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Dans Le Monde du 20-8-2017.
A Aurillac, le théâtre de rue sous contrôle.
Clarisse Fabre.
mardi 22 août 2017
publié par Christian Maurel

A Aurillac, le théâtre de rue sous contrôle. L’équipe du festival estime que le dispositif de filtrage du public, à l’entrée du centre-ville, est inadapté.

Plus rien n’est comme avant au Festival international de théâtre de rue d’Aurillac, depuis les attentats de 2015 et de 2016 sur le sol français. Désormais, le casse-tête précède la fête. Comment concilier la sécurité des spectateurs et des artistes avec la libre expression artistique ? Le sujet est particulièrement sensible dans le domaine des arts de la rue, où, par essence, les créations, déambulations et performances subvertissent l’espace public.

" Nous sommes les professionnels du désordre urbain ", résume Jean-Marie Songy, le directeur artistique du festival, dont la 32e édition aura lieu du 23 au 26 août. De 25 000 à 30 000 festivaliers sont attendus chaque jour à Aurillac. Le territoire entier de la commune va devenir un terrain de jeu. A la vingtaine de spectacles inscrits dans la programmation officielle, dont la plupart sont gratuits (sauf deux payants), s’ajoutent 600 compagnies accueillies dans une sorte de " off ", chacune ayant son emplacement.

" Quand je rencontre pour la première fois un représentant de l’État, j’aime bien lui dire : “Nous, les artistes de la rue, nous assurons la qualité du désordre. Si vous pouviez nous assurer la qualité de l’ordre, nous pourrions passer quelques jours ensemble” ", ajoute Jean-Marie Songy.

Mais il y a de la nervosité dans l’air. Et le programmateur Songy est dépité. Car le dispositif de filtrage et de contrôle visuel (avec ouverture des sacs) mis en place en 2016 a été reconduit cette année, moyennant quelques aménagements. Concrètement, un périmètre de sécurité va ceinturer le centre-ville. Pour y accéder, les festivaliers et les habitants devront patienter devant l’un des neuf " points de contrôle piétons ". La décision a été prise à l’issue de discussions réunissant la préfecture, la ville et les autres collectivités qui subventionnent le festival (communauté d’agglomération, département, région…). La proposition alternative du patron du festival n’a pas été retenue. " Plutôt que de fouiller les gens, on voulait investir sur la surveillance permanente et le déminage des lieux. Car on a des spectacles qui démarrent toutes les trente minutes, cela ne s’arrête jamais ", explique Jean-Marie Songy.

L’édition 2016 a été traumatique, rappelle-t-il. Le périmètre de sécurité était délimité par des barrières hautes et grillagées, ce qui donnait des allures de " fan zone " de football à la manifestation.

Des échauffourées en 2016.

Le 19 août, en fin de journée, l’ambiance s’est brusquement détériorée lorsqu’une trentaine de personnes ont commencé à démonter les obstacles, entraînant avec elles une centaine de festivaliers. " La société de sécurité privée a exercé son droit de retrait. Elle est partie et les CRS sont arrivés. Il y a eu un affrontement urbain et des familles ont reçu des gaz lacrymo. Ce fut un choc. En trente et un ans, il n’y avait pas eu le moindre incident pendant une représentation ", déplore Jean-Marie Songy. La preuve, selon lui, que le principe du " checkpoint " n’est pas adapté.

Vincent Fournier, le directeur de cabinet du maire (PS) d’Aurillac, Pierre Mathonier, n’est pas d’accord. " L’an dernier, il a fallu bâtir le dispositif de sécurité à la hâte après le drame de Nice, rappelle-t-il. Les barrières ont été mal vécues. Cette année, il n’y aura donc pas de barrières. Une fois que les piétons auront franchi l’un des points d’accès au centre-ville, il n’y aura plus de contrôles avant les spectacles. Ce nouveau dispositif se veut plus apaisant. "

Jean-Marie Songy déplore le retour d’un " certain ordre moral " sous couvert de sécurité : " Avec ces points de contrôle, on va installer un mur autour du centre-ville. C’est le seul festival en France qui va subir ce sort. Ni le festival des arts de la rue de Sotteville-lès-Rouen, qui a eu lieu en juin, ni celui de Chalon-sur-Saône, en juillet, n’y ont eu droit. Et pas plus Le Havre, la ville du premier ministre, pour les festivités du 500e anniversaire. Qui veut-on surveiller à Aurillac ? On doit maintenir l’esprit libertaire du festival, sans faire prendre de risque inconsidéré au public ", plaide-t-il. Le filtrage est un dispositif de type feria, répond-on dans l’entourage du maire. Une comparaison qui fait hurler le monde des arts de la rue.

" De plus en plus, il faut faire œuvre de pédagogie auprès des élus locaux, qui peuvent être tentés de baisser les bras et de renoncer à des manifestations ", observe Lucile Rimbert, chorégraphe et présidente de la Fédération nationale des arts de la rue (FNAR). Désormais, souligne-t-elle, il existe un guide de préconisations à l’égard des collectivités et des compagnies, rédigé par le préfet Hubert Weigel et intitulé " Gérer la sûreté et la sécurité des événements et sites culturels " (il a été rendu public en avril par le ministère de la culture et celui de l’intérieur).

" Pas de palpation au corps "

Hostile au dispositif retenu à Aurillac, la présidente de la FNAR a adressé, le 20 juillet, une lettre ouverte à l’attention notamment du premier ministre, Edouard Philippe, et de la ministre de la culture, Françoise Nyssen : " Nous vous interpellons aujourd’hui pour vous demander de réviser le dispositif envisagé pour le Festival d’Aurillac 2017 qui, au-delà des symboles et de l’entrave à la libre circulation, pourrait engendrer une fois de plus des débordements. " En vain.

Pour la nouvelle préfète du Cantal, et ancienne chef de cabinet de François Hollande, Isabelle Sima, il n’est pas question de céder. Ce que confirme son entourage : " Le festival d’Aurillac est unique. Il faut donc comparer ce qui est comparable. Les festivals de Sotteville et de Chalon sont beaucoup moins gros et n’accueillent pas autant de compagnies. Le filtrage du public garantira un espace de liberté à l’intérieur du périmètre. Certes, on contrôlera les sacs pour vérifier qu’il n’y a pas d’arme, ou d’arme par destination, comme un boulon de plus d’un kilo. Mais il n’y aura pas de palpation au corps. "

Une question demeure. S’il s’agit de sécuriser un périmètre, pourquoi avoir limité la surveillance de 11 heures du matin à minuit ? En 2016, les points de contrôle fonctionnaient 24 heures sur 24. " Les horaires ont été calés sur le temps des représentations, explique le directeur de cabinet de la préfète. Il s’agit de faire face à un terrorisme low cost, d’un individu qui se présente à la dernière minute, et non à un terrorisme structuré. " Il rappelle que le risque zéro n’existe pas : " Est-ce qu’un aéroport est totalement étanche ? On sait bien que non. "

C’est aussi une question financière, dit-il : " Mobiliser des compagnies de CRS a un coût. " A force d’alourdir les charges d’un festival, celui-ci pourrait finir par ne plus avoir lieu, argumente-t-il.

Justement, l’addition commence à être douloureuse. Il y a bien un fonds d’urgence de l’État pour compenser le surcoût de la sécurité dans le secteur culturel. Mais cela ne suffit pas : " L’an dernier, L’État nous a remboursé 180 000 euros, mais il nous est resté 50 000 ou 60 000 euros sur les bras ", soupire Jean-Marie Songy.

Clarisse Fabre.

© Le Monde


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