Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesInternational
Ce que nous dit le "Brexit" de la marche du monde...
Christian Maurel.
samedi 2 juillet 2016
publié par Christian Maurel

Le Royaume-Uni fait sécession. Il se replie sur son Aventin et retrouve son atavique insularité. Il s’agit là de l’appréciation la plus immédiate qui autorise les jugements moraux et politiques les plus lapidaires dont certains ne sont que mépris pour les gens du peuple :

« souverainisme le plus rance… nationalisme le plus bête… victoire des rebelles analphabètes, de l’ignorance sur le savoir, de la crétinerie sur l’esprit… sacre de l’internationale grise des éternels ennemis des Lumières et des adversaires de toujours de la démocratie et des droits de l’Homme » lit-on dans un grand quotidien national sous la plume du plus médiatique de nos « intellectuels ».

Ce mépris insupportable du peuple

a pour effet de totalement obscurcir la compréhension de la réalité. Quelles qu’en soient les motivations – et elles sont multiples et contradictoires – le vote en faveur du « Brexit » jette une lumière crue sur ce qu’est l’Europe et, au-delà, sur la marche actuelle du monde. Il indique un rejet d’une Europe devenue un des rouages essentiels de ce que Pierre Dardot et Christian Laval (des intellectuels critiques qui mériteraient plus d’intérêt de la part des médias) appellent le « bloc oligarchique néolibéral mondial » [1] qui ne pense et n’agit qu’en termes de directives sans contrôle démocratique, de profits financiers, de sécurisation des échanges marchands, de concurrence libre et non faussée, de démantèlement des services publics, de partage inégalitaire de la richesse en faveur de la rémunération du capital.

Cette marche du monde dans laquelle s’inscrit une Europe consolidée par le Traité de Lisbonne, les populations la vivent, la subissent et la sentent comme une oppression dans leur quotidienneté, dans leur chair et dans leur intimité. Leur vote vise à imposer un arrêt à cette mécanique infernale qui les enferme dans une sorte de cage de fer, les broient et les renvoient à des temps qu’ils espéraient révolus.

Pour le dire avec les mots de Karl Polanyi, l’économie néolibérale mondialisée « se désencastre » chaque jour un peu plus de tout contrôle social et démocratique, au point que, comme dans la deuxième moitié du 19ème siècle, nous sommes passés d’une « économie de marché » dirigée par les oligarques économiques et technocratiques qui y ont intérêt, à une « société de marché » qui ne pense qu’en termes de concurrence, de compétitivité et de profit, y compris dans les secteurs qui pouvaient, jusqu’à il y a peu, s’en sentir encore protégés : l’éducation, la santé, la culture…

Nous sommes lucides.

La campagne en faveur du « Brexit » a fait du désarroi du peuple son miel politique le plus mauvais qui soit. Le danger est grand que demain, face à une Europe des oligarques, les nationalismes les plus agressifs nous conduisent à de nouvelles catastrophes sans que ces mêmes oligarques ne s’en sentent coupables ni responsables, et que, comme à d’autres moments de l’Histoire, les grandes firmes viennent sans vergogne faire leur beurre sur les ruines de la démocratie et des États de droit.

Que faire pour sortir de l’impasse dans laquelle nous conduit cette vision et organisation de l’Europe ? Nous ne voyons qu’une seule réponse. Elle demande de la clairvoyance, de la ténacité et de l’ardeur, on pourrait même ajouter, de la grandeur d’âme. Elle est celle de la construction patiente et déterminée d’un nouvel imaginaire social et politique porteur de significations, de valeurs et d’institutions réellement démocratiques. Avant de gagner le monde, cette démocratie radicale (au sens de prendre les choses par la racine) devra commencer dans les villages, au pied des immeubles, dans les quartiers. Elle devra peut-être passer par des Etats Généraux de la transformation sociale et politique appuyés sur des cahiers de doléances, d’exigences et de propositions.

Qui prendra l’initiative de convoquer de tels États Généraux alors qu’ils n’ont jamais été réunis depuis 1789 et que tout indique leur urgente nécessité ? Pense-t-on encore en haut lieu que les peuples n’ont pas encore atteint leur majorité politique et que leur silence est préférable à leur expression jugée incohérente et dangereuse ? Ou faut-il que cela soit les peuples eux-mêmes qui, dans leur grande sagesse et avec détermination, reprennent leur destin en main, se projettent dans l’avenir et se mettent à écrire une nouvelle page de l’Histoire ? Doit-on attendre un évènement déclencheur, une injustice inacceptable, une étincelle qui allumera un foyer incontrôlable ? C’est précisément la veille de la révolution qu’on la sent le moins venir.

C’est pour n’avoir pas eu cette oreille attentive et avoir trop et trop longtemps écouté ses courtisans que Louis XVI se trouva fort dépourvu quand la bise fut venue.

Christian Maurel , sociologue, cofondateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale ». Dernier livre paru : La Culture, pour quoi faire ? aux éditions Edilivre.

[1] (Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, La découverte, 2016)


Répondre à cet article