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ALAIN BADIOU : " NOTRE MAL VIENT DE LOIN"
SEQUENCE N°2 : STRUCTURE DU MONDE CONTEMPORAIN
vendredi 4 décembre 2015
publié par Marc Lacreuse

NOUS POURSUIVONS ICI LA PUBLICATION DE LA CONFERENCE D’ALAIN

BADIOU DONNEE AU THEATRE DE LA COMMUNE D’AUBERVILLIERS AU

LENDEMAIN DES ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE 2015 ; ----------------------------------

NOTRE MAL VIENT DE LOIN ( SUITE )

STRUCTURE DU MONDE CONTEMPORAIN

"Il va s’agir de la structure du monde contemporain, telle qu’à la fois je la vois et telle qu’elle va nous servir évidemment à éclairer ce qui est notre enjeu. Je pense qu’on peut la décrire, à grands traits, autour de trois thèmes, thèmes qui sont profondément intriqués, profondément emmêlés.

D’abord, cela peut paraître d’une banalité affligeante, mais à mon avis, les conséquences de cette banalité sont loin d’être tirées : depuis trente ans, ce à quoi on assiste, c’est au triomphe du capitalisme mondialisé.

Ce triomphe, c’est d’abord, de façon particulièrement visible, le retour d’une sorte d’énergie primitive du capitalisme, ce qu’on a appelé d’un nom contestable le néo-libéralisme, et qui est en fait la réapparition et l’efficacité retrouvée de l’idéologie constitutive du capitalisme depuis toujours, à savoir le libéralisme. Il n’est pas sûr que « néo » soit justifié. Je ne crois pas que ce qui se passe soit si « néo » que ça, quand on y regarde de près. En tout cas, le triomphe du capitalisme mondialisé, c’est une espèce d’énergie retrouvée, la capacité revenue et incontestée d’afficher, de façon maintenant publique et sans la moindre pudeur, si je puis dire, les caractéristiques générales de ce type très particulier d’organisation de la production, des échanges, et finalement des sociétés tout entières, et aussi sa prétention à être le seul chemin raisonnable pour le destin historique de l’humanité. Tout cela, qui a été inventé et formulé vers la fin du XVIIIe siècle en Angleterre et qui a dominé ensuite sans partage pendant des décennies, a été retrouvé avec une sorte de joie féroce par nos maîtres d’aujourd’hui.

Mondialisé, c’est une inflexion un peu différente. Nous avons aujourd’hui un capitalisme installé de façon explicite à une échelle qui est l’échelle planétaire. Ce qui fait que ce capitalisme mondialisé est, non seulement, un capitalisme qui a retrouvé son énergie dissolvante, mais qui, aussi, l’a développée de telle sorte qu’à présent on peut dire que, considéré comme une structure globale, le capitalisme constitue une maîtrise pratiquement incontestée de l’ensemble de la planète.

Le deuxième thème, c’est l’affaiblissement des États. C’est une conséquence assez subtile du premier mais qui est tout à fait intéressante à dégager.

Vous savez tous que l’un des thèmes les plus moqués du marxisme a été le thème du dépérissement de l’État. Le marxisme annonçait que la réorganisation de l’État, après la destruction révolutionnaire des États-nations dominés par le capitalisme, déploierait en définitive, par un puissant mouvement collectif de type communiste, une société sans État, une société que Marx appelait celle de « l’association libre ». Eh bien, nous assistons à un phénomène tout à fait pathologique, à savoir à un processus capitaliste de dépérissement des États. C’est un phénomène fondamental aujourd’hui, même s’il est masqué par la subsistance, pour un temps historique probablement assez long, de pôles étatiques d’une assez forte puissance. En vérité, la logique générale du capitalisme mondialisé, c’est de n’avoir pas de rapport direct et intrinsèque à la subsistance d’États nationaux, parce que son déploiement est aujourd’hui transnational. Dès les années soixante, on avait mis en évidence le caractère multinational des grandes firmes. Mais ces grandes firmes sont devenues depuis des monstres transnationaux d’une tout autre nature.

Enfin, le troisième thème, c’est ce que j’appellerais les nouvelles pratiques impériales, les modes d’action en force, si je puis dire, de l’extension mondiale du capitalisme, les nouvelles figures de l’impérialisme, c’est-à-dire de la conquête de la planète, en tant que base d’existence et de profit du capitalisme lui-même.

Je reprends ces thèmes l’un après l’autre.

a) Le triomphe du capitalisme mondialisé

Le triomphe du capitalisme mondialisé est une évidence que tout le monde a présente à l’esprit. Aujourd’hui, le marché mondial est le repère absolu de l’historicité planétaire. C’est de lui qu’il est question à tout moment. On sait très bien que dès que la Bourse de Shanghai a des frissons, le monde entier s’inquiète, semble terrorisé, se demande ce qui va arriver, et ainsi de suite…

L’agressivité qui accompagne cette extension du caractère dominant du marché mondial comme repère de l’historicité planétaire, est particulièrement spectaculaire. Nous assistons aujourd’hui à la destruction, partout, des tentatives antérieures d’introduire dans le capital, une mesure. J’appelle « mesure » les compromis passés, notamment dans la période de l’après-dernière Guerre mondiale, entre la logique du capital et d’autres logiques. D’autres logiques qui pouvaient être des logiques de contrôle étatique, de concessions faites aux syndicats, de réticence devant les concentrations industrielles et bancaires, de logiques de nationalisations partielles, de mesures de contrôle de certains excès de la propriété privée, de lois antitrust… Il y avait aussi l’introduction de mesures étendant les droits sociaux de la population, comme la possibilité pour tout un chacun d’accéder aux soins, ou de formes de limitation de l’exercice privé des fonctions libérales, etc, etc.

Tout cela est en train d’être méthodiquement détruit, y compris dans les pays qui en étaient le paradigme. Je ne parle même pas des états socialistes, de feu les pays socialistes : la France était un des pays qui offrait le plus d’exemples de cet esprit de mesure. Or on détruit tout cela aujourd’hui avec une application extrême. On a commencé évidemment par les dénationalisations, par les privatisations. Le mot « privatisation » est tout à fait agressif, même si nous ne nous en rendons plus compte. C’est un mot qui désigne directement le fait que des activités qui étaient destinées au bien public doivent être restituées à la propriété privée comme telle. C’est un mot d’une agressivité extraordinaire, bien qu’il soit maintenant devenu une banalité. De même, et de façon incessante -qu’il s’agisse de la droite ou de la gauche, il n’y a sur ce point aucune différence- des pans entiers de la législation sociale sont défaits, qu’on pense au code du travail, à la sécurité sociale, au système éducatif…

Il faut bien voir que la victoire objective du capitalisme mondialisé est une pratique destructrice, agressive. Ce n’est pas seulement une espèce d’expansion raisonnée ou raisonnable d’un système particulier de production. Et on ne peut qu’être inquiet de la faible résistance au regard de ces destructions successives. Cette résistance est en fait une constante reculade. Elle est localisée, dispersée, corporatiste très souvent, sectorielle, aucune vision d’ensemble ne la soutient. En réalité, cette reculade est ininterrompue depuis trente ans.

Tendanciellement, nous avons une représentation dominante qui interdit que soit infligée au capitalisme la moindre forme de mesure. En ce sens, nous pouvons dire que la logique du capital est libérée. Le libéralisme est libéré. Voilà. Nous assistons depuis trente ans, les bras ballants, à la libération du libéralisme. Et cette libération prend deux formes : la mondialisation, c’est-à-dire, l’expansion ininterrompue du capitalisme à des territoires entiers, comme la Chine, et en même temps l’extraordinaire puissance de la concentration du capital, c’est-à-dire de ce mouvement dialectique caractéristique du capital : il s’étend, et en s’étendant il se concentre. L’expansion et la concentration sont deux modalités, absolument liées l’une à l’autre, du caractère protéiforme du capital.

Les concentrations se poursuivent donc en même temps que les privatisations et les destructions s’accélèrent. Vous avez tous remarqué, parce qu’elle a un côté un peu spectaculaire, la récente fusion de la Fnac et de Darty, deux des perles de la grande distribution. On a là une fusion du livre et du frigidaire. Que le but soit strictement financier est clair, et caractérise la fusion purement capitaliste, sans intérêt aucun pour le public. Ces concentrations créent ainsi progressivement des pôles de puissance comparables aux États, sinon supérieurs à beaucoup d’entre eux. Il s’agit de pôles de puissance financiers, productifs parfois, spéculatifs, concernant toujours un personnel considérable, souvent dotés de puissantes milices, et qui se répandent partout, souvent par la force, toujours par la corruption. Ces pôles sont transnationaux, si bien qu’ils ont un rapport diagonal aux États. Au regard de ces puissances transnationales et massives, la souveraineté étatique ne va nullement de soi.

C’est ainsi qu’on peut constater que des firmes de dimension considérable, la plus grande firme française par exemple, Total, ne paie aucun impôt en France. En quoi donc consiste son caractère « français » ? Bon, son siège doit être quelque part à Paris, mais… L’État français, vous le voyez, n’a pas de prise véritable y compris sur des pôles de puissance qui affichent leur nationalité française. Il y a, en cours, une victoire, vaste et ramifiée, des firmes transnationales sur la souveraineté des États.

Mais il y a aussi une victoire subjective qui accompagne cette victoire objective du capitalisme. C’est le déracinement total de l’idée même d’un autre chemin possible. Ça, c’est d’une importance considérable, parce que c’est l’affirmation, en quelque sorte stratégique, qu’une autre orientation globale, systémique, de l’organisation de la production et du jeu social est pour l’instant pratiquement absente. De sorte que, y compris les propositions de résistance, les propositions de réintroduire la mesure, etc. se situent déjà dans une vision défaitiste du mouvement général. Elles ne sont pas inscrites dans une stratégie qui serait de reconquête de la territorialité de l’Idée. Mais elles sont la nostalgie impuissante de l’époque des compromis sociaux et des mesures de contrôle semi-étatique du capital.

Il est frappant de voir que le programme du Conseil National de la Résistance est devenu le magnifique modèle nostalgique de la France. Soit l’époque où, au sortir de l’occupation nazie, pendant laquelle les capitalistes français avaient très souvent collaboré avec l’occupant, l’alliance des gaullistes et des communistes a imposé d’importantes mesures d’étatisation et de redistribution sociale.

Mais cette nostalgie du programme réformiste de la fin de la guerre oublie qu’à l’époque, premièrement on sortait d’une guerre mondiale, deuxièmement la bourgeoisie collaboratrice n’osait pas se montrer, et troisièmement, il y avait un puissant parti communiste. Aujourd’hui, rien de tout cela n’existe. Et la nostalgie du programme social du CNR est une rêverie complètement décollée de la victoire subjective spectaculaire du capitalisme mondialisé. Cette victoire a fait qu’en un temps assez court, entre 1975 et aujourd’hui, a été annulée, réduite à presque rien, la force de l’idée que, quelles que soient les difficultés, une autre possibilité existait. Idée qui, encore dans les années 60-70 du dernier siècle, animait dans le monde entier des millions de révoltés politiques.

Cette idée, dont le nom générique, depuis le XIXe siècle, est « communisme », est aujourd’hui tellement malade qu’on a honte de seulement la nommer. Enfin, pas moi. Mais au niveau d’ensemble, elle est criminalisée. Cette criminalisation peut avoir des raisons : Staline, etc. Mais le but poursuivi par les tenants de la mondialisation capitaliste n’est aucunement un but éthique, comme leurs plumitifs le font croire. Ils ont pour but le déracinement, si possible définitif, de l’idée d’une alternative globale, mondiale, systémique, au capitalisme. On est passé du deux à l’un. Ça, c’est fondamental. Ce n’est pas la même chose quand sur une même question, il y a deux idées en conflit ou quand il n’y en a qu’une. Et cette unicité est le point-clef du triomphe subjectif du capitalisme.

b) L’affaiblissement des États

Les États ne sont en définitive, aujourd’hui, que les gestionnaires locaux de cette vaste structure mondiale. Ils sont une espèce de médiation, d’ailleurs instable, entre la logique générale que je viens de décrire et les situations particulières, définies par pays, coalitions, fédérations, États… Ça dépend des cas. Et il s’en faut de beaucoup que la norme de la puissance soit représentée par les États et par eux seuls. Bien sûr, il existe encore des pôles étatiques constitués ou qui manifestent encore une certaine vigueur, les grands pôles de type États-Unis, Chine. Mais, même dans ces cas-là, le processus est celui que nous avons décrit. Ces grands pôles ne sont pas porteurs d’autre chose.

Comme je l’ai rappelé, de grandes firmes ont la taille des États moyens. Il est d’ailleurs très frappant que les banques elles-mêmes soient devenues des ensembles si considérables, qu’on admet, comme un axiome, que leur chute est impossible : « Too big to fail. » Trop gros pour chuter. C’est ce qu’on dit souvent à propos des grandes banques américaines. Ce qui signifie que la macroscopie économique l’emporte sur la capacité étatique. C’est ça ce que j’appelle l’affaiblissement des États. Non seulement les États sont largement devenus ce que Marx pensait déjà d’eux, à savoir « les fondés de pouvoir du capital ». Mais je ne sais pas si Marx a jamais imaginé qu’il avait raison au point que, depuis trente ans, la réalité lui donne. Non seulement les États sont des fondés de pouvoir du capital, mais il y a de plus en plus une espèce de discordance entre l’échelle d’existence des grandes firmes et l’échelle d’existence des États, qui fait que l’existence des grandes firmes est diagonale aux États. La puissance des grands conglomérats industriels, bancaires ou commerciaux ne coïncide ni avec la sphère étatique, ni même avec celle des coalitions d’États. Cette puissance capitalistique traverse les États comme si elle en était à la fois indépendante et maîtresse.

Cela m’amène à mon troisième point, c’est-à-dire aux nouvelles pratiques impériales.

c) Les nouvelles pratiques impériales

Comme vous le savez, l’impérialisme ancien, celui du XIXe siècle était entièrement sous la coupe de l’idée nationale, de l’État-nation. Son organisation mondiale relevait d’un partage du monde entre nations puissantes, qui se faisait dans des réunions, comme la réunion de Berlin en 1885, où on découpait l’Afrique comme un gâteau et où on disait ça c’est pour la France, ça, pour l’Angleterre, ça, pour l’Allemagne, etc. Et où on installait un pouvoir métropolitain de gestion directe des territoires, avec naturellement la présence de grandes firmes prédatrices de matières premières et la complicité éventuelle de quelques notables locaux.

Et puis il y a eu les guerres mondiales, il y a eu les guerres de libération nationale, il y a eu l’existence du bloc socialiste soutenant les guerres de libération nationale. Bref, tout cela a progressivement mis fin, au cours des années quarante à soixante et suivantes, à ce régime d’administration direct qui a été appelé le colonialisme au sens strict, c’est-à-dire à l’installation d’un pouvoir métropolitain dans les régions dominées.

Malgré cela, les tâches régaliennes de protection des firmes, de contrôle des circuits des matières premières ou des sources d’énergie, ont dû continuer à être assumées en partie par des moyens étatiques. Elles ne pouvaient pas être assumées seulement par les mercenaires des firmes. Il y a donc, depuis des années, voire des décennies, une activité militaire incessante des États occidentaux. Il faut rappeler que les interventions militaires de la France en Afrique durant les quarante dernières années, il y en a eu plus de cinquante ! On peut dire qu’il y a eu un état de mobilisation militaire quasi chronique de la France pour maintenir son pré carré africain… Et il y a eu, comme on le sait, de grandes expéditions, des conflits gigantesques, la guerre d’Algérie, la guerre du Vietnam et puis finalement la destruction de l’Irak, et puis ce qui se passe en ce moment.

Donc le point n’est pas la fin des interventions impériales, absolument pas. La question porte sur la différence de modalité de l’intervention impériale. La question demeure toujours : Que faire pour protéger nos intérêts dans les contrées lointaines ? A propos de l’intervention au Mali, je lisais dans un journal particulièrement sérieux, que cette intervention était une réussite, parce qu’on avait réussi à « protéger les intérêts de l’Occident ». C’était dit comme ça, en toute innocence. Donc, au Mali, on protège les intérêts de l’Occident… On ne protège pas les Maliens d’abord, apparemment. Du reste, on a coupé leur pays en deux. Défense de l’Occident oblige. Ainsi, même si les modalités changent, la nécessité d’interventions impériales reste pressante, vu la dimension des intérêts capitalistes en jeu : uranium, pétrole, diamants, bois précieux, métaux rares, cacao, café, bananes, or, charbon, aluminium, gaz. J’en passe et des meilleurs.

Je pense que ce qui apparaît petit à petit, c’est l’idée que plutôt que prendre en charge la tâche pénible de constituer des États sous tutelle de la métropole, ou plus encore, des États directement métropolitains, la possibilité c’est tout simplement de détruire les États. Et vous voyez la cohérence de cette possibilité avec la désétatisation progressive du capitalisme mondialisé. On peut après tout créer, dans certains espaces géographiques remplis de richesses dormantes, des zones franches, anarchiques, où il n’y a plus d’État, où, par conséquent, on n’a plus à discuter avec ce monstre redoutable qu’est toujours un État, même s’il est faible. On peut parer au risque permanent qu’un État vous préfère un autre client, ou autres ennuis commerciaux. Dans une zone où toute vraie puissance étatique a disparu, tout le petit monde des firmes va opérer sans grand contrôle. Il y aura une sorte de demi-anarchie, des bandes armées, contrôlées ou incontrôlables, mais les affaires peuvent quand même continuer, et même mieux qu’avant. Il faut quand même bien se rendre compte que, contrairement à ce qui se dit, à ce qui se raconte, les firmes, leurs représentants, les agents généraux du capital, peuvent parfaitement négocier avec des bandes armées, et à certains égards plus facilement même qu’avec des États constitués. Il n’est pas vrai que l’anarchie étatique et les cruautés inimaginables qui vont avec soient nécessairement en contradiction formelle avec la structure du monde tel qu’il est aujourd’hui.

Tout le monde peut constater que ça fait quand même un bon bout de temps qu’on parle d’écraser Daech, mais qu’en réalité, jusqu’à présent, rien de véritablement sérieux n’a été fait, excepté par les Kurdes qui eux, sont sur place et qui ont des intérêts propres dans la région. Tout le monde se dit : « Ou là là, envoyer trois cent mille hommes, là-bas ? Peut-être qu’il vaut mieux continuer à limiter plus ou moins la chose, à la ramener à un régime normal de traitement des affaires… » Après tout, Daech est une puissance commerciale, une entreprise commerciale compétente et multiforme ! Il vend du pétrole, il vend des œuvres d’art, il vend beaucoup de coton, c’est une grande puissance productrice de coton. Il vend beaucoup de choses à tout le monde. Parce que, pour vendre quelque chose, il faut être deux. Ce n’est pas Daech qui achète son coton.

Pour désigner ces nouvelles pratiques impériales, à savoir détruire les États plutôt que de les corrompre ou de s’y substituer, j’ai proposé le mot de « zonage ». J’ai proposé de dire qu’à l’impérialisme qui fabriquait de pseudo-pays découpés n’importe comment, mais qui avaient le statut de pays sous la tutelle de la métropole, on pouvait substituer, en Afrique, au Moyen-Orient ou dans certaines régions d’Asie, des zones infra-étatiques, qui sont en réalité des zones de pillage non étatisées. Dans ces zones, il faudra sans doute intervenir militairement de temps à autre, mais sans avoir en charge véritablement la gestion intégrale et lourde d’États coloniaux, ni même devoir entretenir sur place, par la corruption, toute une clique de complices locaux qui profitent des fonctions qu’on leur a octroyées pour se livrer au pillage des richesses.

Récapitulons. Nous avons une structure du monde contemporain dominée par le triomphe du capitalisme mondialisé. Nous avons un affaiblissement stratégique des États, voire même un processus en cours de dépérissement capitaliste des États. Et troisièmement, nous avons de nouvelles pratiques impériales qui tolèrent et même encouragent dans certaines circonstances, le dépeçage voire l’anéantissement des États.

On ne peut pas ignorer cette hypothèse, si on se demande, par exemple, quel était l’intérêt véritable de l’expédition en Libye. On a détruit un État complètement, on a créé une zone d’anarchie dont tout le monde se plaint ou feint de se plaindre, mais après tout les Américains ont fait la même chose en Irak, et les Français derechef au Mali et en Centrafrique. Il me semble même que la destruction complète de la Yougoslavie, pour laquelle il a fallu de lourdes interventions occidentales, et qui a dépecé ce pays en une dizaine de morceaux, presque tous fort malades et corrompus, donnait déjà le signal des pratiques de zonage. Dans des zones considérables, la pratique a été de détruire des États, pour ne mettre à leur place, pratiquement, presque rien, c’est-à-dire des accords fragiles entres minorités, religions, bandes armées diverses. On a remplacé les sunnites par des chiites, ou tenté le contraire, mais tout ça, ce sont des opérations non étatiques au sens sérieux du terme. C’est absolument évident. Mais cela a sur les populations concernées des effets désastreux, qu’il nous faut maintenant examiner."



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