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Retour de voyage en Palestine
Au village de Nabi Samuel
Extraits du journal de Françoise.
vendredi 13 janvier 2017
publié par Madeleine Abassade

Françoise a bien voulu nous communiquer, pour notre site, des extraits du journal qu’elle a tenu pendant les 12 jours de notre voyage en Palestine du mois d’octobre 2016.

Dans le village de Nabi Samuel.

- Vendredi 7 octobre 2016

En fin d’après-midi, nous reprenons notre minibus pour nous rendre au village de Nabi Samuel, situé sur une colline, à près de neuf cent mètres d’altitude, au nord de Jérusalem, où nous sommes reçus par la présidente du comité des femmes du village et son mari. Nous nous installons, assis en cercle, dans ce qui leur tient lieu de véranda. Ils nous servent du café, du thé et des boissons fraîches et nous racontent l’histoire de leur village.

Avant l’occupation israélienne et les heurts entre armées israélienne et jordanienne, en 1967, le village comptait deux mille habitants. Beaucoup ont fui vers la Jordanie et seuls sont restés une centaine d’habitants occupant les maisons autour de la mosquée. Dans cette mosquée, à l’origine une église construite au XIème siècle par les croisés sur la tombe du prophète Samuel, figure de référence pour les juifs comme pour les musulmans, les israéliens ont installé une synagogue. En 1971, ils ont déplacé les derniers habitants vivant autour de la mosquée, au motif que l’habitat était ancien et dangereux, ce qui était faux, et ils ont détruit les maisons.

Au total, quatre-vingt pour cent des maisons du village ont été détruites entre 1967 et 1971 ; à leur place on trouve des sites de fouilles archéologiques. Les familles expulsées se sont réfugiées un peu plus loin, dans les maisons de celles qui avaient fui en 1967, hors du périmètre de la mosquée.

En 1995, quelques mois à peine après la signature des Accords d’Oslo, les autorités israéliennes ont déclaré la zone avoisinante au bâtiment « parc national archéologique », confisquant 3500 dunams de terre (un dunam est égal à mille mètres carrés) et interdisant de fait la résidence des habitants et toute construction. Le parc a encore été élargi il y a peu, englobant toute la colline.

Plus récemment, ce qui reste de Nabi Samuel s’est trouvé totalement enclavé par la construction du mur. Ses habitants, auxquels Israël a délivré la carte d’identité de Cisjordanie, ne peuvent pas accéder à Jérusalem car la seule route qui y mène est réservée aux israéliens. Et, dans le même temps, l’accès au village n’est pas autorisé au reste des habitants de Cisjordanie car Nabi Samuel est situé sur le versant israélien du mur. L’Autorité palestinienne n’a pas accès au village et ne peut pas l’administrer. Située en zone C, Nabi Samuel est sous contrôle total d’Israël pour la sécurité et l’administration.

A Nabi Samuel, tout ce qui relève de la vie quotidienne : se rendre à son travail, aller à l’école, faire ses courses, se faire soigner, cultiver un lopin de terre, élever des animaux, etc. constitue un casse-tête quotidien.

Pour sortir de leur village les habitants doivent traverser un poste de contrôle militaire israélien et présenter leur carte d’identité et leur permis de résidence. Pas de magasin, pas d’école dans le village, faute d’enseignant.

Toute sortie du village nécessite le dépôt d’une « demande de coordination ». Il y a donc à Nabi Samuel un habitant chargé de centraliser les « demandes de coordination » et de les soumettre aux militaires. S’il s’agit d’aller faire des courses, cette demande mentionnera la liste des produits à acheter et, au retour, les soldats vérifieront le contenu des paniers, à l’œuf près,

supprimant ce qui ne figure pas sur la liste. Depuis neuf mois, l’entrée des bouteilles de gaz n’est plus autorisée dans le village. Les aliments destinés aux moutons étant limités à deux sacs par passage, si on a besoin de douze sacs, il faut solliciter six « coordinations » pour obtenir six passages. Le ministre de l’éducation de l’Autorité Palestinienne, lui-même, a dû demander une « coordination » pour pouvoir venir à Nabi Samuel constater l’impossibilité d’y maintenir une école.

Notre hôtesse est professeur de maths et fait chaque jour un long trajet en bus avec les enfants du village pour se rendre à l’école à Ramallah qui n’est située qu’à dix kilomètres. Les soldats israéliens avaient même inventé d’exiger que chaque enfant produise son acte de naissance au passage du poste de contrôle. En cas d’urgence, l’ambulance de Ramallah doit se soumettre à trois ou quatre heures de contrôles avant de pouvoir prendre le malade en charge.

Il est interdit aux habitants de construire ou d’agrandir leur maison, toutes les maisons construites après 1967 ont été rasées. Les familles élargies sont contraintes de vivre dans la même maison, dans le surpeuplement et l’inconfort.

Notre hôte nous raconte qu’après avoir vécu onze ans en Jordanie et s’être marié là-bas, il a décidé de rentrer en 1993. Il a vécu avec sa femme et leurs trois enfants dans une seule pièce de la maison familiale. En 1995, il a construit une chambre, une salle de bain et des toilettes, qui seront détruits par l’armée israélienne en 1998. Il reconstruira une salle de bain, à nouveau détruite, puis un petit bâtiment en préfabriqué, ce qui lui vaudra d’être emprisonné. Il sera libéré sous caution mais condamné à 9000 shekels (environ 2250 euros) d’amende et menacé de douze ans d’emprisonnement s’il reconstruit.

Le statut de « parc national israélien » s’accompagne d’un classement en zone C et d’une foule d’interdictions, telle par exemple l’interdiction de planter des arbres, d’entretenir les infrastructures, d’acheter des matériaux à l’extérieur. Les villageois ont tenté de réparer eux-mêmes leur route, ils ont reçu l’ordre d’arrêter les travaux ; Israël leur a intenté un procès. Ils ont dû prouver avec l’aide de leur avocat qu’une route asphaltée avait existé, remontant à la présence jordanienne, avant d’obtenir l’autorisation de refaire leur route mais seulement sur quatre mètres de large et quatre centimètres d’épaisseur. Ces démêlés judiciaires avec Israël sont permanents et ont pour objectifs de décourager les habitants et de les pousser au départ. C’est une politique d’évacuation silencieuse de la zone C qui couvre près des deux tiers de la Cisjordanie.

Mais les habitants résistent, par tous les moyens. Notre hôtesse nous raconte que, le village s’étant vu refuser une « coordination » pour faire venir des poussins d’un village voisin, les habitants se sont organisés pour faire passer les cartons de poussins, à pied, par la montagne, dans la nuit. Même procédé pour faire venir quelques ruches.

L’association des femmes, dont notre hôtesse est la présidente, tente d’améliorer la vie des femmes et des familles. Elle organise des ateliers de taille des arbres fruitiers, a construit un poulailler et tente de favoriser l’élevage de petits animaux. Le modeste local que l’association des femmes avait réussi à construire a été détruit lui aussi.

Le jour tombe quand s’achève ce récit. Le vent froid s’engouffre largement dans la véranda juste recouverte par des bâches en plastique, nous sommes frigorifiés et abasourdis par ce que nous venons d’entendre. Nous prenons congé, la gorge serrée, laissant les habitants de Nabi Samuel à cette vie de tracasseries, d’humiliations, de pauvreté subies, sur leur propre terre.

Nous allons admirer la mosquée Nabi Samuel, entourée de grillages et à l’accès réglementé par un militaire israélien. On emprunte une passerelle en bois qui passe au-dessus du champ de fouilles. Parmi ces tas de pierres, il y a les vestiges des vieilles maisons du village détruites par les bulldozers de l’armée israélienne, impossibles à distinguer pour le touriste des ruines plus anciennes. La mosquée tout illuminée est très belle tout comme la vue sur les collines environnantes et ce qu’Israël appelle « le grand Jérusalem ».

-  Pièce-jointe : Pour lire la suite du journal de Françoise : le dernier jour en Palestine


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