la responsabilité est, quant à elle, basée sur les trois critères suivants :

 Exercer des responsabilités à plusieurs, nous nous méfions des chapeautages uniques – le symbole étant la fonction de président – car ils tendent à concentrer et accaparer ce qui devrait être partagé et réparti.

 Dans un temps limité, car le pouvoir corrompt, plus on le garde, plus on a envie de le garder, parce que l’on pense être devenu irremplaçable et unique.

 Dans un domaine limité, car on ne peut prétendre être compétent en tout, sous peine de se croire surhumain ou se prendre pour Dieu, en un mot au-dessus des autres, du peuple ; autant dire que c’est inconciliable avec l’idée même de démocratie.

Maintenant il est vrai que consulter, débattre, réfléchir, élaborer des solutions viables et acceptées par une majorité prend du temps. Et comme me le faisait un jour remarquer un militaire, en temps de crise ou de guerre, c’est encore le commandement centralisé et unique, appuyé sur l’obéissance plus ou moins aveugle, qui est le plus efficace. On ne peut donc penser et élaborer une autre façon de faire la politique « paisiblement » sans penser également l’économie et tout le fonctionnement de nos sociétés dans un monde de paix et en paix avec la nature et l’ensemble de l’environnement. Autant dire que cela passe par une véritable transformation, une conversion mentale, intellectuelle et spirituelle ; il s’agit aujourd’hui d’oser changer de mode de vie et de la penser autrement.

3- De l’amélioration du niveau de vie au changement de mode de vie.

Les luttes du mouvement ouvrier et paysan se sont focalisées, depuis plus d’un siècle, et tout particulièrement depuis la fin de la seconde guerre mondiale en Occident, sur l’élévation du niveau de vie, ce qui était parfaitement légitime. Notamment après les accords de Grenelle en France, l’objectif du mouvement ouvrier n’a plus été de participer à changer le modèle de société et le mode de production, mais d’avoir une part plus importante du gâteau capitaliste dans une société qui n’était plus qu’à réformer.

Vers la fin des années 60, avec l’événement clé de mai 68, notre modèle de société, consumériste, machiste, centré sur le travail et l’argent, a commencé à être mis en cause. Dans les années qui ont suivi, l’apparition du chômage de masse et la progressive prise de conscience écologique ont continué cette maturation idéologique. La foisonnante et impressionnante production de la « révolution informatique » a relancé un temps l’envoûtement consumériste, mais la prise de conscience de ses dangers pour la santé et l’environnement continuent lentement à s’imposer comme incontournables. Même avec le qualificatif de « durable », ce mode de développement apparaît de plus en plus comme inapte à offrir ce qui n’a pas de prix mais compte le plus : le bonheur partagé.

En guise de conclusion.

La question n’est pas de savoir si nous sommes en train de vivre une mutation de civilisation ou pas ; elle a effectivement lieu, dans des tas d’endroits, de groupes, mais aussi au niveau de toute notre société, et également au niveau mondial ; différemment selon les pays. Non ! La question fondamentale est de savoir si cette mutation se produira : o assez profondément pour éviter une sorte de coup d’Etat mondial opéré par les serviteurs de la classe sociale transnationale des hyper-riches qui a fait main basse sur de nombreux gouvernements pour faire la même chose sur l’ensemble des richesses de la planète ? o assez rapidement pour éviter le « tipping point », le point de non-retour écologique se traduisant par des catastrophes de plus en plus dévastatrices et rapprochées. Les spécialistes du GIEC le situent très proche.

La phase idéologique du « progrès » nécessairement positif, caractérisé par le « toujours plus » prend fin, et nous entrons dans celle des « dé » qui sont autant de défis pour demain :

 Nous déposséder :

Le consumérisme a fait de nous des personnes possédées, au sens religieux du terme, par ce qu’elles veulent posséder. C’est ce que Marx15 a, de façon très perspicace, qualifié de fétichisme : notre fascination pour des objets – y compris l’argent – fait que nous leur laissons le pouvoir de décider du sens de nos vies. A travers le « marché », ce sont désormais les relations entre les objets qui décident des relations et du sort des humains qui se trouvent ainsi « réifiés », considérés comme des objets que l’on peut acheter et qui peuvent se vendre ou se jeter. Les objets sont devenus sujets de nos vies, et les sujets humains sont devenus objets. La grave crise économique et financière marque aujourd’hui les limites de ce fétichisme. L’enjeu est de devenir nos propres maîtres ; c’est ce que l’on appelle l’émancipation.

 Démonétariser :

L’argent, la monnaie a occupé un rôle en économie dès le 7°-6° siècle av. JC, mais le capitalisme en a fait, voilà près de deux siècles, l’intermédiaire incontournable de tout acte d’ordre économique. Depuis 30 ans, le néolibéralisme a tenté d’absolument tout monétariser, s’attaquant tant à la sphère du service public qu’à la vie privée. La crise actuelle montre que, si certains savent utiliser, voire provoquer une crise pour en profiter au maximum, personne ne maîtrise ce « jeu » malsain, car le fétichisme est bien réel. La solution n’est sûrement pas simple, mais passe sans aucun doute par le fait de (re)trouver un rapport de subsidiarité à la monnaie, c’est-à-dire ne l’utiliser que lorsque l’on en a besoin, à travers cinq stades : le don gratuit, le troc, la monnaie locale affectée (elle a l’immense avantage de ne pas être spéculative), la monnaie nationale ou internationale (comme l’Euro), et enfin le capital (que l’on peut réserver aux grands travaux s’étalant dans le temps et nécessitant de lourds investissements. La question est alors que ceux-ci et les intérêts générés soient pour le bien commun).

15 Dans sa grande oeuvre « Le capital », il y consacre un chapitre à chacune des trois phases : la marchandise, l’argent, le capital.

16 On situe alors un secteur capitalistique de l’économie, et on sort d’une économie capitaliste dont Karl Marx affirme que le fondement est un rapport social de domination.

 Délégiférer :

Faudra-t-il un jour une immense bibliothèque pour contenir l’ensemble des lois et décrets qu’édictent nos élus sans cesse ? La question est : faut-il vraiment légiférer sur tout ? Non, je ne le crois pas. Bien au contraire, on s’aperçoit que, surtout depuis la période sécuritaire, les lois servent à ne plus appliquer le Droit, les droits fondamentaux : à la santé, à l’éducation, au travail épanouissant, au logement décent... La question première est celle des changements de mentalités : nous devons nous éduquer dans le respect du Droit. Cela signifie en fait avoir le respect de l’ensemble des humains et de la nature dans la tête et dans le coeur.

 Nous désinfantiliser :

Nous devons cesser de nous laisser considérer et parfois de nous considérer nous-mêmes comme des enfants, tout juste bons à être gouvernés et dont on attend qu’ils soient bien sages et obéissants. Nous devons continuer à apprendre à nous gouverner nous-mêmes ; nous n’avons pour cela pas besoin de chefs, sortes de papa-maman infantilisants. Les appropriations d’entreprises, le mouvement des Indignés, le développement des réseaux... vont dans le sens de la « logique de la responsabilité ». Dans leur radicalité non-violente, ils ont bien l’intention, la prétention de donner réalité à cet « autre monde possible » qui est en train de semer dans les esprits et les coeurs la tentation du bonheur.