Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesDémocratie
ENTRETIEN avec Thomas PIKETTY, auteur de "" CAPITAL ET IDEOLOGIE "
" COMMENT DEPASSER LE CAPITALISME "
une publication de la revue de la CGT " ENSEMBLE "
lundi 4 novembre 2019
publié par Marc Lacreuse

COMMENT DEPASSER LE CAPITALISME

entretien avec Thomas PIKETTY

auteur de " CAPITAL ET IDEOLOGIE "

( publié par la revue ENSEMBLE de la CGT )

************************

- Selon votre analyse, les sociétés contemporaines justifient leurs inégalités par

un récit propriétariste, entrepreneurial et méritocratique .

De quoi s’agit-il ?

Thomas Piketty : Pour simplifier, c’est le récit des premiers de cordées

d’Emmanuel Macron, mais il est beaucoup plus ancien. Il y aurait plus de

mobilité, tout le monde pourrait devenir milliardaire ; le bas peuple bénéficierait

des accumulations considérables réalisées par les entrepreneurs . C’est aussi le

discours reaganien des années 1980. Considérant que les Etats-Unis avaient été

trop loin dans la réduction des inégalités entre les années 1930 et 1970, Reagan

avait réduit très fortement les impôts sur les plus riches . Sa politique était

censée dynamiser la croissance, l’innovation, les revenus et les salaires allaient

par conséquent augmenter . Or, la croissance de l’économie américaine a été

divisée par deux depuis les années 1980 . Trente ans après, Emmanuel Macron,

élu par une coalition des classes sociales les plus favorisées venant du centre

gauche et du centre droit, tente de donner une secone jeunesse à ce récit .

- Les milieux économique et politique prennent-ils la mesure du danger que font

courrir les inégalités ?

TP : Depuis 2008 , ils prennent conscience que la dérégulation a été trop

loin. Mais, concrètement, les mesures politiques en terme de justice sociale,

fiscale tardent à venir . Je n’attends pas après le Medef pour être à l’origine d’un

changement historique sur cette question . Mais on ne peut pas se contenter

de dénoncer, à raison, les élites qui défendent leurs intérêts. L’inégalité

n’est pas économique ou technologique : elle est idéologique et politique .

- Pour dépasser la capitalisme, vous prônez un socialisme participatif, assis ,

entre autre, sur un impôt fortement progressif sur les revenus, le patrimoine et

la succession. Pourquoi la progressivité de l’impôt est-elle combattue ?

TP : On reste encore sous l’influence des politiques néolibérales et de

l’effondrement du bloc soviétique . La Russie et la Chine d’aujourd’hui sont les

pays qui ont le plus renoncé à l’impôt progressif . En Russie, par exemple, vous

payez 13°/° d’impôt, quel que soit votre revenu . Aux Etats-Unis, même Trump

n’ose pas aller si loin . Hong Kong, sous la tutelle de la Chine, est devenue

encore plus inégalitaire et a, par exemple, supprimé l’impôt sur les successions.

Résultat, en Asie, aujourd’hui, si vous disposez d’une fortune, vous avez intérêt

à mourir en Chine , plutôt qu’à Taïwan, en Corée du Sud ou au Japon. Cela

donne une idée des dégâts causés par le postcommunisme, y compris sur l’idée

de l’impôt progressif . Le postcommunisme est ainsi devenu le meilleur allié

de l’hyper-capitalisme .

- Les riches ne risquent-ils pas de fuir ?

TP : C’est de la propagande . Une progressivité fiscale très forte est certes

plus facile à mettre en place dans un grand pays comme les Etats-Unis, comme

ils l’ont fait des années 1920 jusqu’aux années 1980 . La candidate démocrate,

Elizabeth Warren, propose par exemple de créer un impôt fédéral sur la fortune.

Pour se prémunir des risques de fuite, elle brandit la déchéance de nationalité

et une exit tax de 40°/°. A leur échelle, l’Europe ou même la France peuvent

aussi agir. L’impôt sur la fortune ( ISF ), malgré ses faiblesses, rapportait cinq

fois plus en 2018 que dans les années 1990 . On pourrait le rendre plus efficace

encore, avec des déclarations préremplies de patrimoine . Et puis, peut-être

faut-il se résoudre à sortir des traités européens de libre circulation des capitaux,

restés dans leur jus des années 1980-1990, à condition de proposer une

alternative . Ils devraient fixer une fiscalité minimale commune mais aussi

renforcer les transmissions des données bancaires …

- Interroger le coût du capital, comme le fait la CGT, est-ce opportun ?

TP : La part des salaires et des profits dans la valeur ajoutée est une question

politique centrale, en France et en Europe. Rien n’est naturel dans ce partage !

En même temps, il faut questionner le régime de propriété, sortir de la posture

du salarié soumis aux desiderata des actionnaires .

- D’où votre idée de propriété sociale basée sur un nouveau partage du pouvoir

au sein des entreprises ?

TP : On pourrait plafonner les droits de vote des actionnaires les plus

importants dans les grandes entreprises, au-delà du fait que la moitié des voix

irait aux représentants des salariés . Les syndicats ont un rôle essentiel à jouer

pour penser une économie juste, en particulier sur la répartition du pouvoir dans

les entreprises .

- Vous critiquez le projet de réforme des retraites, alors qu’en 2008 vous avez

coécrit un rapport préconisant la création d’un système assez similaire ...

TP : Sur le principe, je suis favorable à un régime universel car il peut

simplifier les règles pour des générations passées par le public , le privé,

l’autoentrepreneuriat. Mais une fois qu’on a dit çà, on n’a pas dit grand-chose :

il existe de multiples façons de mettre en place un régime universel . Je défends

un système redistributif exprimé en annuités et en taux de remplacement . Je

suis contre le système par points, qui sent l’entourloupe . Il faut se battre pour

un profil de taux de remplacement plus juste et redistributif que celui envisagé

par le rapport Delevoye . Côté financement, il y a aussi une énorme arnaque,

avec un taux global de cotisation qui chuterait de 28°/° à 2,8°/° au-delà de

120 000 euros . Dit autrement, les cotisations des bas salaires paieraient la

retraite des super-cadres qui ont une espérance de vie plus grande .

Propos recueillis par Sarah DELATTRE

***************


Répondre à cet article