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Dans Le Monde du 23-3-2018
1995-2018, même combat ?
vendredi 23 mars 2018
publié par Christian Maurel

Intellectuels : 1995 - 2018, même combat ?

Le 12 décembre 1995, lors d’une journée de mobilisation contre la réforme de la Sécurité sociale et du régime des retraites des cheminots, le sociologue Pierre Bourdieu s’adresse aux grévistes dans une salle bondée du comité d’entreprise de la gare de Lyon. Il est venu défendre le service public contre une " noblesse d’Etat qui prêche le dépérissement de l’Etat ". Le Monde republie le discours de Bourdieu et a demandé au philosophe Joël Roman et à l’historienne Michelle Zancarini-Fournel de discuter de la pertinence ou de l’obsolescence de cette intervention. Le premier soutenait la réforme à l’époque, la seconde y était opposée.

Pierre Bourdieu " Contre la destruction d’une civilisation "

A l’issue d’une grande journée de mobilisation contre le plan Juppé, le 12 décembre 1995, le sociologue avait pris la parole à la gare de Lyon pour soutenir le mouvement social. Nous reproduisons ce discours historique afin de mesurer ce qui le rapproche et le sépare de la situation actuelle

Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois -semaines, contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et, par dessus tout, au travail. Je suis ici pour dire que nous comprenons ce mouvement profond, c’est-à-dire à la fois le désespoir et les espoirs qui s’y expriment, et que nous ressentons aussi ; pour dire que nous ne comprenons pas (ou que nous ne comprenons que trop) ceux qui ne le comprennent pas, tel ce philosophe qui, dans Le Journal du dimanche du 10 décembre, découvre avec stupéfaction " le gouffre entre la compréhension rationnelle du monde ", incarnée selon lui par Juppé – il le dit en toutes lettres –, " et le désir profond des gens ".

Cette opposition entre la vision à long terme de " l’élite " éclairée et les pulsions à courte vue du peuple ou de ses représentants est typique de la pensée réactionnaire de tous les temps et de tous les pays ; mais elle prend aujourd’hui une forme nouvelle, avec la noblesse d’État qui puise la conviction de sa légitimité dans le titre scolaire et dans l’autorité de la science, économique notamment : pour ces nouveaux gouvernants de droit divin, non seulement la raison et la modernité, mais aussi le mouvement, le changement, sont du côté des gouvernants, ministres, patrons ou " experts " ; la déraison et l’archaïsme, l’inertie et le conservatisme du côté du peuple, des syndicats, des intellectuels critiques.

C’est cette certitude technocratique qu’exprime Juppé lorsqu’il s’écrie : " Je veux que la France soit un pays sérieux et un pays heureux. " Ce qui peut se traduire : " Je veux que les gens sérieux, c’est-à-dire les élites, les énarques, ceux qui savent où est le bonheur du peuple, soient en mesure de faire le bonheur du peuple, fût-ce malgré lui, c’est-à-dire contre sa volonté ; en effet, aveuglé par ses désirs dont parlait le philosophe, le peuple ne connaît pas son bonheur – en particulier son bonheur d’être gouverné par des gens qui, comme M. Juppé, connaissent son bonheur mieux que lui. " Voilà comment pensent les technocrates et comment ils entendent la démocratie. Et l’on comprend qu’ils ne comprennent pas que le peuple, au nom duquel ils prétendent gouverner, descende dans la rue – comble d’ingratitude ! – pour s’opposer à eux.

Cette noblesse d’État, qui prêche le dépérissement de l’État et le règne sans partage du marché et du consommateur, substitut commercial du citoyen, a fait main basse sur l’État ; elle a fait du bien public un bien privé, de la chose publique, de la République, sa chose. Ce qui est en jeu, aujourd’hui, c’est la reconquête de la démocratie contre la technocratie : il faut en finir avec la tyrannie des " experts ", style Banque mondiale ou FMI, qui imposent sans discussion les verdicts du nouveau Léviathan (les " marchés financiers "), et qui n’entendent pas négocier mais " expliquer " ; il faut rompre avec la nouvelle foi en l’inévitabilité historique que professent les théoriciens du libéralisme ; il faut inventer les nouvelles formes d’un travail politique collectif capable de prendre acte des nécessités, économiques notamment (ce peut être la tâche des experts), mais pour les combattre et, le cas échéant, les neutraliser.

Réinventer les services publics

La crise d’aujourd’hui est une chance historique, pour la France et sans doute aussi pour tous ceux, chaque jour plus nombreux, qui, en Europe et ailleurs dans le monde, refusent la nouvelle alternative : libéralisme ou barbarie. Cheminots, postiers, enseignants, employés des services publics, étudiants, et tant d’autres, activement ou passivement engagés dans le mouvement, ont posé, par leurs manifestations, par leurs déclarations, par les réflexions innombrables qu’ils ont déclenchées et que le couvercle médiatique s’efforce en vain d’étouffer, des problèmes tout à fait fondamentaux, trop importants pour être laissés à des technocrates aussi suffisants qu’insuffisants : comment restituer aux premiers intéressés, c’est-à-dire à chacun de nous, la définition éclairée et raisonnable de l’avenir des services publics, la santé, l’éducation, les transports, etc., en liaison notamment avec ceux qui, dans les autres pays d’Europe, sont exposés aux mêmes menaces ? Comment réinventer l’école de la République, en refusant la mise en place progressive, au niveau de l’enseignement supérieur, d’une éducation à deux vitesses, symbolisée par l’opposition entre les grandes écoles et les facultés ? Et l’on peut poser la même question à propos de la santé ou des transports. Comment lutter contre la précarisation qui frappe tous les personnels des services publics et qui entraîne des formes de dépendance et de soumission particulièrement funestes dans les entreprises de diffusion culturelle (radio, télévision ou journalisme), par l’effet de censure qu’elles exercent, ou même dans l’enseignement ?

Dans le travail de réinvention des services publics, les intellectuels, écrivains, artistes, savants, etc., ont un rôle déterminant à jouer. Ils peuvent d’abord contribuer à briser le monopole de l’orthodoxie technocratique sur les moyens de diffusion. Mais ils peuvent aussi s’engager, de manière organisée et permanente, et pas seulement dans les rencontres occasionnelles d’une conjoncture de crise, aux côtés de ceux qui sont en mesure d’orienter efficacement l’avenir de la société, associations et syndicats notamment, et travailler à élaborer des analyses rigoureuses et des propositions inventives sur les grandes questions que l’orthodoxie médiatico-politique interdit de poser : je pense en particulier à la question de l’unification du champ économique mondial et des effets économiques et sociaux de la nouvelle division mondiale du travail, ou à la question des prétendues lois d’airain des marchés financiers au nom desquelles sont sacrifiées tant d’initiatives politiques, à la question des fonctions de l’éducation et de la culture dans des économies où le capital informationnel est devenu une des forces productives les plus déterminantes, etc.

Ce programme peut paraître abstrait et purement théorique. Mais on peut récuser le technocratisme autoritaire sans tomber dans un populisme auquel les mouvements sociaux du passé ont trop souvent sacrifié, et qui fait le jeu, une fois de plus, des technocrates.

Ce que j’ai voulu exprimer en tout cas, peut-être maladroitement – et j’en demande pardon à ceux que j’aurais pu choquer ou ennuyer –, c’est une solidarité réelle avec ceux qui se battent aujourd’hui pour changer la société : je pense en effet qu’on ne peut combattre efficacement la technocratie, nationale et internationale, qu’en l’affrontant sur son terrain privilégié, celui de la science, économique notamment, et en opposant, à la connaissance abstraite et mutilée dont elle se prévaut, une connaissance plus respectueuse des hommes et des réalités auxquelles ils sont confrontés.

C’était la défense de l’État-providence.

Pour l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, le mouvement social de 1995 avait su faire le lien entre des intérêts spécifiques et l’intérêt général.

Gare de Lyon, 12 décembre 1995 : le discours de Pierre Bourdieu, à la fin de la manifestation qui a rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes, appartient, selon ses propres termes, aux " armes intellectuelles de la résistance ", celles d’un " intellectuel collectif " que Bourdieu entend alors incarner, qui n’est pas l’intellectuel engagé sartrien ou l’intellectuel spécifique de Michel Foucault.

Du 24 novembre au 16 décembre 1995, plus d’un quart de siècle après 1968, la France a connu un conflit social d’une ampleur exceptionnelle. Il a eu pour cible le plan de réforme des systèmes d’assurance-maladie, d’assurance-chômage et des retraites, dévoilé le 15 novembre par le premier ministre Alain Juppé. Il s’est cristallisé en particulier autour de la question controversée des caisses de retraites spécifiques (SNCF, RATP…). C’est ce dernier point qui provoque une réaction vive des salariés du public, et en premier lieu des cheminots, dont le régime spécial est particulièrement visé par la réforme envisagée. Elle aboutit à une fracture dans le mouvement syndical : d’un côté, la CFDT, avec à sa tête Nicole Notat, approuve la réforme ; de l’autre, la CGT et FO défendent la Sécurité sociale et les régimes de retraite existants. L’importance de ce mouvement social, soutenu par l’opinion, montre l’attachement des Français au système social né à la Libération. Massif par sa mobilisation, avec ses centaines de milliers de grévistes et ses 2 millions de manifestants sur l’ensemble du territoire, le mouvement a pris la forme de multiples cortèges dans les métropoles régionales comme dans les villes moyennes.

La contestation étudiante (sous forme de grève et d’occupation des universités) pour obtenir plus de moyens d’enseignement et de recherche a précédé et a coexisté avec la grève des salariés du secteur public. Il ne faut pas oublier non plus la manifestation du 25 novembre 1995, qui a rassemblé 30 000 femmes et hommes, toutes générations confondues, pour défendre la liberté de l’avortement, menacée par l’action de certains parlementaires de la majorité et qui a pris de fait la forme d’une protestation générale contre l’action gouvernementale. Deux logiques se sont affrontées en novembre-décembre 1995 : une logique économique, déterminée par l’ouverture des marchés et les mutations du système productif, et une logique sociale ancrée dans l’histoire, portée par les salariés. Les intellectuels se sont divisés, partagés entre le soutien à la réforme organisé par la revue Esprit , Paul Ricœur, la Fondation Saint-Simon et la direction de la CFDT, et le soutien aux grévistes avec l’appel lancé par Bourdieu.

Un exemple à méditer

Structure centrale de l’État-nation, le service public est apparu comme le seul rempart face aux effets dévastateurs de la mondialisation et du libéralisme. L’appel des manifestants de 1995 à la République est l’appel à l’imaginaire et à la réalité partielle et historiquement datée du modèle de l’État-providence. La lutte pour la conservation du statut et des retraites (des cheminots, des traminots marseillais, des salariés des télécommunications) fait le lien entre les intérêts spécifiques de groupes sociaux et l’intérêt général autour de la défense du service public. Ce qui expliquerait peut-être le soutien à la grève des salariés du privé, malgré les difficultés produites par la grève des transports.

On peut considérer comme borne finale du mouvement la date du 9 janvier 1996, qui acte la victoire du mouvement des traminots marseillais : les grévistes ont obtenu une égalité de statut pour les plus jeunes, nouveaux venus dans l’entreprise. Cet exemple est à méditer aujourd’hui. Illuminée par les torches rouges employées ordinairement lors de l’entretien des voies, la grève des cheminots en 1995 est restée gravée dans les mémoires et son souvenir resurgit avec le mouvement qui s’annonce à la SNCF. Pourra-t-il cristalliser d’autres revendications, telles celles des salariés des hôpitaux et des Ehpad ?

Le printemps 2018 ne sera pas l’automne 1995

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La gauche " mouvementiste " n’a pas su transformer la contestation sociale en proposition politique, et la gauche réformiste ne se retrouve pas dans les propositions de M. Macron, analyse le philosophe Joël Roman.

Dans la mémoire collective, une grève à la SNCF évoque la grande grève de l’automne 1995, qui paralysa le pays pendant plus d’un mois et permit d’annexer au mouvement tous ceux qui furent empêchés de rejoindre leur travail, sous le nom de " grève par procuration ". Rappelons le contexte : le premier ministre d’alors, Alain Juppé, proposait un plan de réforme de la Sécurité sociale, flanqué d’autres mesures, dont une réforme du régime de retraite des cheminots, qui devait mettre le feu aux poudres. Alors que le " plan Juppé ", comme on l’appela, suscita un soutien assez largement répandu, et fut notamment salué par la CFDT, les mesures spécifiques à la SNCF déclenchèrent un mouvement de grève spectaculaire.

Un certain nombre d’intellectuels et de responsables associatifs s’engagent alors dans un soutien à la réforme de la Sécurité sociale, qu’ils considèrent comme une réforme de fond, qui assure un financement pérenne de celle-ci et en consolide les principes de solidarité ; en réponse, un appel est lancé par d’autres intellectuels autour de Pierre Bourdieu pour soutenir le mouvement de grève, décrit comme un mouvement social dépassant les enjeux strictement corporatistes et mobilisant rien moins que " les acquis les plus universels de la République ". Au bout d’un mois de conflit dur, la réforme des retraites des cheminots est abandonnée par le gouvernement, tandis que celle de la Sécurité sociale est adoptée, et sera conservée et approfondie par la gauche quand elle reviendra au pouvoir avec Lionel Jospin, quelques années plus tard.

De ce conflit est restée une fracture profonde à gauche, entre un courant réformiste, soucieux avant tout de reconstruire un État-providence adapté aux défis contemporains, et un courant " mouvementiste ", prompt à saluer toute contestation sociale comme participant d’une vaste avancée collective, et qui se caractérisera durablement par l’alliance d’un syndicalisme du refus, diversement incarné par la CGT, SUD et souvent FO, et d’un " gauchisme de la chaire ", qui va tenir lieu de boussole politique à de nombreux universitaires. Invoquant souvent une rhétorique " souverainiste républicaine ", ce courant connaîtra son triomphe le plus éclatant avec la victoire du non au référendum sur la Constitution européenne en 2005, obtenue avec l’apport du souverainisme de droite du Front national, tandis que les réformistes, partisans du oui, connaîtront alors une défaite qui inaugurera une longue période de reflux de l’idée européenne, à laquelle l’élection d’Emmanuel Macron a peut-être mis un terme.

De profondes ambiguïtés

Va-t-on voir le 22 mars se rejouer l’affrontement des deux gauches ? C’est peu probable, tant les éléments du débat et les rapports de force se sont modifiés depuis. La gauche mouvementiste n’a jamais su transformer la contestation sociale en proposition politique, comme l’a encore montré l’échec de La France insoumise en avril 2017, minée par les tensions entre souverainistes républicains et chantres d’une improbable " convergence des luttes ". La gauche réformiste peine à voir dans les initiatives du pouvoir le grand dessein réformateur qu’elle appelle de ses vœux.

La donne syndicale s’est d’ailleurs profondément modifiée, FO ayant abandonné le front du refus, dont elle a été depuis plus de dix ans l’un des éléments moteurs, tandis que la CFDT donne de nombreux signes de son exaspération de voir le gouvernement ignorer la main qu’elle lui tend. L’alliance de la gauche réformiste et de la droite réformiste que veut incarner Emmanuel Macron vient buter sur des obstacles que le programme n’avait pas prévus, qui révèlent de profondes ambiguïtés, dessinant de nouvelles lignes de fracture entre défenseurs des droits de l’homme et des libertés fondamentales, qui veulent faire confiance à la dynamique sociale plus qu’à l’action de l’État sur des questions aussi diverses que l’accueil des immigrés, les réponses pénales à apporter aux conduites déviantes ou la prise en compte de la diversité culturelle, tandis que d’autres, sur les mêmes sujets, estiment que la houle sondagière leur enjoint de réagir de manière autoritaire et de se montrer adeptes d’une fermeté étatique sans réserve.

La magie du " en même temps " trouve sans doute ici ses limites et appelle davantage à retrouver une formule en " ou bien… ou bien… ". Mais ce ne sont pas là les clivages auxquels nous sommes habitués, et la fameuse convergence des luttes risque de se faire attendre longtemps. L’addition de mécontentements sociaux et de peurs diffuses ne fait pas un " mouvement social " : les banlieusards exaspérés par les dysfonctionnements de la SNCF ne se sentiront pas solidaires du statut des cheminots, les lycéens soucieux de leur avenir ne veulent plus d’un système qui pratique la sélection par l’échec en se drapant dans un " non à la sélection " offusqué, et de nombreux retraités voient le bien-fondé d’une contribution accrue de leur part à la solidarité nationale. La magie verbale de la dénonciation à tout propos, aux accents complotistes, d’un néolibéralisme fantasmé ne fait plus recette. Le gouvernement a peut-être mangé son pain blanc. Mais La France insoumise aussi. Et pour l’instant, c’est le premier qui a encore l’initiative. A lui de voir quel sens politique il veut lui donner.


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