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Une publication de l’association AUTOGESTION
CONTRE-PLANS OUVRIERS ALTERNATIFS à la LUCAS AEROSPACE
auteur : Jean-Pierre HARDY
lundi 26 novembre 2018
publié par Marc Lacreuse

LUCAS AEROSPACE : CONTRE-PLANS OUVRIERS ALTERNATIFS

Auteur : Jean-Pierre Hardy

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À partir de la seconde moitié des années 1970 et tout au long des années 1980, le tissu industriel européen connaît une profonde restructuration, notamment dans le textile, la sidérurgie, les chantiers navals… Des collectifs de travailleurs ayant une forte tradition de lutte et d’organisation, des savoir-faire sont détruits en même temps que des sites industriels. Comment dans ces conditions ne pas en rester à une lutte défensive pour le maintien des emplois ? Comment éviter que les fermetures et les réductions d’effectifs se succèdent ?

Les contre-plans ouvriers pour des productions alternatives socialement utiles, à la fois moyen de lutte immédiatement mobilisateur et condition d’une généralisation autogestionnaire ont du mal à émerger. Ils sont en effet prisonniers d’une culture politique hégémonique à gauche et à l’extrême gauche oscillant entre « défenses des acquis » sans remise en cause de la propriété privée des moyens de production et des institutions de domination capitaliste et renvoi des transformations aux lendemains du « Grand Soir ».

Le mouvement d’émancipation devant reprendre sa marche en avant en partant du niveau le plus haut atteint par ses prédécesseurs, il convient de raviver la mémoire de ces expériences passées. Il est aussi nécessaire de réexaminer les conditions dans lesquelles ces contre-plans alternatifs ont été élaborés, ainsi que les problèmes et les contradictions qui ont émergé. Lorsque le contre-plan ouvrier alternatif de la Lucas Aerospace est rendu public, le journal de la City britannique, le Financial Times, déclare  : « Ce plan est un des plus radicalement alternatif qui ait jamais été dessiné par un groupe d’ouvriers. » Un retour sur cette expérience de la Lucas Aerospace s’impose donc.

Lucas Aerospace  : une démarche opposable au pouvoir patronal

La Lucas Aerospace est, à l’époque, la première firme européenne d’équipements de haute précision. Principale entreprise d’armement britannique, elle participe aussi au projet franco-britannique du Concorde. De 1970 à 1975, l’entreprise passe de 18000 salariés répartis sur quinze sites à 13000. La Lucas, ce sont treize syndicats professionnels et… 100 % de syndiqués chez les ouvriers (la plupart hautement qualifiés) et 80% chez les cadres et techniciens.

Au milieu des années 1970, confrontée à la chute des commandes d’armement au profit de ses concurrents internationaux, la Lucas Aerospace envisage de supprimer 4000 emplois. À cette époque, partout en Europe de l’Ouest, le tissu industriel de l’après seconde guerre mondiale connaît une profonde restructuration  : sidérurgie, automobile, construction navale, textile…

La défense du statu quo et des structures industrielles telles qu’elles existaient ne pouvait donc suffire à défendre l’emploi. Aussi, le comité central des délégués d’atelier de la Lucas Aerospace (Combine Shop-Steward Committee) impulse-t-il, avec le soutien du Centre pour des systèmes industriels et technologiques alternatifs (CAITS), une démarche de contre-plan alternatif basée sur la production de biens socialement utiles. « Il faut élaborer un plan sans la direction, déclare Mike Reynolds, délégué d’atelier. Montrons leur notre capacité à traiter de toutes les questions. »

Le Combine Committee est alors arrivé à la conclusion qu’il n’était pas possible de se cantonner à l’aérospatiale militaire à l’abri des commandes de l’État. En effet, la manne des contrats avec le secteur de la défense a détourné la Lucas Aerospace de la recherche d’autres marchés. Le contre-plan devait donc lutter contre l’inertie bureaucratique propre à l’industrie militaire tout en relevant le défi de l’innovation et du « socialement utile ». Pour le Combine Committee, les travailleurs ne pouvaient se limiter à défendre « le prix de vente de la force de travail » en appelant de leurs vœux la reprise des exportations d’armes, sans être regardant sur les acheteurs ; ainsi, à l’époque, l’un des acheteurs les plus importants était la junte militaire chilienne au pouvoir depuis le coup d’État du 11 septembre 1973. Alors, plutôt que de déplorer la réduction des dépenses d’armement et de défendre cette production pour l’exportation, il a fallu, selon Mike Cooley, un des responsables du Combine Committee, mettre en avant « le droit à l’emploi et le droit d’utiliser l’outil de travail et les qualifications des travailleurs pour produire des biens qui bénéficieront à la communauté tout entière ».

Pour impliquer l’ensemble des salariés, un questionnaire est adressé aux 13000 salariés, toutes catégories confondues. Il s’agit de faire l’inventaire des qualifications, des savoir-faire, des équipements et des machines disponibles, ainsi que des propositions de transformation de la production. Un document de synthèse est ensuite soumis aux comités d’atelier et la discussion élargie aux organisations ouvrières locales, aux organisations féministes et au mouvement écologique : des choix technologiques, de production, d’investissement, d’organisation du travail, de qualification et de formation sont mis en avant et articulés entre eux.

Valeur d’usage et valeur marchande

En janvier 1976, le contre-plan ouvrier alternatif – sans aucune perte d’emploi – est prêt à servir de «  base offensive et préventive  » opposable aux projets de restructuration de la direction. Il s’agit d’un document de 1200 pages divisé en six chapitres et se concluant par 150 propositions de productions alternatives  : énergie (éoliennes, pompes à chaleurs, solaire, carburants alternatifs…), santé (reins artificiels, instruments d’optique, véhicules pour la mobilité des personnes handicapées…), transports collectifs (bus hybrides pétrole-électricité, véhicule route-rail). Ces produits socialement utiles sont destinés à remplacer la production traditionnelle de la Lucas, qualifiée « de mort et de luxe ». Mike George, coordonnateur du CAITS, précise  : « Pour nous, des produits socialement utiles sont des produits accessibles à tous et pas seulement à une élite, des produits qui développent la santé et la sécurité dans le travail, des produits qui défendent l’environnement et préservent les ressources. » Critique pratique du progrès technologique, le contre-plan remet aussi en cause la division sociale du travail et veut contrecarrer « la tendance historique à la déqualification du travailleur, à la perte de son autonomie, à l’intégration de ses connaissances dans la machine ».

Les choix productifs soustraits aux logiques patronales traduisent bien les préoccupations écologiques émergentes de cette seconde moitié des années 1970. C’est la concrétisation de l’unité d’intérêt entre le mouvement ouvrier et les «  nouveaux mouvements sociaux  » (mouvement de la jeunesse, mouvement féministe, mouvement écologiste…). Ces choix ont été majoritairement faits en fonction de la valeur d’usage et non de la valeur d’échange des produits. Cependant, comme l’admet le Combine Committee, il a fallu inclure des propositions rentables à court terme. Les négociations avec la direction de la firme et le gouvernement ne s’engagent d’ailleurs que sur la base de douze propositions de fabrication, les autres n’étant pas dans un premier temps révélées afin d’éviter que la direction ne s’approprie les projets les plus rentabilisables.

Pour rendre le contre-plan ouvrier alternatif crédible dans l’environnement capitaliste, le Combine Committee est contraint de s’assurer que les propositions mises en avant sont, pour l’essentiel, des produits alternatifs économiquement viables et commercialisables, même si les relations économiques avec des collectivités publiques (promesses d’achat de bus hybrides par les communes dirigées par la gauche du Parti travailliste) sont privilégiées.

Comment concilier critères d’efficacité et de rentabilité et critères sociaux ? C’est une des questions majeures à laquelle doit répondre le contre-plan. Les propositions de productions alternatives posent en effet la question des choix de société. Ainsi, les propositions en matière de technologies médicales ne remettent pas en cause la marginalisation de la médecine préventive au profit d’une médecine curative qui agit sur les effets en laissant les causes prospérer. Autre question, la production de pompes à chaleur doit-elle miser sur les besoins solvables des particuliers ou privilégier les collectivités ?

À la question « Quoi produire ? » se superpose celle de « Comment produire ? ». Il est ainsi prévu que la production des pompes à chaleur se fera par des « équipes intégrées » plutôt que sur des chaînes de montage traditionnelles à flux continu.

N’en restant pas à des propositions, le Combine Committee décide de la production « en perruque » (c’est-à-dire clandestinement dans l’entreprise et sur le temps de travail) des prototypes de ces productions alternatives, notamment un véhicule mixte rail-route.

Avec la démarche de contre-plan industriel alternatif, les acteurs s’opposent aux logiques patronales et se posent en candidat au pouvoir et à la gestion des entreprises. Le patronat britannique, le gouvernement et la bureaucratie syndicale des trade-unions ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et se sont ligués contre le combat des Lucas. Les plans sociaux successifs comportant des conditions globalement intéressantes ont permis de désamorcer la dynamique alternative du contre-plan et entraîné l’isolement politique du Combine Committee. Enfin, la relance de la course aux armements, au début des années 1980, permet à la Lucas Aerospace de retrouver ses marchés habituels. Tous ces éléments permettront d’étouffer la démarche.

Réception et essaimage

Au Royaume-Uni, l’extrême gauche semble avoir été unanime à faire part de ses réserves et des risques d’adaptation au capitalisme et de « collaboration de classe ». En France, ce sont essentiellement les Comités communistes pour l’autogestion (CCA) qui populariseront l’expérience, alors même qu’elle est encore in vivo. Maurice Najman, membre des CCA et journaliste à Libération, publie trois longs articles dans ce quotidien (Najman, 1979). Sous le drapeau du socialisme, revue de la Tendance marxiste révolutionnaire internationale (dont les CCA sont la section française), publie des articles de Michel Nallard (Maurice Najman), les documents les plus importants du Combine Committee et de la CAITS et donne la parole aux principaux animateurs de l’expérience (Nallard, 1983a ; 1983b ; 1988). De leur côté, les CCA de Nantes publieront une brochure sur les contre-plans (CCA, 1980). Tout ce capital sera repris par la Fédération de la gauche alternative (FGA) dans une brochure. En 1982, dans une usine du groupe Rhône-Poulenc, près du Havre, la CFDT élaborera un contre-plan pour sauver le site en mettant en avant la production alternative d’engrais. Rhône-Poulenc désamorcera le mouvement en assurant le reclassement des personnels dans ses usines de la région.

La construction navale en Europe passe de 210000 emplois en 1975 à 122000 emplois en 1983 dont 22000 en France. Au début des années 1980, force est de constater une surcapacité des flottes mondiales et une surcapacité de tous les chantiers de construction dont ceux du Japon et surtout ceux de Corée du Sud qui « cassent les prix ». Cette crise mondiale de la construction navale touche aussi les chantiers navals Lénine à Gdansk en Pologne qui seront le berceau de Solidarnosc et de la révolution antibureaucratique et autogestionnaire polonaise de 1981-1982. Aux chantiers navals Blohm-Voss de Hambourg, dont l’activité repose à 70% sur l’armement (frégates, chars), le syndicat IG-Metal et une centaine de salariés particulièrement mobilisés sur un effectif de 5000 travailleurs proposent de produire des éoliennes flottantes, des unités de chauffage à technologie atomique et de dessalement de l’eau de mer. En liaison avec les travailleurs de la navale, les Grünen font des propositions précises allant dans le sens de la diversification des chantiers de la mer du Nord. Ainsi, Rolf Fücks cite dans un texte (« Chantiers navals, production alternative et collectivisation »), les 26 propositions faites par une commission du personnel de l’entreprise de construction navale A.G. Weser. Allant dans le même sens, Heiner Heseler et Hans Jurgen Kroger soulignent : « Il n’y a pas que des bateaux que l’on puisse construire dans les chantiers navals. Ceux-ci sont capables aussi de concevoir des machines et de faire des projets, d’usiner, de travailler l’acier, la tôle et le bois, de monter des conduites de tuyaux, des installations sanitaires et électriques, d’installer des protections contre les incendies, des climatisations, des systèmes d’isolation contre le bruit et d’isolation thermique, de construire des containers et des citernes. » Ils citent des exemples de productions alternatives possibles : 1) pour la protection de la nature : installations d’épuration, de filtrage des eaux usées, des centrales électriques, élimination des déchets, navires de pompage des carburants ; 2) pour les économies d’énergie et la protection de l’environnement  : turbines et chaudières, échangeurs de chaleur, amortisseurs de bruits, centrales marémotrices, utilisant l’énergie des vagues et éoliennes ; 3) pour les techniques marines et les industries minières marines : offshore, usines flottantes, dessalage de l’eau de mer… Enfin ils ajoutent : « Les différents exemples de production alternative, tels qu’ils ont été proposés par les délégués de chez Blohm et Voss ou alors dans le Mémorandum “Garantie à long terme de l’emploi” font apparaître que par ces produits, il ne s’agit pas seulement de créer du travail dans la navale, mais aussi que l’élaboration de tels produits contribue notablement à la solution de problèmes centraux de notre société. »

La puissance du mouvement antiguerre en Allemagne qui s’oppose à la relance de la course aux armements imposée par Ronald Reagan (« guerre des étoiles », installation de missiles Pershing américains), fait que les syndicats allemands, et l’IG-Metal en particulier, ne se lancent pas dans la demande de nouveaux contrats militaires, mais mettent au contraire l’accent sur des productions alternatives orientées vers les économies d’énergie et la protection de l’environnement.

En mai 1985, une brochure, La navale coulera-t-elle ? Propositions pour une démarche alternative, est publiée par la commission nationale emploi et la commission emploi de Nantes de la FGA. Les chantiers navals en France travaillent à 70% pour l’exportation et dans le cadre d’une surcapacité mondiale, le maintien de la construction navale en Loire-Atlantique est menacé. Il faut donc que les travailleurs de la navale fassent des propositions alternatives pour la préservation des potentiels humains et des «  savoir-faire  » accumulés. Alors que l’utilité sociale de nombreux échanges maritimes doit être mise en cause, il convient de ne pas produire n’importe quoi pour maintenir à tout prix une activité. La FGA fait donc connaître les propositions des travailleurs de la navale allemande et lance des pistes pour la production de matériel portuaire et la construction de mini-paquebots de croisières populaires en lien avec les associations de tourisme social. Les Chantiers navals de l’Atlantique subiront finalement une importante restructuration et seront relancés par la construction de bateaux de croisières de luxe en confiant une grande partie des travaux à des entreprises sous-traitantes originaires du monde entier. De son côté, dans les années 1975-1981, le PSU-Bretagne élabore un contre-plan alternatif dans le domaine de l’énergie. La Bretagne produisait en effet moins d’électricité qu’elle n’en consommait, et le programme électronucléaire visait à y implanter de nouvelles centrales nucléaires, notamment à Plogoff à la pointe du Finistère et au Pellerin dans l’estuaire de la Loire. Un mouvement antinucléaire puissant fera échec à ces projets. Le PSU-Bretagne souhaite alors ne pas en rester aux slogans antinucléaires, et élabore un contre-plan dont l’objectif est d’assurer l’autonomie énergétique de la Bretagne grâce à la production d’énergie renouvelable et l’utilisation de la biomasse, que l’agriculture et l’élevage génèrent massivement, même si par ailleurs, avec le mouvement des Paysans-Travailleurs et le mouvement écologiste naissant (les Amis de la Terre), le PSU-Bretagne dénonce cette agriculture productiviste et l’élevage intensif.

Enfin, des syndiqués CFDT de la firme automobile Talbot ont, « tout en menant le combat contre les licenciements […] réfléchi à une autre politique pour l’entreprise. Au discours patronal, qui se fondait sur le simple et -indéniable constat de la mévente des produits maison, ils ont tenté d’opposer une finalité différente de la production vers les besoins d’équipements collectifs, vers les demandes des pays en voie de développement » (FGA 1987).

Les questions posées par les contre-plans ouvriers alternatifs

Il n’apparaît évidemment pas possible de reconnaître une filiation entre cette démarche de contre-plans et la revendication d’un « droit à l’initiative économique  » qui permet à des personnes en chômage de longue durée, soutenues par des associations se réclamant de l’économie solidaire, de créer leur propre petite entreprise grâce au microcrédit et à l’épargne solidaire. On peut même regretter que l’économie sociale traditionnelle constituée par le dense tissu associatif, les mutuelles et les Scop ne se soit pas emparée de la démarche de contre-plans pour opérer les recompositions nécessaires afin de s’adapter aux mutations des besoins non-marchands auxquels elle ambitionne de répondre. Alors qu’ils devraient faire partie de la démarche systématique du mouvement syndical, afin de contester le pouvoir patronal sur les entreprises et les choix de société, les contre-plans n’apparaissent que lorsqu’un lieu de production est menacé par une restructuration importante, voire par une fermeture.

D’outil pour « défendre l’emploi autrement », ils deviennent alors des instruments de mobilisation mettant en cause les pouvoirs, dans l’entreprise comme dans la société. Très vite, ils ne se contentent pas de proposer le simple maintien du lieu de production et de ses marchandises, mais proposent de produire des biens ayant une utilité sociale. Cependant, les contre-plans peuvent difficilement éviter l’ambiguïté de certaines de leurs propositions, comme la reconquête du marché intérieur et la prise en compte des contraintes de la compétitivité immédiate. Comme ils se proposent de produire des biens socialement utiles, ceci les conduit à se poser les questions  : Que produire ? (ne faut-il aller vers plus de gratuité, la jouissance de produits plus utiles, plus solides et plus fonctionnels) ; Pour quoi faire  ? (produire pour vendre et échanger, produire pour donner et mieux vivre) ; Comment produire ? (temps de travail, remise en cause de la vision du travail, qualification, formation permanente et continue).

Aussi, les contre-plans ne peuvent pas s’autocentrer sur leur entreprise stricto sensu, mais doivent au contraire éviter l’enfermement et s’élargir à l’échelle d’une industrie et du bassin d’emploi. C’est bien au niveau de l’industrie qu’il est possible de définir une politique générale et cohérente de produits liée à des perspectives d’usage de ces produits en rapport avec les utilisateurs, les usagers et les consommateurs. L’entreprise ne peut être le seul lieu d’arbitrage dans l’affectation des moyens financiers et productifs en fonction des choix opérés entre différentes stratégies industrielles.

La dynamique des contre-plans pousse à dépasser les corporatismes d’entreprise ou de branche pour arriver à une coordination des propositions pour les diverses entreprises qui soient logiques du point de vue des conditions de production réciproques et des volumes nécessaires. Par exemple, des propositions sur la sidérurgie ne peuvent pas être faites sans liens étroits avec les travailleurs de l’automobile et du BTP en tant qu’utilisateurs d’un acier qui est leur objet et leur instrument de travail. Les contre-plans doivent accepter et prévoir que les produits et services offerts aux publics, aux usagers, aux bénéficiaires, aux consommateurs, voire aux clients, soient de qualité et compatible avec un développement durable. Comment les contre-plans doivent-ils prendre en compte la demande sociale hors mécanismes de marché ? En effet, ce n’est pas le délégué d’atelier à lui tout seul, et quel que soit son degré de représentativité, qui peut déterminer à quels besoins sociaux, les qualifications et les ressources de production disponibles peuvent être employées. Il faut donc sortir de l’entreprise et aller à la recherche de la demande sociale. Et, sans doute, ne pas écarter certains mécanismes de concurrence économique pour réaliser l’adéquation des ressources aux besoins sociaux ?

Les contre-plans ne peuvent pas éluder longtemps les questions comme : le développement et la faisabilité technologique de l’évolution des produits proposés ; la recherche de l’innovation pour une plus grande utilité sociale des produits ; la redéfinition des rapports sociaux dans l’entreprise, la firme et la branche ; l’organisation du travail qui doit valoriser les savoir-faire en remettant en cause les « savoirs en morceaux », les savoirs morcelés entre différentes fonctions (production, achat, vente…) ; les processus sociaux de recomposition du salariat compte tenu des clivages concurrentiels entre salariés au sein de l’entreprise et entre entreprises, et des contradictions entre ouvriers de fabrication, et cadres, ingénieurs et techniciens  ; le contrôle et l’évaluation (interne mais aussi externe) de la qualité des produits.

Les contre-plans posent la question de la démocratie autogestionnaire autour de l’entreprise : démocratie comme révélatrice des conflictualités dans l’édification d’un projet commun ; accès à l’information ce qui veut dire a minima l’ouverture des livres de comptes et le contrôle des investissements ; les nouvelles formes d’organisation et d’expression des travailleurs des conseils d’atelier au conseil de firme  ; le rôle des experts et contre-experts (associations de chercheurs, économistes, syndicalistes) ; intervention de la population concernée, du mouvement écologiste, des mouvements de contestation dans le domaine de la santé, puisque la définition d’une production socialement utile ne peut être obtenue que par un processus d’échange « avec nous-même en tant que consommateur » (faut-il produire des voitures design ou des voitures capables de rouler 500000 km, sans qu’elles soient pour autant sur le modèle de la Trabant de l’ex-RDA ?). Au niveau d’une entité nationale, la création – comme cela avait été proposé par le premier congrès de Solidarnosc – d’une chambre économique et sociale représentant les producteurs et les consommateurs paraît constituer la meilleure réponse.

La démarche de contre-plans a vocation à se généraliser à tous les espaces de vie et de travail qui sont autant de territoires à autogérer (crèches autogérées, centres d’orthogénie autogérés, etc.). Elle appelle à un changement radical de la propriété des moyens de production et des infrastructures, ainsi que du contrôle des institutions financières. Avec les « grèves actives », les contre-plans permettent dans une stratégie autogestionnaire de gagner l’hégémonie politico-sociale nécessaire pour remporter la guerre de positions que sera la révolution autogestionnaire en tant que «  révolution prolongée  ».

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Pour en savoir plus :

- CCA (1980), Contre les restructurations capitalistes, contre-plans ouvriers  : les travailleurs de la Lucas Aerospace montrent la voie, brochure, Nantes.

- FGA (1985), Les expériences de contre-plans alternatifs ouvriers, brochure, Paris.

- FGA (1987), Le renouveau des luttes. L’autogestion et l’alternative. Najman, Maurice (1979), « Lucas Aerospace : ces ouvriers écolos qui dessinent les plans de leur futur », « Un deux trois, plusieurs Lucas », « Lucas Aerospace : entre les patrons et les stars du syndicat », Libération, 10, 11 et 12 décembre.

- Nallard, Michel (1983a), « Le plan d’entreprise de la Lucas Aerospace. Une interview de Mike Cooley », Sous le drapeau du socialisme, n°92-93, février. Nallard, Michel (1983b), « Le plan d’entreprise de la Lucas Aerospace. Les limites de la négociation collective », Sous le drapeau du socialisme, n° 94, juillet.

- Nallard, Michel (1988), « Lucas Aerospace : les conditions d’une alternative autogestionnaire », Sous le drapeau du socialisme, n°107, avril-mai. Wainwright, Hilary et Dave Elliott (1982), The Lucas Plan : A New Trade Unionism in the Making ?, Londres, Allison and Busby.

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Article publié dans Autogestion, Hier, aujourd’hui, demain, Paris, Syllepse, 2010 et dans L’Encyclopédie internationale de l’autogestion

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