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Dans Le Monde du 15-3-2018.
Alain Touraine en 1968 : "Une nouvelle lutte des classes".
dimanche 27 mai 2018
publié par Christian Maurel

Alain Touraine en 1968 : « Une nouvelle lutte des classes »

Extrait du livre « Le Mouvement de mai, ou le communisme utopique » que le sociologue a écrit pendant l’été 1968.

En 1968, Alain Touraine est professeur de sociologie à l’université de Nanterre. Pendant l’été, il rédige Le Mouvement de mai, ou le communisme utopique (Seuil), dans lequel il soutient que les événements sont liés à la transformation en cours de la société, sous l’effet du progrès technique : le pouvoir technocratique tend à imposer ses impératifs à toutes les dimensions de la vie, y compris celle de l’intime. C’est contre ce nouveau système de domination que s’est érigé le « mouvement de mai », manifestant ainsi l’entrée de la culture dans le champ politique. Remarquant que « ceux pour qui la lutte ne peut être dirigée que contre la propriété capitaliste ont été aussi surpris par la nature du mouvement que ceux qui croyaient à la fin des idéologies et des conflits de classes dans les sociétés industrielles », il insiste sur le fait que le mouvement n’est pas un refus de la société industrielle mais une révélation des nouveaux conflits qu’elle génère.

« Les luttes sociales, le conflit des intérêts n’apparaissent plus seulement dans les usines, mais partout où la société entreprend de se transformer. (…)

La vie urbaine, l’utilisation des besoins et des ressources, l’éducation, autant de domaines qui n’étaient pas considérés naguère comme des activités “productives” et où se manifeste et s’organise maintenant une nouvelle lutte des classes. La sélection des élites s’oppose à l’éducation permanente ; les transports privés entrent en conflit avec la volonté de participation à la vie urbaine ; la manipulation des besoins noie la satisfaction des désirs ; la hantise du niveau étouffe la personnalité.

Le grand mot d’ordre des technocrates qui dirigent la société est : adaptez-vous. Le mouvement de mai a répondu : exprime-toi. « Le mouvement de mai s’est heurté à une utopie dominante, celle des maîtres de la société, proclamant que les problèmes sociaux consistaient seulement à moderniser, adapter, intégrer »

L’enjeu de la lutte est le contrôle du pouvoir de décider, d’influencer, de manipuler et non plus seulement celui de l’appropriation du profit. Telle est la nature du conflit qui se révèle en mai.

(…)

A la charnière de deux sociétés plutôt qu’installé dans une société technocratique pleinement formée et libérée des héritages du passé, le mouvement de mai n’a pas lutté face à face avec son adversaire. Il s’est heurté à une utopie dominante, celle des maîtres de la société, proclamant que les problèmes sociaux consistaient seulement à moderniser, adapter, intégrer. Il a donc créé lui-même, en même temps qu’une force de combat contre la classe dominante, une ­contre-utopie libertaire et anti-autoritaire, communautaire et spontanéiste. Cette utopie était créatrice, comme le socialisme de 1848 ou les nationalismes du tiers-monde. Mais elle devait aussi déborder l’action du mouvement social. Car s’il y eut un mouvement révolutionnaire, il n’y eut pas d’issue révolutionnaire. »


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