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UNE ANALYSE SOCIOLOGIQUE
DE LA POPULATION DES GILETS JAUNES
par Loïc BONIN et Pauline LIOCHON ( parution sur le site lundimatin et Respublica )
vendredi 27 septembre 2019
publié par Marc Lacreuse

GILETS JAUNES : DES FRACTIONS DE CLASSES

PARTICULIEREMENT MOBILISEES ,

COMMENT L’EXPLIQUER ?

Une analyse sociologique de la population des gilets jaunes

Auteurs : Loïc BONIN et Pauline LIOCHON

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- Paru sur le site lundimatin le 26 septembre 2019 : https://lundi.am/Gilets-Jaunes-Des-...

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8 décembre 2018. La nuit tombe sur la capitale et les dernières cendres, vestiges d’une journée d’insurrection, tiédissent à peine sur les champs Elysées.

Depuis près d’un mois les gilets jaunes ont investi des ronds-points et initié le plus grand mouvement social de ces 50 dernières années. Face à des revendications légitimes d’un peuple criant à la justice fiscale et sociale, le gouvernement assène ses éléments de langage. « Sorti du fond des âges », « inattendu », c’est surtout l’épithète « hétérogène » qui est largement utilisé pour caractériser le mouvement. Agglomérats de revendications et de positions sociales diverses, un corps difforme, trop complexe pour former un tout uni, voilà comment était résumée la situation par le gouvernement. Qui sont les gilets jaunes ? Cette question taraude plus d’un journaliste, plus d’un politique, plus d’un militant. Après 9 mois d’enquête ethnographique sur le rond-point de Camon [1] et une enquête par questionnaires (1400 questionnaires passés in situ, in visu, entre novembre et janvier), nous pouvons identifier des fractions de classes précises qui composent le gros des rangs des gilets jaunes. Les explications liées à la présence de cette population fortement présente dans les premiers temps des mobilisations des gilets jaunes sont à chercher dans les mutations structurelles du capitalisme.

LES FEMMES ET LE CARE

Les premiers temps de la mobilisation des gilets jaunes marqués par l’occupation des ronds-points sont finis. Après bientôt un an de mobilisation, le corps interne des activistes a muté. Une attention particulière aux premières occupations de rond-point met en lumière la présence de militants mais surtout de militantes. Qui sont ces femmes dont Macron dit « avoir découvert l’existence » dans son discours du 25 avril 2019 ? Celles qu’il définit comme étant des « mères célibataires » les renvoyant à leur condition matrimoniale et à leur foyer et occultant par la même leur situation professionnelle. Au sein de la population féminine des gilets jaunes, on retrouve environ 40% [2] de femmes travaillant dans le domaine du care au sens large du terme (aides-soignantes, auxiliaires de vie, infirmières, assistantes maternelles…). Comment expliquer une telle mobilisation dans un secteur où l’on sait que les mobilisations sont pourtant éphémères et fragmentées ?

LES SOINS, LE CHRONOMÈTRE ET LA RATIONALISATION

Le secteur du care, c’est avant toute chose un secteur en plein bouleversement, un véritable laboratoire d’essai des réformes néo-libérales dont une étude permet de dresser les conditions objectives d’une mobilisation sociale. L’importation du capitalisme et des formes de management corrélées à ce dernier au cœur même de l’appareil d’Etat ont bouleversé les modèles d’organisations dans le domaine de la santé. L’hôpital public fut à ce titre le théâtre de la mise en place de politiques de New Public Management dès les années 1990. « Une entreprise bien particulière de rationalisation du travail va alors se déployer avant tout économique, s’apparentant à bien des égards à des tentatives d’organisation « scientifique » du travail cherchant à normaliser, parcelliser et standardiser l’acte de soin » [3]. Cette recherche de l’efficacité économique à tout prix, dans un espace de soin devenu « hôpital-entreprise », contraint les soignantes à passer de moins en moins de temps avec chaque patient, leur donnant l’impression de ne plus pouvoir faire correctement leur travail. L’analyse ainsi faite de l’hôpital public peut se dupliquer à d’autres secteurs du soin. Les Agences régionales de santé rappellent systématiquement à l’ordre les différents services de soins infirmiers à domicile pour leur rappeler de « remplir les services ». Les cliniques privées ne sont pas en reste, et les employées du paramédical sont également soumises à des conditions de travail toujours plus précaires. La réévaluation du plafond des heures supplémentaires, la possibilité d’individualiser les horaires et les faire varier, et l’élargissement des possibilités de dérogation conduisent un alourdissement de la charge physique, psychologique et émotionnelle au travail. Cette injonction à la productivité conduit à la mise sous pression de toutes les travailleuses du care, et pousse un certain nombre d’entre elles au burn out. Une situation qu’a connue Chantal, 61 ans, infirmière à la retraite « J’ai passé deux ans, là derrière, allongée à regarder la télé. J’en pouvais plus, j’étais comment on dit ? En burn-out. J’y arrivais plus du tout, on m’en demandait toujours plus, on me demandait toujours d’aller plus vite, le soir je rentrais chez moi je voyais trouble j’avais des maux de tête […]. Je n’arrive plus à travailler c’est impossible pour moi » Le secteur du care n’est pas le seul touché par ces mutations structurelles sur lesquelles les travailleurs n’ont pas de prise. Dans le secteur logistique et de la route, lui aussi touché par les transformations du capitalisme, les travailleurs sont ainsi soumis aux mêmes logiques et font aussi face à une dégradation de leurs conditions de travail.

« LE POUVOIR EST LOGISTIQUE »

« Nul ne voit le pouvoir parce que chacun l’a à tout moment sous les yeux, sous la forme d’une ligne haute tension, d’une autoroute, d’un sens giratoire, d’un supermarché […]. Le pouvoir est logistique. Bloquons tout » écrivait le comité invisible [4].

Visionnaire. Lucide. La transition d’un capitalisme fordien d’accumulation à un capitalisme néo libéral toyotiste est marqué par le fonctionnement en flux tendu de notre économie, la place prépondérante prise par la livraison et la dislocation des unités de production sur l’ensemble du territoire. Tant de processus qui permettent de mettre en avant la place prépondérante prise par les secteurs de la route et de la logistique. Les chauffeurs, les routiers, les caristes, les employés de la logistique sont les professions qui ont fourni le gros des rangs des gilets jaunes. Les hommes travaillant dans ces deux secteurs représentent légèrement plus de 30 % de la population masculine. « Le transport routier de marchandises a été un laboratoire à ciel ouvert de la déréglementation et de la concurrence généralisée » [5]. L’explosion du nombre de licences de transporteurs a favorisé l’atomisation de la profession tirant par là même les prix vers le bas. Tout comme la concurrence intra-européenne stimulée par la multiplication du statut de travailleurs détachés a initié une dynamique de détérioration des conditions de travail du secteur. Au même titre que les femmes dans le secteur du care, les hommes du secteur de la route ont vu leur conditions de travail se dégrader, si bien que l’irrespect des règles (temps de travail, temps de repos, vitesse) est devenu la « norme de la profession ». Les employés de la logistique ont quant à eux vu les cadences de chargement et de déchargement s’accélérer et les charges portées devenir toujours plus conséquentes.

DES EXPÉRIENCES COMMUNES AU TRAVAIL

Un compte rendu objectif des dégradations des conditions de travail de ces deux secteurs ne permet pas de comprendre la perception qu’ont les manifestants eux-mêmes de leur travail et encore moins d’appréhender le travail comme un facteur d’engagement. Pourtant, ce dernier apparaît comme un déterminant central.

En s’appuyant ici sur 32 entretiens menés avec les manifestants du rond-point de Camon, nous pouvons souligner la présence d’une expérience traumatique commune au travail. Nathalie routière de 45 ans raconte « C’est qu’avant je roulais que de la matière dangereuse, on m’emmerdait pas trop au niveau du temps si tu veux, et là maintenant c’est vite, vite et il faut rouler à 90 moi rouler vite ce n’était pas mon job […] sauf que si j’arrivais en retard je pénalisais les gars derrière […] je me suis pris la tête avec beaucoup de collègues. Dans le fret tu es tout le temps dans le speed mais là c’était devenu vraiment le bordel. Vivre comme ça tu ne peux pas à un moment donné, tu te dis mais moi je peux pas ».

Nathalie se trouve aujourd’hui dans l’incapacité de vendre sa force de travail et touche comme seul revenu l’allocation aux adultes handicapés. En plus du mal-être au travail, les différentes études ethnographiques nous permettent d’estimer la présence de 5 à 8% de personnes en situation de handicap, d’invalidité ou de maladies longue durée. En plus de ces expériences communes, les deux secteurs, care et livraison, sont marqués par l’absence de structure syndicale puissante. Le fait est que beaucoup de ces personnes ne partagent pas un lieu de travail commun et pour certains ne rencontrent jamais leurs collègues. C’est le cas par exemple de Elisa, 28 ans, auxiliaire de vie à domicile « J’ai travaillé deux ans dans cette boîte, je n’ai jamais vu un collègue, toutes les réunions se faisaient par skype et on communiquait par téléphone. Il y avait une représentante du personnel, je ne l’ai jamais vue non plus, elle travaillait près du siège à une heure et quart de route d’ici. Je n’ai vu que deux fois ma patronne, pour l’entretien d’embauche et quand j’ai apporté ma démission. » Le problème apparaît également pour les routiers dont la plus large partie du temps de travail s’effectue sur la route, seul dans son camion.

Ces deux secteurs comportent de nombreux obstacles structurels à une mobilisation au sein même de l’espace de travail ; absence de syndicat, précarité, isolement. L’engagement au sein des gilets jaunes peut alors apparaître comme un recours possible et un moyen de se faire entendre. Le mouvement, caractérisé par l’absence de structures préexistantes à la mobilisation a ainsi permis d’agréger en son sein des travailleurs et des travailleuses de secteurs, certes différents, mais subissant la même précarisation et les mêmes conditions de vie. Le rond-point, espace clef de la mobilisation fut un centre névralgique de la coordination militante, de partage de ces conditions de vie et de formulation de revendications liées au travail.

DES REVENDICATIONS LIÉES AU TRAVAIL

« Pourquoi vous mobilisez-vous aujourd’hui ? ». Telle est l’une des questions que nous avons posées dans notre questionnaire. Une étude séparée des réponses entre les différents actes de la mobilisation permet de constater l’arrivée au cours de la troisième semaine du RIC chez de nombreux répondants, avant que la question du référendum ne devienne majoritaire au cours de l’acte 5. Eclipsant partiellement des revendications qui gravitent initialement autour de deux pôles. Le premier se focalise sur « la dignité au travail » avec notamment la hausse du SMIC, la baisse des taxes pour les artisans et les petits patrons. Le second se concentre autour de la baisse du coût de l’essence et la suppression de la nouvelle taxe sur le carburant annoncés par le gouvernement Philippe. Une nouvelle fois ces revendications liées au coût de l’essence ne peuvent être comprises en dehors d’une analyse du travail. Pour beaucoup de gilets jaunes, la voiture est le premier outil de travail. Pour les aides-soignantes et les infirmières à domicile, ou pour les chauffeurs, le véhicule et le carburant sont deux postes de dépenses colossaux. Katy, aide-soignante à domicile de 54 ans nous confie « Mon véhicule, je n’ai pas le choix je dois l’utiliser, le centre communal d’action social me rembourse 14 centimes par kilomètre roulé. Autant dire pas grand-chose. C’est mon outil de travail à la fois le plus précieux et le plus coûteux. A chaque fois que je mets de l’essence, c’est comme si je retirais directement de l’argent sur ma feuille de paie ». Pour celles et ceux qui n’utilisent pas leur véhicule pour travailler, leur véhicule leur sert pour aller travailler. Les distances quotidiennement parcourues par certains manifestants simplement pour se rendre au travail sont extrêmement importantes et bien évidement cela engendre un coût à la hauteur du déplacement.

Une affiche lors du mouvement du CPE en 2006 disait « c’est par le flux que ce monde se maintient ». Les gilets jaunes semblent être à la fois victimes de ces flux, les contraignant à toujours plus de déplacements, de productivité et en ont également été les bourreaux durant les premières semaines de mobilisations. Les blocages de route à partir des ronds-points, les blocages d’entrepôt, de plateformes de distribution ont sans aucun doute marqué de leur empreinte les luttes sociales à venir. « Les luttes infrastructurelles viennent ! ».

L.BONIN & P.LIOCHON

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NOTES

[1] Tous les noms (personnes et lieux) ont été modifiés.

[2] Résultats issus du travail collectif d’enquête du CNRS « jaune vif » regroupant 80 chercheurs et chercheuses. Les analyses ici faites n’engagent toutefois que les deux auteur.e.s

[3] Pierre André Juven, Frédéric Pierre, Fanny Vincent, La casse du siècle. A propos des réformes de l’hôpital public, Raisons d’agir éditions, Paris, 2019.

[4] Le comité invisible, A nos amis, La Fabrique, Paris, 2014.

[5] Laurent Kestel, En marche forcée. Une chronique de la libéralisation des transports : SNCF, cars Macron et quelques autres, Raisons d’agir éditions, Paris, 2018.

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