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DANSE EN PSYCHIATRIE
Interview par Caroline Lhomme
vendredi 11 juillet 2014

Après avoir assisté à la performance dansée de "Dans le couloir ma chambre" inspirée du travail en atelier conduit avec des personnes hospitalisées en psychiatrie, accompagnée de la captation vidéo réalisée par le photographe Olivier PERROT tournée dans un couloir d’un service, sur des musiques de Jacques PERRETI, la journaliste Caroline LHOMME de Hantitec-Handroit a réalisé un entretien avec la chorégraphe Madeleine ABASSADE...

Nous publions ci-après l’intégralité de son reportage

1 / Comment avez-vous eu l’idée de cette performance ?

- C’est la troisième fois, que la performance « Dans le couloir ma chambre » que nous avons interprétée le 17 mai pour l’Insolite de la Place des fêtes à Paris, est programmée.

Elle est la quatrième performance de danse contemporaine que j’ai créée avec le plasticien photographe Olivier Perrot, sur des musiques de Jacques Perreti.

Elle est née en 2013 du travail de recherche et de création que nous avons conduit, pendant plusieurs années, dans un hôpital psychiatrique avec des personnes hospitalisées.

Mon idée est, d’une part, de sortir une œuvre de son contexte de création pour la faire exister en tant que telle et, d’autre part, de la transmettre à des danseurs - performeurs extérieurs à l’hôpital.

Avec cette performance, je réponds à la question qui m’a souvent été posée, par des personnes qui venaient voir nos spectacles de danse : « existe-t-il une danse spécifique pratiquée par ceux qui sont désignés malades mentaux ? » Pour moi, les personnes avec lesquelles je travaille dans les ateliers à l’hôpital sont des « danseurs » ou des « acteurs-danseurs », ce n’est pas un déni de la maladie, mais je propose de passer à autre chose et de sortir du risque d’installation dans un comportement, d’utiliser nos intelligences sensibles, de ménager un espace symbolique favorable à d’autres possibles. Pour les regards extérieurs, c’est une lutte, avec les outils de l’art, contre la stigmatisation, enlever les étiquettes qui figent et enferment. L’art est politique.

Nous utilisons le terme de performance, parce que chaque fois que nous créons avec des personnes hospitalisées nous relevons le défi, joyeux, d’un dépassement de la vie quotidienne. La danse peut être un levier d’ émancipation de la condition sociale dans laquelle la personne se situe à un moment donné de son parcours, elle introduit un changement aux habitudes posturales, de nouveaux déplacements, une autre perception de soi, des autres et de l’espace.

La source de mon inspiration pour « Dans le couloir ma chambre », vient d’une recherche dans un service d’hospitalisation où des patients, des soignants, des éducateurs et des artistes, tour à tour venaient raconter, face à la caméra, leur chambre réelle ou imaginaire et la dansaient. Avec les performeurs extérieurs à notre atelier, que je contacte quelques jours avant la présentation de la performance et qui ne sont pas toujours les mêmes, face au public, nous commençons par emplir le couloir du service dont l’image est projetée en fond de scène, puis nous effectuons une forme de bal tel que j’ai pu en observer à l’hôpital.

Mais il s’agit aussi d’expérimenter un autre état d’être, un état de corps imaginaire, qui se veut proche de celui que des personnes malades peuvent éprouver.

2 / Quelles ont été les difficultés pour la monter ?

- La difficulté aurait été de ne pas trouver de danseurs-performeurs non - pris en charge par la psychiatrie qui accepteraient de la danser. Il n’est pas forcément évident de prendre le risque d’être assimilé à la psychiatrie, les étiquettes sont lourdes à porter. Pour mettre les performeurs dans une situation de léger déséquilibre, au moment de la transmission de la chorégraphie, je ne la leur montre pas au préalable, c’est à dire que nous ne répétons pas, je la leur décrits.

- C’est d’abord une sorte d’immersion orale : nous parlons de l’hôpital psychiatrique, des représentations sociales qui lui sont attachées, de celles et ceux qui y vivent ou y ont vécu, de l’exclusion sociale, de la peur de la schizophrénie. Nous dansons la rencontre, la tendresse, nos maladresses et nos réussites.

Il est assez compliqué d’organiser, à l’extérieur de l’établissement, la présentation d’une performance avec les personnes hospitalisées à temps plein depuis plusieurs années qui participent à notre atelier. Elles ne peuvent pas sortir sans autorisation, sans l’accompagnement de soignants. Certains patients ont peur de prendre seuls les transports en commun.

Nous avons présenté notre dernière création « Qu’est ce que tu fabriques quand tu es seul(e) ? en avril au Printemps de la création organisée par l’Art Studio Théâtre à Paris, avec sur la scène sept danseusr-acteurs hospitalisés, deux soignants, une danseuse professionnelle, Olivier et moi. Je cherche toujours à mélanger les catégories, à brouiller les étiquettes, pour décloisonner l’univers de la psychiatrie et modifier les regards.

3/ Qu’apporte-t-elle aux danseurs, d’après vous ?

- Les danseurs qui participent à notre atelier à l’hôpital témoignent d’un mieux être, de plaisirs, et en même temps de la difficulté rencontrée parfois par le travail et les répétitions qu’oblige la danse. Ils sont fatigués et disent souvent que leur fatigue provient de leurs médicaments. Ils ne sont pas habitués à travailler sur la durée, à maintenir un effort, mais ils sont heureux de réussir à dépasser ces obstacles, à être face au public qui les sécurise disent-ils, « c’est comme un filet accueillant. »

Pour les danseurs extérieurs à notre atelier, à qui je transmets cette performance, comme j’ai pu le faire encore dernièrement à des danseurs expérimentés, cette performance est perçue comme joyeuse, ludique et étrange. Elle oblige à décaler les réflexes acquis par le travail de la danse, les habitudes, elle invite à questionner les normes, à être disponible à la rencontre.

Cette performance se termine par un cercle couru pendant toute la durée d’un morceau de musique, c’est une invitation à tester, un instant, la résistance physique. C’est aussi une tentative qui se réalise, une tentation de réaliser une forme collective parfaite sur un rythme commun que nous réussissons à créer ensemble pour cet instant.

Celles et ceux qui ne peuvent pas courir ont aussi leurs places dans cette ronde, c’est à la danse de s’adapter. C’est une danse qui s’adresse à tous les public, à tous ceux qui ont le désir d’expérimenter cet instant ludique. Elle s’adapte à tous les corps, à des lieux différents. Son esthétique réside dans la diversité apportée par les singularités des danseurs qui organisent un espace chorégraphique, des gestes poétiques et créent, ensemble, un mouvement commun de liberté qui nous relie, malades et non-malades, handicapés et valides, par dessus les murs.

http://www.handroit.com/index.htm

Photo de Olivier Perrot


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