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LITTERATURE
VOIR DANS LE NOIR AVEC TONI MORRISON
par Christian SALMON ( publication Médiapart )
dimanche 11 août 2019
publié par Marc Lacreuse

VOIR DANS LE NOIR AVEC TONI MORRISON

par Christian SALMON

( Médiapart )

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La mort de Toni Morrison est tout le contraire d’une disparition. C’est une invitation à résister à la prolifération des discours de haine. Son œuvre, qui déploie le lieu de la langue et de l’imaginaire comme un champ de bataille, est une arme contre l’ensorcellement raciste et sexiste de nos sociétés. Dans la nuit xénophobe, elle nous apparaît telle une constellation comme le suggère le titre d’un de ses livres : Playing in the Dark.

Christian Salmon témoigne sur celle qui fut l’une des initiatrices du Parlement international des écrivains.

"Il y a de nombreuses raisons de regretter la disparition de Toni Morrison, décédée dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 août. Quand on a eu la chance de la connaître, c’est sa présence, son regard, son rire qui reviennent aussitôt à l’esprit, sa forte personnalité qui transformait ses interlocuteurs écrivains, aussi célèbres soient-ils, en disciples cherchant son assentiment.

En novembre 1993, elle était venue à Strasbourg pour la fondation du Parlement international des écrivains. C’était sa première visite en Europe quelques jours après l’attribution du prix Nobel. Nous avions organisé une conférence de presse à l’aéroport, pour réduire la pression médiatique.

Un journaliste lui demanda :

– Que peut dire une femme noire américaine à un public blanc et européen ?

Et s’attira la réponse suivante :

– C’est à vous de répondre. Je ne vais pas être médecin et patient à la fois.

Un autre s’enhardit sur le terrain littéraire :

– Allez-vous introduire des personnages blancs dans vos romans ?

– Poseriez-vous la même question à un écrivain blanc ? Je répondrai quand vous aurez répondu.

Et ainsi de suite...

Les médias ne voyaient en elle qu’un phénomène : la première femme noire à obtenir le prix Nobel. Personne n’avait lu ses livres. Elle finit par s’en amuser. Pendant les trois jours qu’elle passa à Strasbourg, les photographes la pourchassaient dans la rue. Elle me dit : « Ils me prennent pour Madonna ! » Et elle leur lançait : « Je suis Madonna ! Je suis Madonna ! »

Au mois de mai 1993, nous avions lancé un appel à la création du Parlement international des écrivains. Avec Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, nous avions rédigé un texte dont Toni Morrison était l’une des premières signataires avec Adonis, Jacques Derrida, Pierre Bourdieu, Breyten Breytenbach, Carlos Fuentes, Édouard Glissant, Salman Rushdie, Wole Soyinka. En quelques jours, ce texte avait recueilli plusieurs centaines de signatures qui arrivaient des cinq continents. Du Brésil, Jorge Amado ; d’Égypte, Naguib Mahfouz ; de Turquie, Yachar Kemal ; d’Argentine, Ernesto Sabato ; d’Afrique du Sud, John Maxwell Coetzee ; et aussi Maurice Blanchot, Vincenzo Consolo, Hélène Cixous, Anita Desaï, Assia Djebar, Margaret Drabble, Nedim Gürsel, Lars Gustafsson, Jürgen Habermas, Elfriede Jelinek, Ryszard Kapuscinski, Claudio Magris, Javier Marías, Harold Pinter, Juan José Saer, José Saramago, Antonio Tabucchi, Miguel Torga… Il faudrait les citer tous, mais ils étaient plus de trois cents.

La création du Parlement des écrivains a été rendue publique au cours d’une émission spéciale d’Arte diffusée en direct pendant deux heures. Il y avait là Toni Morrison et Susan Sontag, Jacques Derrida et Pierre Bourdieu, Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, Assia Djebar et Mohammed Dib et bien d’autres... Au cours de l’émission, nous avons fait irruption avec Salman entouré de ses gardes du corps. Personne ne s’y attendait. L’animateur de l’émission n’avait été prévenu que quelques minutes auparavant. Derrida parla du droit à la fiction. Bourdieu de Michel Foucault et de l’Algérie, Rushdie s’écria sous les applaudissements : « Nous sommes tous des criminels de Sarajevo ! » Il y avait une atmosphère électrique, le surgissement de quelque chose de nouveau et d’imprévisible.

L’émission eut un certain retentissement. Elle fut rediffusée sur Arte deux jours plus tard. Le Monde inscrivit la fondation du Parlement des écrivains dans la lignée du J’accuse de Zola et des comités antifascistes d’avant-guerre. Ce qui était bien sûr exagéré. Mais l’élan était donné. Au cours de cette émission, nous avons lancé l’idée des villes refuges, un réseau de cités capables d’accueillir les écrivains menacés de mort et de censure dans leur pays. Après les prises d’otages et les détournements d’avion, le meurtre d’écrivain allait devenir un nouveau modèle de terrorisme international. « Si ce modèle n’est pas combattu, avertissait Rushdie, il sera appliqué et il s’étendra. » Et c’est bien ce qui s’est passé.

Tout de suite après la fatwa contre Rushdie, les fatwas se sont multipliées en Egypte, au Bangladesh, puis en Afghanistan ; avant que l’orchestre au grand complet ne se mette à jouer : interdiction des Mille et une Nuits en Égypte en 2010, de la musique en Iran les premières années de la révolution islamique, autodafé de films en Afghanistan par le régime des taliban

En Algérie, en 1992, après l’annulation des élections, le terrorisme islamiste a pris la forme d’attentats dirigés non plus seulement contre des militaires ou des politiques mais contre des écrivains, des journalistes et des intellectuels. Le 2 juin 1993, Tahar Djaout à qui nous avions rendu hommage à Strasbourg en 1993 succomba aux blessures infligées par ses assassins alors qu’il sortait de chez lui à Alger. En octobre 1994, Naguib Mahfouz fut égorgé en pleine rue. Il survécut heureusement.

À Strasbourg, en 1994, lors de la deuxième réunion du Parlement, il nous adressa un message enregistré dans sa chambre d’hôpital. Je me souviens encore de sa voix éraillée, déchirée, rendue si proche par l’acoustique de l’Opéra et qui semblait venir de la scène même. Un silence stupéfait s’installa dans la salle pleine à craquer. C’était la voix déchirée au couteau du plus grand prosateur arabe qui nous parvenait. Il ne s’agissait plus de censure, mais d’une forme nouvelle de terrorisme dirigée contre le corps des écrivains, et à travers eux, contre l’idée même de la littérature, contre la possibilité du récit et finalement de toute représentation.

À cette époque, Wole Soyinka, le premier prix Nobel africain (1986) menait le combat contre le dictateur nigérian Sani Abacha. Refusant toute protection policière, il sillonnait le monde pour rencontrer les groupes de l’opposition démocratique en exil, sans jamais donner son emploi du temps à l’avance. Il apparaissait et disparaissait sans prévenir. Alors qu’il devait se rendre à Strasbourg pour une de nos réunions, il avait été arrêté à l’aéroport de Lagos. Sur la scène où il devait prononcer la conférence inaugurale, nous avions disposé une chaise vide pendant qu’un acteur lisait un de ses poèmes en coulisses. Plusieurs mois plus tard, il réussit à franchir clandestinement la frontière. À son arrivée à Paris, il m’avait appelé au téléphone, aussi tranquillement que quelqu’un qui rentre de week-end. Toni Morrison était elle aussi à Paris. Nous avions alors improvisé une conférence de presse à l’Unesco. Il y avait aussi le poète chinois Bei Dao, le Sud-Africain Breytenbach et Pierre Bourdieu. Toni Morrison incarnait parfaitement ce que nous cherchions à définir au sein du Parlement international des écrivains, dans un dialogue constant entre romanciers et philosophes, une politique de la littérature, agir par l’écriture sur les imaginaires constitués et les esprits. C’était une forme d’engagement nouveau, ni « généraliste » à la Sartre ni « spécifique » à la Foucault. Pour comprendre cette mobilisation, il faut se souvenir du contexte au début des années 1990.

À cette époque, Rushdie s’appelait encore Joseph Anton pour ses gardes du corps et ne se déplaçait qu’encadré par des escouades d’hommes armés jusqu’aux dents. Pour avoir organisé plusieurs débats avec lui dans des théâtres encerclés par la police et sous la garde rapprochée des hommes du GIGN, je peux témoigner de cette sensation troublante d’irréalité, d’incrédulité ; parler de littérature sous la protection de la police ! Dans quelle fiction étions-nous tombés ?

Le récit de fiction, dont Shéhérazade serait ici la figure de proue, c’est l’antidote du meurtre. Ce thème, la fiction contre la mort, l’affaire Rushdie l’a inversé. Pour citer Foucault qui était loin de se douter de la tonalité prophétique que prendraient ces propos, « l’œuvre qui avait le devoir d’apporter l’immortalité à son auteur a reçu maintenant le droit de tuer, d’être meurtrière de son auteur ». La question de l’auteur, de son effacement dans le texte de fiction, et donc celle de sa responsabilité morale ou pénale, la question de l’illusion romanesque que traquent tous les censeurs depuis les origines mêmes du genre devenaient pour des centaines d’écrivains dans le monde, des questions de vie ou de mort. Ken Saro-Wiwa, le poète et militant écologique nigérian, fut pendu le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt avec huit de ses camarades par le régime du dictateur nigérian Sani Abacha. Le jour de son exécution, nous étions à Salzbourg avec Wole Soyinka et une séance fut organisée au théâtre au cours de laquelle Elfriede Jelinek lut des poèmes de Ken.

Contrairement à ce qu’a affirmé la maladroite ministre du travail Muriel Pénicaud, Toni Morrison n’avait rien d’une « militante ». Et elle abhorrait la figure de l’intellectuel médiatique « à la française ». La figure de l’intellectuel engagé qui avait connu au cours du XXe siècle ses heures de gloire avec des écrivains comme Hemingway, Gide, Malraux, Sartre ou Camus, était complètement disqualifiée.

De la Bosnie à l’Algérie, de la Palestine aux guerres en Irak, on vit des intellectuels s’engager aux côtés de ceux qui exercent le pouvoir et non plus de ceux qui le subissent, aux côtés de ceux qui déclenchent les guerres et non plus des victimes civiles de ces guerres, aux côtés des vainqueurs et non plus des vaincus. La forme de cet engagement se plia aux lois du marketing et de l’audimat en cherchant à obtenir l’adhésion du grand public au prix de simplifications et d’outrances.

Une « géopoétique » de l’exil

« Il est si facile de lancer des pétitions sur tout et n’importe quoi, me disait Toni Morrisson. Pourquoi toutes ces signatures ? Pour se sentir mieux ou pour avoir une influence sur les choses ? J’ai quelques doutes sur les engagements théâtraux. Il faut distinguer l’engagement réel et la simple gesticulation. Pour moi, le plus important, c’est de mener ma vie intellectuelle de femme et de noire. Je ne sais pas si je pourrais être cohérente, dire ce que j’ai à dire, autrement qu’en écrivant. »

Dans un entretien publié par la revue Vacarme, Pierre Bourdieu lui disait : « Ce qui m’impressionne, quand je regarde votre itinéraire, c’est que vous avez une attitude qu’on pourrait dire à la fois engagée et retenue. Autant que je sache, vous n’êtes jamais entrée dans les formes ouvertes d’engagement. On ne vous voit pas engagée fortement dans le mouvement féministe, bien que le mouvement féministe se réclame de vous ; on ne vous voit pas ostentatoirement engagée avec le mouvement noir, bien que ce mouvement vous réclame. Vous êtes donc très engagée, mais d’une manière très spéciale, “engagée-dégagée”. » « C’est très vrai, lui répondait Toni Morrisson. Je vis dans un monde racialisé et sexualisé, et je dois y faire ce pour quoi je me sens vraiment bonne… Mais je crois qu’écrire est l’acte politique par excellence. J’en veux pour preuve que la première mesure des gouvernements oppresseurs, c’est de censurer ou de détruire les livres, ou encore de bâillonner les gens. Et ils font cela justement parce qu’ils savent très bien que l’acte même d’écrire est potentiellement séditieux et toujours porteur d’interrogations. Mes livres ne répondent pas uniquement à des préoccupations esthétiques, pas plus qu’ils ne répondent exclusivement à des préoccupations politiques. Je pense que, pour pouvoir être pris au sérieux, l’art doit faire les deux à la fois. »

Nous voulions redonner un sens plus modeste et plus singulier à la parole des écrivains, soumettre la politique au risque de la littérature. En quoi la littérature a-t-elle une quelconque autorité pour repenser la politique ? Quelle est cette précession du littéraire sur le politique, et sur quoi fonder cette autorité non instituée de la littérature ?

Le territoire que notre Parlement pouvait représenter, Salman Rushdie l’avait brillamment défini dans un texte qui nous servit de Charte pendant ces années-là, intitulé « Une déclaration d’indépendance » : « Les écrivains sont les citoyens de plusieurs pays : le pays limité et bordé de frontières de la réalité observable et de la vie quotidienne, le royaume infini de l’imagination, la terre à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du cœur à la fois brûlantes et glacées, les états unis de l’esprit (calmes et turbulents, larges et étroits, réglés et détraqués), les nations célestes et infernales du désir et – peut-être la plus importante de toutes nos demeures – la république sans entrave de la langue.

Ce sont ces pays que notre Parlement des écrivains peut, sincèrement et avec autant d’humilité que de fierté, prétendre préserver… Le Parlement des écrivains existe pour se battre en faveur des écrivains opprimés et contre tous ceux qui les persécutent, eux et leurs œuvres, et pour renouveler sans cesse la déclaration d’indépendance sans laquelle l’écriture est impossible ; et pas seulement l’écriture, mais le rêve ; et pas seulement le rêve, mais la pensée ; et pas seulement la pensée, mais la liberté elle-même. »

Le réseau des villes refuges, qui compta jusqu’à une cinquantaine de villes, a permis d’accueillir une centaine d’écrivains persécutés dans leur pays. Il fut conçu non pas seulement comme un dispositif d’accueil et d’assistance, mais comme un archipel, un dispositif viral qui permettait de réintroduire de la diversité dans des espaces culturels qui tendaient à se refermer sur eux même... Redonner droit de cité aux créateurs frappés d’interdit, briser leur isolement en créant autour d’eux de nouvelles solidarités, inventer de nouveaux réseaux, prendre en charge la défense non seulement des individus, mais aussi de leurs œuvres en favorisant lectures, traduction, diffusion. L’idée était belle. Elle offrait une issue concrète à l’égoïsme des États et au conservatisme des opinions. Il fallait en faire une réalité ! De Barcelone à Göteborg, de Berlin à Caen et en Toscane... nous avons fédéré quantité d’initiatives et de réseaux. C’était de la micropolitique.

Chacun au Parlement avait sa manière de le dire : pour Soyinka, c’était un écosystème qui permettait de transplanter dans un sol propice des semis, des plants menacés par la désertification ; pour Derrida c’était le laboratoire d’une citoyenneté nouvelle ; Édouard Glissant définissait le réseau de ces villes comme le refuge « des voix du monde ». Pour ma part, je rêvais de publier un jour à l’instar de l’indicateur des chemins de fer, l’indicateur des villes refuges, une carte trouée d’innombrables points, comme les phares et les caps sur les cartes de navigation. Cette carte croiserait des lieux et des écritures, des villes et des récits, dans toutes les langues ; une cartographie de l’exil contemporain. Une « géopoétique » de l’exil.

« On ne naît pas raciste, on le devient »

La mort de Toni Morrison est tout le contraire d’une disparition. Ce qu’on peut lire ou entendre dans la multiplicité des hommages qui lui sont consacrés dans la presse et sur les réseaux sociaux témoigne non seulement de sa popularité dans le monde entier et de la diffusion de son œuvre que le prix Nobel avait distinguée, mais de la puissance de la littérature quand elle est tout entière engagée dans une même exigence, celle d’éclairer l’obscurité de l’époque. La métaphore des Lumières le dit assez : il y a des époques lumineuses au cours desquelles les arts et les sciences s’éclairent mutuellement et renvoient à une image commune du monde ; artistes et savants baignent dans cette aura de l’époque. Mais il y a des époques sombres où la connaissance et la création semblent soumises à un bas voltage. La responsabilité de garder la lumière repose alors entre quelques mains. Parfois, ce n’est plus qu’un léger halo qui émane de quelques œuvres. Notre époque est celle de ces gardiens de lumière. Leur responsabilité est écrasante et leur œuvre nous apparaît tendue à l’extrême et comme éclairée seulement de l’intérieur ; on peut y lire par transparence les fractures du temps. Toni Morrison fut cette gardienne de la lumière.

C’est pourquoi sa mort est tout le contraire d’une disparition. C’est une invitation à résister à la prolifération des discours de haine et à la trumpisation des esprits. Son œuvre désormais achevée, que l’on peut saisir dans son unité et sa cohérence, est une arme puissante contre l’ensorcellement xénophobe et sexiste de nos sociétés. Elle nous apparaît dans la nuit telle une constellation lumineuse comme le suggère le titre d’un de ses livres : Playing in the Dark.

Dans cet essai sous-titré « Blancheur et imaginaire littéraire », elle se livrait à une opération de « détourage » de la figure du Noir dans la littérature américaine, de Poe à Hawthorne et de Melville à Hemingway, révélant le sous-texte racial qui inspire l’intrigue de nombreux romans américains. Au cours de son enquête, elle mettait à jour les stratégies narratives et leurs effets syntaxiques dans la fiction des écrivains américains blancs invitant à une transformation des regards par la littérature et dépliant le lieu de la langue comme un champ de bataille.

Dans son entretien déjà cité avec Pierre Bourdieu, elle exprimait l’essence de son travail littéraire : « Personne ne traite de ce qui m’intéresse : la structure enchâssée, la manière dont les histoires sont racontées, le refus de toute domination dans la narration par l’éclatement de la voix du narrateur. » À l’écoute des voix des opprimés, tous ses livres (romans, essais, interventions publiques) sont engagés dans un même travail de clarification et de déconstruction des récits, des images, des métaphores, bref du substrat xénophobe qui inspire les fictions du pouvoir.

Dans son discours de réception du prix Nobel, elle l’affirmait sans détour : « Le langage de l’oppression représente bien plus que la violence ; il est la violence elle-même ; il représente bien plus que les limites de la connaissance ; il limite la connaissance elle-même. »

« Discréditer la langue de l’autre est la première chose à laquelle s’emploient ceux qui tiennent les fusils ; quand on a une armée et une marine, on peut dire à l’autre que sa langue n’est pas une langue, que ce qu’il dit tient plus du langage des animaux. (…) C’est ainsi que la langue peut être un véritable champ de bataille, un lieu d’oppression, mais aussi de résistance. »

La littérature est un laboratoire où s’expérimentent sans cesse des formes nouvelles de subjectivation, les rapports mutants au corps, au temps, à la mort, au langage. Elle doit être capable d’inventer ou de pressentir le peuple à venir. Pour le dire vite, si on veut transformer l’imaginaire de cette société, il vaut mieux lire Kafka que le programme d’un parti politique ! Si on veut résister à la rhétorique des discours de haine, il vaut mieux lire Toni Morrison.

Toni Morrison ne dénonçait pas le racisme au nom de supposées valeurs morales ou républicaines, comme nous sommes si souvent tentés de le faire, elle attaquait le racisme dans sa structure même, car le racisme, comme l’inconscient, est structuré comme un langage. Pour celle qui se définissait comme « une femme écrivain africaine-américaine », dans un monde sexualisé et racialisé, la littérature constituait « l’acte politique par excellence » parce qu’elle permettait de déplier l’espace des récits et le lieu de la langue comme un champ de bataille et donc aussi comme un lieu de résistance. Ses romans sont des analyseurs. Ils mettent à jour, telles les veines du corps social, les distinctions de race, de genre ou de classe et la manière dont elles innervent tout le monde social, mais aussi comment elles l’enchantent en inspirant ses affects à travers le langage. Son œuvre est un décodeur des discours cryptés par la haine.

Qu’il s’agisse du racisme ou des discours d’exclusion à l’égard des migrants en Europe et aux États Unis, l’enjeu est d’abord syntaxique comme le soulignent la romancière Marie Cosnay et le philosophe Mathieu Potte-Bonneville dans un livre-dialogue à paraître Voir venir (ed. Stock, septembre 2019). « Ainsi, la construction à l’échelle européenne d’un front hostile à l’accueil des personnes déplacées (autant dire : hostile à l’Europe elle-même, que ce front détruit en prétendant la défendre parce qu’il lui propose, en fait d’horizon commun, l’unisson des égoïsmes), cette construction-là s’opère à coups d’“éléments de langage” ; de Paris à Zagreb, ce sont les mêmes mots, passés de bouche de polémiste en bouche de technocrate, des mots cousus à même les peaux… »

La définition même du problème fait problème, le choix des mots engage. Doit-on parler de “la question des migrants” ou de la “question de l’accueil” ou de la “crise des réfugiés” ? « Vous voilà déjà perdu, ligoté, étranglé. C’est que les noms, dans cette affaire, sont cousus avec les réalités qu’ils désignent, agissent sur elles et avec elles (…) La manière dont vous faites récit de votre vie et de votre parcours, des souffrances subies et des obstacles surmontés, décide de votre statut face à des agents de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides… habilités à trancher entre vérité et fiction, à statuer sur le vraisemblable, à exiger de votre narration qu’elle soit cohérente, mais pas trop, circonstanciée, mais frappée au coin d’un témoignage qui, s’il est sincère, ne saurait être que bouleversé, lacunaire ou traumatique. Des mots cousus ou recousus, toujours, lorsqu’il faut tâcher d’échanger des paroles hospitalières avec celui ou celle que l’on accueille, laisser ses mots ébranler les vôtres, cohabiter, aider, apprendre, puis revenir de ce lacis d’expériences sidérées vers l’espace de la discussion politique et vous rendre compte là que vos mots ne passent plus – parce que, en matière d’accueil, ou d’hospitalité, ou de migrants ou de réfugiés, il semble que la messe soit dite, que les mots soient rendus à leur immobilité de plomb. »

Cosnay et Potte-Bonneville rejoignent ici les réflexions de Toni Morrison dans son essai L’Origine des autres publié en 2018, un recueil de six conférences données à Harvard en 2016 en pleine ascension de Donald Trump. « Une grande partie de l’inquiétude qui plane au-dessus des frontières écrivait-elle dans l’une de ses conférences est attisée par : 1) à la fois la menace et la promesse de la mondialisation ; 2) une relation difficile avec notre propre extranéité, notre propre sentiment d’appartenance qui se désintègre à vive allure. » (À lire ici) Elle rappelait que le racisme est une construction sociale. « On ne naît pas raciste, on le devient. »

Un enjeu de luttes symboliques puisqu’il s’agit toujours de se définir en fonction de l’Autre, un autre déshumanisé, animalisé. D’où cette panique qui inspire les récits racistes comme les discours anti-migrants et qui n’est que le rejet obstiné de la polyphonie de l’être. « Il n’y a pas d’étrangers. Il y a seulement des versions différentes de nous-mêmes, que pour la plupart nous n’avons pas choisies, dont nous voulons nous protéger. » 1

L’enjeu c’est toujours de se forger une image de l’étranger qui n’est qu’un reflet « du moi devenu étranger à lui même ». Définir et rejeter l’Autre, c’est toujours pratiquer une certaine découpe de soi."

Christian SALMON

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1 Toni Morrison, The Fisherwoman, introduction to Robert Bergman’s book of photograhs, A Kind of Rapture, New York : Pantheon/Random House, 1998.

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