Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesMouvements sociaux
Croisements d’histoires de migrants.
D’une diversité de communautés héritées à une communauté de destin(s).
Christian Maurel.
lundi 8 juin 2015
publié par Christian Maurel

Croisements d’histoires de migrants.

D’UNE DIVERSITÉ DE COMMUNAUTÉS HÉRITÉES A UNE COMMUNAUTÉ DE DESTIN(S).

Cela commence par un conflit générateur de violence : le projet d’accueil d’une famille Rom dans une salle paroissiale des quartiers Nord de Marseille. Leurs instigateurs doivent faire machine arrière, trouver une autre solution. Mais ils décident de ne pas en rester là. Ils rassemblent plusieurs associations et projettent d’ouvrir une large information sur la question des migrations, d’organiser un débat public au Centre Social du quartier de la Viste dans le 15ème arrondissement.

Une quinzaine de personnes appartenant à différentes associations de toutes sensibilités se retrouvent autour d’une table pour organiser cette opération. Je suis sollicité pour « modérer » le débat que certains prédisent houleux. Je ne fais pas partie du quartier et la présence d’une personne non impliquée dans les évènements qui ont précédé apparait indispensable aux organisateurs. La réunion est détendue, sérieuse, studieuse, ce qui est un bon présage. Plusieurs expositions sont programmées en trois lieux différents. Elles concernent « un siècle d’immigration à Marseille », l’histoire des Roms et leur scolarisation, la migration arménienne, les camps de réfugiés Birmans, les idées reçues sur l’immigration et les migrants… Il est proposé de tenir des permanences sur chaque lieu et d’inviter les gens à s’exprimer par écrit sur des cahiers mis à leur disposition. Ces expressions seront mises à profit pour alimenter la discussion lors du débat public. La fréquentation des expositions s’avèrera inégale. Cependant, certaines phrases font sens et indiquent des directions à prendre comme celles-ci : « Si on arrive à parler de ce qui nous préoccupe, on arrive peut-être à agir » ; « Merci de nous rappeler à travers ces expositions que l’homme peut, au nom du profit, oublier son humanité ».

Le débat mobilise près de 80 personnes dans la salle de spectacle du Centre Social. Il est introduit et alimenté par des témoignages vivants de migrants et des documents audio-visuels réalisés à Marseille (notamment au quartier Bassens) mais aussi à Martigues où la MJC a déjà organisé des opérations comparables en direction et avec les Roms. Car pour ce débat, comme pour les expositions, on entend à la fois s’inscrire dans la proximité et être ouvert à ce qui passe ailleurs. Les prises de paroles sont nombreuses avec beaucoup d’écoute et de respect des points de vue, même quand ils sont différents ou encore peuvent heurter. L’idée qui domine, c’est de reconnaitre la particularité des parcours de migrations pour finir par considérer qu’ils ont de nombreux éléments communs au-delà des diversités géographiques, culturelles et de ce qui les a motivés : raisons économiques, sociales, environnementales, politiques, souvent la peur, la violence et la guerre. Il faut témoigner, faire de l’histoire, rendre public, jouer la reconnaissance contre l’oubli proche du déni d’humanité et souvent générateur du repliement sur soi… et surtout n’oublier personne. A ce sujet, un jeune fait justement remarquer qu’on n’a pas parlé de Comoriens pourtant nombreux dans le quartier.

Un repas convivial préparé par des habitants fréquentant le Centre Social réunit ensuite organisateurs et une grande partie des participants au débat. Les langues se délient encore un peu plus. C’est joyeux. Jeunes et moins jeunes de toutes sensibilités et origines se mélangent, communiquent, échangent… Les organisateurs prévoient de se revoir pour faire un bilan et envisager les manières de continuer, d’aller plus loin, toujours autour de cette idée de « croisement d’histoires ».

Le 17 avril 2015, nous retrouvons donc autour d’une table et du café. Des critiques, certes, sur ce qui s’est passé, mais un bilan jugé positif tant pour les associations que pour le directeur et le médiateur culturel du Centre Social. Il n’est pas si facile de rassembler autant de monde pour un débat sur des questions aussi sensibles où les rancœurs et la violence rentrée prennent souvent le dessus sur l’expression. Un vrai moment d’éducation populaire et de « participation des habitants »… Pour la suite, des idées émergent qui tâtonnent encore quant à leurs mises en œuvre concrètes. On sent bien qu’il faudra faire de l’histoire autour de deux axes : la « grande histoire » des différentes migrations, leurs causes, leur déroulement, leurs aboutissements ; les « petites histoires » de chacun avec leurs sensibilités, leurs mots, leurs non-dits, leurs silences ; et ainsi être à la fois dans la proximité géographique, au plus proche des gens, et dans ce qui constitue l’Humanité et la Mondialité.

Je reviens à ce moment là - comme Michel, comédien, également présent dans cette réunion de bilan - d’un colloque international de sociologues cliniciens, et nous avons été particulièrement sensibles à des expériences menées en Amérique Latine avec des paysans sans terre, en quelque sorte migrants permanents et immobiles qui associés à des chercheurs et à des artistes se mettent en mouvement, pensent leur situation, « font œuvre », interpellent, émergent dans l’espace public… Dans un des ateliers de ce colloque où j’intervenais sur les relations entre sociologie clinique et éducation populaire, j’avais avancé l’idée, à propos de ces expériences géographiquement lointaines, que l’enjeu était de passer « d’une diversité de communautés héritées à une communauté de destins(s) », reprenant ainsi une notion de Renan appliquée à son époque à l’appartenance à « la nation ». Et je me rends compte que cette idée fait sens et que si nous voulons que ce « croisement d’histoires de migrants » fasse « Histoire », il faudra s’engager dans la construction d’une « communauté de destin(s) ».

D’autres idées sont avancées lors de cette réunion de bilan : associer le festif et le réflexif, le culturel, l’artistique et le social (nous sommes dans un « Centre Social et Culturel ») ; l’idée d’une « Université Populaire Permanente des Migrations » appuyée sur un large réseau d’acteurs (pourquoi ne pas y associer le Lycée Professionnel de La Viste tout proche qui rassemble des élèves et des professeurs de différentes origines et communautés ?) est plusieurs fois évoquée ; on fait également référence aux expériences de la MJC-Centre Social du quartier de Ranguin à Cannes qui pendant longtemps une fois l’an faisait descendre sur la place publique les différentes communautés dans le cadre d’une opération appelée « Ranguin pluriel » pour y présenter cuisines, musiques, danses, habillements… et ainsi permettre à chacun de « gouter à la culture de l’autre » ; on évoque l’initiative de l’Université Populaire-Laboratoire Social de la MJC de Ris-Orangis en banlieue parisienne qui part « de qui affecte les gens » (la disparition des commerces de proximité, les violences à l’école et hors école, la dégradation des relations intergénérationnelles…), enquête auprès de la population, ouvre de la discussion publique, construit des savoirs, fait des propositions et interpelle, le tout avec une participation permanente d’habitants….

Nous nous donnons rendez-vous pour une prochaine réunion de travail qui devrait dessiner les formes concrètes de ce qu’il est souhaitable et possible de faire. Je reprends ma voiture pour Aix-en-Provence. Cette idée de passage « de communautés héritées à une communauté de destin(s) » m’agite l’esprit. J’y vois l’idée directrice et régulatrice de ce qui pourrait être entrepris. Elle me parait alors d’une grande actualité à condition de ne pas la limiter à la nation et de ne pas vouloir « fondre » chaque identité particulière dans un creuset qui la ferait disparaitre. Une référence philosophique vient à mon secours : le « aufheben » de Hegel qui signifie à la fois « conserver, supprimer et dépasser ». C’est cela : le passage à une communauté de destin(s) pourrait consister, par un travail de dépassement, à conserver les identités héritées tout en supprimant ce qu’elles comportent de fermeture, de repliement sur soi et quelques fois de régression. Il me semble alors que c’est le meilleur moyen de sortir de ce que certains ont appelé « l’apartheid social » après les tueries de Charlie Hebdo et de l’hyper casher de janvier dernier. Une pratique bien particulière de la laïcité m’apparait alors indispensable, celle qui consiste, d’une manière ouverte et active, à organiser la rencontre, l’ouverture aux autres, la confrontation sans peur du désaccord et du conflit indispensables à la construction de communs notamment dans le cadre de vie et dans les relations aux institutions, aux élus et aux pouvoirs publics.

Ce travail ambitieux commençant nécessairement dans la proximité pour s’ouvrir au « Tout monde » comme le disent les écrivains antillais (qui savent eux aussi ce que migrer veut dire), relève en grande partie de la conception et des missions que je me fais de l’éducation populaire : la conscientisation, l’émancipation, l’augmentation de la puissance individuelle et collective d’agir (et là je pense au souci répété de Mounir, directeur du Centre Social qui se demande comment sortir, notamment chez les jeunes, du fatalisme, pour se mettre debout et en mouvement), la transformation de soi et des rapports sociaux politiques, les deux étant intimement liés.

Mais pour cela, il me semble indispensable de travailler, avec les gens, à la construction d’un nouvel « imaginaire social » sans lequel il ne peut y avoir de réelle « communauté de destin(s) », un imaginaire fait de la construction et de la défense de communs (cultures, espaces, savoirs, modes de vie…) qui ne sauraient être la propriété de personne, y compris des pouvoirs publics, un imaginaire éclairé par des valeurs de reconnaissance, d’égalité, d’hospitalité ouvrant sur une sorte de démocratie radicale bien différente de notre « démocratie délégataire » à bout de souffle et dans l’incapacité de réaliser une « communauté de destin(s) » . Ainsi, pourra-t-on enfin y voir plus clair et être force de proposition dans le cadre d’une réelle « politique de la ville » qui impliquerait les habitants de toutes sensibilités origines et conditions…

En arrivant chez moi, je me dis, notamment, que le projet d’Université Populaire Permanente des Migrations devra être animé par toute cette réflexion venue des organisateurs, des habitants impliqués dans le débat, de la convivialité du repas pris en commun et de nouvelles personnes et partenaires à solliciter et à mobiliser. Car la méthode employée ne saurait être coupée d’objectifs constamment discutés et évalués.

Lorsque je quitte mon véhicule, je me dis qu’il ne me faudra pas oublier de mettre un « (s) » à « communauté de destin » car cette communauté ne pourra se construire et faire société sans les destins dont chacun est l’héritier.

Christian Maurel, sociologue et cofondateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale ».


Répondre à cet article