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Dans quelle société vivrons nous ?
Gilles ROUBY
vendredi 13 novembre 2009
publié par Gilles Patrat , Christian Maurel , Marc Lacreuse

Demain vingt-deux régions devront être renouvelées. Dans les années à venir c’est l’ensemble des collectivités qui seront remodelées, transformées. Quel sera le vrai paysage de la France en 2020 ? De grandes métropoles, au sein d’une Europe des régions ? Des collectivités territoriales dépossédées de la clause de compétence générale et qui ne pourront plus agir pour « compenser » les inégalités sociales, les injustices, et faire jouer les solidarités ? L’enjeu démocratique doit être au cœur de nos réponses.

Dans quelle société vivrons-nous ?

Le monde d’aujourd’hui n’est plus celui que nous avons connu, qui nous a mobilisé pour penser « un socialisme aux couleurs de la France ». Un monde que nous voulions porteur d’émancipation. Passé le temps des révolutions. Les français d’aujourd’hui sont loin des ouvriers de chez Renault des années 70. Loin des cheminots de la grande SNCF. Loin des ouvriers des grandes entreprises privées qui luttaient au risque de leur vie contre l’exploitation capitaliste. Capables de tenir tête dans la rue aux plus rétrogrades des politiques. Capables de rêver l’avenir en se mobilisant pour extraire Nelson Mandela de sa geôle. Capables de manifester contre la guerre, contre les colonisations et contre l’impérialisme américain. Capables parce que conscients des enjeux de ce monde et certains de leur pouvoir à agir et le transformer.

Si les luttes syndicales aujourd’hui sont avant tout des luttes de résistance à la casse industrielle et au démantèlement du service public , et la votation pour la Poste porte en elle cette notion de résistance, quelles sont les perspectives politiques permettant de se mobiliser au-delà ? Quelle force politique est reconnue par les « gens » comme portant un projet de société nouveau, résolument à gauche, qui permette à tout un chacun de comprendre qu’un autre monde est possible ? Basé sur les valeurs des hommes et des femmes pensant les solidarités et refusant les exclusions ? Défendant le service public contre les privatisations ? Luttant pour l’emploi et le pouvoir d’achat contre l’économie financière ? Mettant l’école, l’éducation et la formation au cœur d’un projet de société contre ceux qui ne parlent que d’adaptation et de précarisation ?

Demain, dans les régions comme après demain dans les villes chacun sera amené à défendre des bilans. Des bilans de gauche plurielle, ou des bilans de droite unifiée. Mais plus que les bilans de réalisation, ne faut-il pas davantage voir comment, à partir de nos actes d’élus, nous avons construit quotidiennement une société plus solidaire, plus égale, donnant de nouveaux droits aux jeunes et aux citoyens sur leur lieu de travail ou de vie. Par quels choix conscients, affirmés, volontaires, des élus ont-ils mis en œuvre ces résistances et construit, là où ils étaient en capacité de le faire, les cheminements d’une société humaniste et émancipatrice ?

Comment ne pas voir l’écart qui existe entre ce qu’on croit faire pour le bien des gens, et la perception qu’ils en ont ? Les murs de logements sociaux, même neufs ou réhabilités, ont la même couleur quand on n’a plus rien pour vivre, plus rien pour penser l’avenir, menacés dans son travail, dans son statut, dans ses droits les plus simples, quand on se demande ce que mangeront les enfants le soir… Que reste t’il pour rester digne, se relever, comprendre la société, analyser, parler, se positionner, refuser, résister, dire non et penser, se réunir, comprendre et AGIR.

Quand on n’a plus rien, il nous reste la CULTURE.

Notre culture, pas celle des œuvres qu’on nous présente. Notre culture d’être humain, qui fait ce que nous sommes, êtres humains doués de raison, êtres sociaux, construits au jour le jour par nos parents, nos amis, nos camarades, au travail, dans notre maison ou dans la rue. Notre culture qui nous a amené un jour à dire « non ! » à refuser ce qu’on nous disait pourtant si évident, à faire des choix et les défendre.

Dire oui, c’est d’abord dire non à ces licenciements, dire non au retour au pays d’êtres venus chercher un avenir, dire non à ce projet d’aéroport, dire non à ces cadeaux pour les riches, dire non à la guerre, dire non à la haine, dire non à cette volonté de penser à ma place.

Notre culture, ce sont les idées qu’on s’est construit et qu’on défend, celles pour lesquelles un jour on a dit « oui ». Oui à un engagement, oui à des valeurs partagées, oui à plus de solidarité, oui à une vie meilleure, oui à un espoir d’avenir. Notre culture ce sont ces rencontres qu’on a fait avec les amis du conseil d’administration de la MJC, avec les parents du conseil d’école, avec les camarades du syndicat, avec ce livre qu’on vient de terminer ou cette pièce de théâtre où je ne voulais pas aller et que je ne peux plus oublier.

Transformé ce que je croyais certain. Après « Welcome » je ne verrai plus cet étranger de la même manière. Et cette expo dans le hall de la MJC, femmes afghanes, femmes oppressées … Je me souviens de ce débat sur mai 68 ou au lieu d’une conférence, ce sont des « gens tous simples » qui sont venus témoigner, au milieu de 13 clichés pris au cours d’une manif il y a 40 ans.

Demain sera t’on encore capable de dire « non ! » ? Sera t’on capable tout juste de dire ? Et dans quel lieu, avec quelle forme va-t-on se construire ces résistances, va-t-on rencontrer ces personnes, va-t-on prendre ces responsabilités de citoyen libre.

Quand il faudra demain construire des projets régionaux affirmant des choix différents pour apporter plus là où les gens ont moins, là où ils souffrent et se sentent exclus, de différencier les aides et de soutenir les gens les plus en difficulté ; quand il faudra dire oui à ces formes de culture qui émergent, dire oui à la jeunesse qui se cherche, dire oui à tous ces hommes et ces femmes qui attendent chez eux en se demandant ce qu’il leur reste avec qui le fera t’on ?

Les batailles culturelles sont d’abord des batailles d’idées.

L’idéal pour lequel nous nous sommes engagés politiquement dans cette société n’a pas cessé de vivre. Mais les modes que nous avons utilisé pour faire vivre cet engagement ne sont plus compatibles avec les défis auxquels nous devons faire face. La société que nous impose le « grand capital » et ses élus a pris une autre dimension. Et nous ne pouvons plus négliger la dimension idéologique de ce combat. A nos espoirs de construction, d’émancipation, de solidarité, de justice sociale, nos adversaires, c’est-à-dire ceux qui ont toujours eu en perspective de nous combattre pour imposer plus de profits à une minorité de profiteurs ont petit à petit totalement transformé le terrain de nos batailles.

Leurs premières victoires, c’est d’abord chez chacun des habitants de notre pays qu’ils les ont gagnées, dans leur intimité. Loin des barricades, des piquets de grève et des luttes revendicatives. C’est idéologiquement, c’est-à-dire culturellement, qu’ils ont livré bataille. Et cela en prenant appui petit à petit sur tout ce qui permettait à la gauche revendicative de construire une conscience dans le peuple opprimé. Il y en a certainement d’autres, mais 3 batailles essentielles ont été perdues : • La bataille des mots et des paroles. • La batailles des idées et des valeurs. • La bataille des lieux et des formes.

Sur les 2 premières batailles je ne reviendrai pas longuement. D’autres l’on fait beaucoup plus en détail.

1. Juste, rappelons-nous comment aujourd’hui il n’y a plus d’exploités mais juste des « défavorisés », comment les cultures populaires sont devenues des cultures « urbaines », comment les syndicats sont aujourd’hui des « partenaires sociaux ». Chacun pourra y prendre les exemples de son choix, jusqu’aux cantines scolaires qui sont rebaptisées « restaurants ». On a tant honte de ce qui a du sens ? Comme le dit Franck Lepage, s’il y a des exploités, c’est bien qu’il doit y avoir des personnes qui exploitent. Et contre ceux-là on peut se battre. Mais avec des « défavorisés », comment on fait ? Comment on fait si leur statut est lié à une question de chance (pas né dans le bon quartier) ou de déterminisme social ? Ce qui est vrai pour le mot l’est aussi pour la parole. Parler n’est pas donné à tout le Monde Il n’y a qu’à voir dans les conseils de quartier. Mais aussi la manière dont les délégués des élèves sont traités, voire humiliés, dans les conseil de classe. Et comment les conseils municipaux de jeunes ne sont qu’un simulacre d’intégration des jeunes dans la vie de la cité. Moyens inexistants, questions subalternes à traiter, toutes ces instances ne sont que des lieux d’apprentissage de la docilité et de soumission à l’autorité. Dès l’école, jusqu’à la vie en entreprise, la parole n’a pas la même valeur pour tous.

2. Juste, rappelons-nous comment les idées les plus révolutionnaires, et les symboles qui les représentaient sont aujourd’hui banalisés et récupérés au service d’un projet de société totalement marchand et libéral. Guy Moquet est le plus récent exemple. Mais parlons du merchandising autour de l’image du Ché, ou de la place donnée à la création dans les politiques culturelles. Le patron de TF1 n’expliquait-il pas comment son job était de préserver une part du cerveau disponible pour coca-cola ? La politique du divertissement, sur le petit comme sur le grand écran, dans les salles municipales comme dans les espaces culturels qui sacralisent l’œuvre, a pris le pas sur les politiques culturelles. Pourtant ce sont ces engagements culturels qui ont permis de soutenir les plus grandes luttes du siècle dernier. Au nom des idéaux de la République Eric Besson peut se permettre d’aller dans les extrêmes des politiques les plus réactionnaires en matière d’inégalité et d’exclusion. Mais quelle crédibilité aux voix qui s’élèvent quand elles ont pour limite de ne pas s’éloigner trop d’un discours politique qui veut avant tout donner des garanties sécuritaires ? Sur ce même terrain déserté par les intellectuels, les tenants du pouvoir ont déstructuré le temps de travail et créé les nouveaux critères pour une politique de la culture : le taux de remplissage des salles, le coût de l’aide à la création, et l’enseignement de l’histoire de l’art dans les écoles en guise d’éducation artistique et culturelle.

Mais ces 2 batailles (celle des mots et celle des idées) ne pourraient se gagner si une autre, des plus fondamentales, ne se menait en parallèle, celle des formes et des lieux.

3. Juste, rappelons-nous comment dans les Comités d’Entreprise se sont, petit à petit, avec l’aide complaisante de partenaires sociaux, transformés les logiques de C.E. lieu de rencontres, d’échanges, de paroles, de découvertes, d’émancipations, en services rendus et en chèques loisirs. Nous avons le souvenir du devenir de la bibliothèque du CE Renault au Mans au nom d’une logique de rentabilité. Jack Ralite, mobilisé parmi une centaine d’acteurs locaux, expliquait les enjeux de civilisation qui faisaient de cette bataille une lutte de survie. Il s’agissait de maintenir ces espaces démocratiques, fondateurs de la construction collective des consciences. Ces espaces de circulation des idées et de construction de la culture ouvrière, la culture d’un peuple. Pas seulement la culture d’hier ou une forme de culture « savante » mais bien celle nécessaire aux générations de demain pour survivre dans ce monde d’inhumanité qu’on nous dessine. Survivre, pour construire des résistances. Résister en utilisant des mots, des paroles porteuses de valeurs républicaines, écologiques et émancipatrices. Faire de ces mots, de ces paroles, de ces valeurs, les objets même de la lutte.

Chaque espace alternatif est en lui-même porteur de démocratie. Non pas parce que le lieu aurait en lui des pouvoirs magiques, mais parce que l’espace crée le temps. Ce temps si nécessaire à se poser des questions, à refuser les facilité, à accepter la porosité des débats, à déconstruire les logiques, à commencer à penser collectivement les réponses. Nous touchons à un des aspects les plus essentiels du combat pour la démocratie, celui des formes de l’action.

Pour prendre un exemple, les enjeux sont forts autour de ce qu’on nomme démocratie locale, démocratie participative, démocratie réelle... Associer la population aux choix politiques n’est pas la vraie question. L’enjeu est de trouver les formes pour redonner du pouvoir aux habitants des régions, des territoires de vie, des communes pour qu’ils puissent eux-mêmes se rendre compte de leur capacité à agir sur la prise de décision. Si le pouvoir est la chose la moins partagée qui soit, la démocratie ne peut se contenter d’apparence. Soit la participation citoyenne est réelle, soit elle ne fait que simuler un exercice de la citoyenneté, pour accompagner des décisions déjà prises ailleurs. La différence réside dans la capacité politique de donner aux citoyens des droits nouveaux.

Historiquement le monde ouvrier a construit cette forme de participation. Bénigno Cacérès – fondateur de Peuple et Culture en 1944 – définissait l’éducation populaire comme "l’ensemble des moyens qui permettent de donner à tous les hommes l’instruction et la formation nécessaires afin qu’ils deviennent des citoyens aptes à participer activement à la vie du pays."

Construire de nouvelles logiques pour mener de vraies politiques

Le gouvernement, sous prétexte de RGPP, construit une réforme destructrice du service public et du tissu associatif ainsi que de l’action sociale, et crée une menace directe sur les savoir-faire et l’expérience acquise des associations d’éducation populaire. A l’opposé, il est urgent de réinventer tous les modes de mise en œuvre avec la population des politiques sociales, culturelles, sportives, éducatives, comme des politiques d’urbanisme ou de santé. Les fédérations comme celle des Maisons des Jeunes et de la Culture qui vient de présenter son manifeste pour « dessiner ensemble la société de demain », celle des Foyers Ruraux, Culture et Liberté, d’autres encore, constituent des appuis considérables pour construire avec la population les choix de la société de demain. Il est urgent de redonner toute leur place aux comités d’entreprise, aux fédérations d’éducation populaire, aux collectifs culturels, ou aux associations de locataire, comme partenaires essentiels des politiques locales. C’est un enjeu majeur de démocratie.

Nous sommes face à de nouveaux choix à opérer. Ce que nous avons connu a vécu. L’abstention persistante aux diverses élections doit nous ouvrir les yeux. Les victoires idéologiques (culturelles) des partis gouvernants font obstacle aux constructions possibles d’un autre avenir. Les partis de gauche, les partis politiques eux-mêmes, parce que n’apportant pas d’autres logiques de société, notamment là où ils en ont le pouvoir, participent à cette défaite idéologique.

Comment ne pas réagir face à cette politique dévastatrice du sens commun de la société ? Comment ne pas s’insurger et appeler à prendre là où on est en mesure de le faire des décisions radicalement nouvelles ? Mettre l’humain au cœur d’un projet de société ne dépend que de choix politiques à la portée de ceux qui ont les clés de la cité :

• De vrais politiques écologiques, pensant l’accès aux transports en commun, pensant les énergies de demain, pensant les paysages et les villes. • De vraies politiques sociales, pensant l’accès aux besoins les plus élémentaires, comme par exemple la gratuité des cantines scolaires au même titre que celle de l’éducation. • De vraies politiques du logement pensant l’urbanisme et le cadre de vie d’une manière indissociable des politiques sociales et culturelles. • De vraies politiques d’aménagement du territoire, pensant les solidarités, les entraides et les coopérations comme fondateurs de l’égalité des êtres humains. • De vraies politiques économiques pensant l’emploi et la formation comme un investissement et non une charge de fonctionnement. • De vraies politiques démocratiques, pensant le citoyen comme acteur des décisions, du contrôle des politiques publiques, et redéfinissant l’ensemble des missions des services publics dans de nouvelles chartres de territoire construites avec le mouvement associatif. • De vraies politiques culturelles enfin, permettant à tout un chacun de se réapproprier l’usage des mots, la liberté des paroles, la confrontation des idées, la défense des valeurs qui seules font société.

Une urgence de société : réhabiliter le politique

Pour gagner à gauche, il faut se remettre au travail. Refuser toutes les complaisances qui rendent confortables nos positions d’élus, ne pas se retrancher derrière nos bilans. Il nous faut refuser les facilités de gestion, comme ces établissements publics administratifs ou ces DSP qui n’ont que pour seul effet d’éloigner le citoyen de la mise en œuvre des politiques territoriales. D’autres modes de gestion existent ou sont à construire mais imposer la démocratie au local, permettre aux habitants de maîtriser et d’agir sur leur environnement, sur leurs conditions de vie, sur l’accès à l’emploi, à la culture, à l’éducation passe d’abord par une volonté politique.

Dans quelle région avons-nous su construire cet autre modèle auquel les hommes et les femmes de ce pays pourraient faire référence ? En s’abstenant massivement, les hommes et les femmes de ce pays nous disent qu’ils n’ont plus besoin d’élus qui ne leur redonneront pas demain, donc maintenant, les moyens de vivre et d’élever leurs enfants, de construire leurs vies de citoyens libres, égaux et solidaires.

C’est bien un nouveau modèle de société que nous devons construire. Un modèle qui lie l’économique et l’écologique, le social et le culturel. Une société qui porte haut son nom : démocratie.

Gilles Rouby Militant de l’éducation populaire Le Mans