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Dans la tribune de la FONDA n°215 / septembre 2012.
Démocratie participative : un échec plutôt rassurant.
Pascal Aubert.
mercredi 7 décembre 2016
publié par Christian Maurel

Cette contribution est toujours d’une brulante actualité au moment où de nombreux candidats à la présidence de la République commencent leurs propos ainsi : "les Français, pensent, disent, attendent de nous, veulent que..." alors que ces mêmes Français n’ont jamais eu réellement la possibilité de dire ce qu’ils veulent, attendent et proposent, sauf à travers des sondages d’opinion auxquels on peut souvent faire dire tout et son contraire . Et si ce comportement électoraliste était un des traits, essentiel (et essentialisant), du populisme !

Christian Maurel, corédacteur du site.

Démocratie participative : un échec plutôt rassurant.

Au commencement de notre démarche de mobilisation, il y a le constat partagé d’un échec massif de ce qui s’est appelé démocratie participative, participation des habitants, etc., ces dernières années. Sensées régénérer une démocratie représentative mal en point au plan local, ces démarches après une période assez foisonnante au début des années 2000, se sont affaiblies voire ont disparues. Elles ont presque toutes été marquées par les mêmes limites rapidement atteintes : très faible participation, très faible représentativité, très faible intérêt de ce qu’elles produisent : en bref, beaucoup de temps et de communication pour presque rien.

Ne pas se tromper d’analyse.

La plupart des explications entendues depuis dix ans (ou plus) pour expliquer la faiblesse des résultats de ces démarches participatives (ou de la mobilisation électorale) tournent autour des handicaps et caractéristiques des milieux populaires : ignorance, individualisme, égoïsme, consumérisme se seraient développés au sein de ce milieu qui éloigneraient le peuple de la participation. « Les gens » ne s’intéressent qu’à leurs intérêts particuliers et sont incapables de s’impliquer dans des réflexions complexes. Si ça ne marche pas, c’est de la faute de ce que sont ou ne sont pas « les habitants ». Ce discours est d’autant plus fort et teinté d’amertume qu’il est porté par des acteurs (politiques ou techniciens) qui ont investi beaucoup de temps, d’énergie et de moyens dans ces démarches participatives.

La conclusion logique de cette analyse est, soit qu’il faut arrêter ou se limiter à des dispositifs ne touchant que ceux qui sont capables, soit qu’il faut former les habitants pour qu’ils soient un jour au niveau nécessaire à une implication dans ces dispositifs. Et si on faisait complétement fausse route sur le diagnostic ? Et si le problème venait non pas de la demande de participation mais de l’offre qui est faite ? Et si les « habitants » avaient d’excellentes raisons de ne pas participer ? C’est cette piste que nous avons décidé d’explorer et qui éclaire de manière renouvelée le même constat d’affaiblissement de notre démocratie locale. Elle permet également de faire apparaître les points d’appui pour une nouvelle dynamique.

Ce constat a été fait par de nombreux travaux universi-taires (Loïc Blondiaux, Yves Sintomer, Marie Hélène Bacqué, Marion Carrel, Thomas Kirszbaum...) et nous nous sommes en partie nourris de ces analyses pour étayer notre positionnement.

Le contresens de base.

Les politiques publiques, et même la politique de la ville, ont construit au cours des vingt-cinq dernières années une représentation des milieux populaires (dont les étrangers) qui ne les considèrent que comme des porteurs de handicaps, de difficultés, de problèmes voire comme étant eux-même des problèmes à disperser... C’est une erreur fondamentale ! Non pas considérer qu’une partie importante de nos concitoyens a des difficultés sur lesquelles il faut agir mais de les réduire à cette dimension en ignorant et en finissant par méconnaître une autre caractéristique des milieux populaires  : la débrouille, le système D, la capacité à survivre avec peu et à bricoler des solutions improbables. Pour être issu de ce milieu, je peux mesurer l’écart croissant et énorme entre cette réalité et la représentation que se font les concepteurs des politiques sociales au sens large.

C’est un contresens renforcé par l’élévation régulière du niveau d’instruction et d’accès à l’information et à l’individualisation des parcours qui a contraint à développer plus d’autonomie dans l’ensemble de la société. A contrario d’une analyse souvent lue, nous pensons que le potentiel d’action citoyenne est plus fort que jamais dans la société française. Faisant en partie fausse route, les politiques sociales se sont donc concentrées sur la distribution de prestations et sur la réparation, niant les potentiels et les capacités des publics auxquels elles s’adressent. Les dispositifs participatifs portent la marque de ce contresens.

Cinq bonnes raisons pour lesquelles ça ne marche pas !

► Le choix des questions et des enjeux est toujours fait par l’institution de manière descendante : on ne croit pas dans la capacité des gens à réfléchir, alors on décide pour eux ce sur quoi il est utile de débattre, principalement des enjeux d’aménagement urbain. On prend d’abord les décisions essentielles et on trans- forme les dispositifs de concertation en campagnes d’information renforcées. On se prive d’un premier ressort de l’engagement et de la mise en mouvement : l’intérêt pour la question et le projet. On s’engage pour ce qui nous concerne ou ce à quoi on croit. Le potentiel d’action citoyenne est plus fort que jamais dans la société française.

► Les habitants n’ont aucun pouvoir sur les décisions qui sont soit déjà prises, soit prises ailleurs. On se prive d’un second ressort essentiel de l’engagement ou de la mise en mouvement : le poids, la capacité d’influer... bref le pouvoir qu’auront le temps et l’énergie passés sur une question ou un projet. C’est vrai pour l’investissement politique, professionnel... c’est également vrai pour l’investissement citoyen.

► En déniant de facto à la société civile la légitimité de l’action sur les questions d’intérêt général ou de bien commun (elle ne lui est reconnue qu’en tant qu’instrument de l’action publique) on se prive du troisième ressort : le plaisir de faire des choses, de réaliser soi-même des actions que l’on a élaborées, créées.

► En essayant systématiquement d’éviter l’expression des conflits d’intérêts (qui sont consubstantiels à la vie collective sur un territoire) on se prive du quatrième ressort de l’engagement ou de l’implication : la colère ou le désaccord, que leur négation ne fait pas disparaître, alors que leur prise en compte et leur résolution collective pourrait transformer en moteur du débat public et du projet d’un territoire.

► En se défiant de fait des groupes non institutionnels (partis, syndicats, associations instituées...) ou en les encadrant strictement dans le cadre des politiques publiques, on limite le quatrième ressort de l’engagement : la dimension collective de l’action, la force d’entraînement d’un groupe qui réalise ensemble des choses, qui remporte des victoires et les fête ensemble... qui se construit un bout d’histoire commune. La difficulté (c’est un euphémisme) à prendre en compte la dimension communautaire de la société est une dimension actuelle et forte du problème.

En ne croyant pas à tout cela, nulle surprise que l’offre officielle et descendante de participation ne soit dans l’immense majorité des cas que d’une grande pauvreté : on pourrait presque pour la décrire paraphraser les règles de la tragédie classique : unité de lieu (le préau de l’école), unité de temps (19 ou 20 h), unité d’action (aucune si ce n’est de l’information descendante). Ces raisons sont effectivement « bonnes », d’autant qu’elles se cumulent et peu vent se résumer en une phrase : « On demande à des gens qui rencontrent des difficultés économiques, de délinquance, d’échec de leurs enfants, de santé... de venir échanger des soirs de la semaine, assis comme à l’école face à des élus et techniciens sur des projets urbains pour lesquels les choix essentiels ont déjà été faits, dans le cadre desquels ils ne pourront rien faire concrètement et sur tout pas en collectif. » La phrase est indigeste, mais l’offre participative l’est encore plus !

Refonder une nouvelle période qui parie sur le pouvoir d’agir de la société civile.

Ce constat pourrait être effectivement tragique s’il ne portait en creux les points d’appui pour ouvrir une nouvelle période. Si l’on suit notre analyse sur le contresens qui fonde l’échec des démarches de participation et de démocratie participative, les leviers à activer pour redynamiser notre démocratie apparaissent en creux. Il faut agir dans deux directions complémentaires : appuyer et renforcer le pouvoir d’agir des habitants et partager le pouvoir d’élaboration des décisions publiques.

Il faut à la fois renforcer, outiller, faciliter le travail... de la colonne montante des initiatives et actions citoyennes et ouvrir, démocratiser, élargir l’accès aux dis positifs institués. C’est à ce double prix que l’on peut imaginer à la fois que le potentiel de la société civile se réalise et renforce la cohésion sociale, mais également que le fonctionnement démocratique retrouve sens et vitalité.

Appuyer et renforcer le pouvoir d’agir des habitants.

Le potentiel citoyen que j’évoquais plus haut est très visible dès qu’on change le regard. Le nombre de micro initiatives de quartier, de groupe plus ou moins formels qui tentent des choses est impressionnant. On peut observer que les effets de la crise économique, sociale et également politique commencent à créer de l’urgence et à certains endroit de la prise de conscience que « les choses ne s’arrangeront pas toutes seules ». C’est très vrai d’une nouvelle génération qui se met en mouvement dans des cadres d’organisation différents des générations précédentes, mais qui manifeste la même énergie, la même envie de justice et d’action.

Il faut bien dire que les institutions, et les associations traditionnelles qui sont souvent elles mêmes un peu institutionnelles, n’ont pas su voir ou pas su quoi faire de ce potentiel, cherchant la plupart du temps à le canaliser dans des dis- positifs ou s’en méfiant au nom du communautarisme ou de l’illégitimité d’intérêts particuliers. Il s’agit, pour le bien commun, de transformer le regard sur ce potentiel de mobilisation de la société civile et... de lâcher les chevaux.

Les acteurs associatifs et singulièrement le secteur de l’éducation populaire devraient jouer un rôle essentiel d’appui, de facilitation, d’outillage de ces mobilisations citoyennes. C’est une nouvelle page de la longue histoire de l’émancipation et de l’autonomie que nous devons écrire ensemble. Il y a un travail important à faire, déjà engagé par certain réseaux (dont les centres sociaux et les réseaux du collectif Pouvoir d’agir), de changement de regard et de posture des acteurs associatifs de terrain pour être davantage des appuis aux initiatives citoyennes.

On peut, et c’est le projet du collectif Pouvoir d’agir, intervenir à plusieurs niveaux : − soutenir et protéger les initiatives existantes ; − réunir les moyens matériels, humains, financiers pour les amplifier ; − favoriser la rencontre et la mise en relation des groupes locaux entre eux ; − accélérer l’entraînement à l’action collective en mutualisant les savoir-faire et les méthodes de mobilisation ; − impulser et donner envie là où il faut un starter à l’action ; − favoriser les démarches qui intègrent les personnes les plus en difficultés.

On pourrait attendre des institutions qu’elles rendent possible ce travail en des serrant les cahiers des charges sous lesquels elles ont enfoui nombre d’associations....

Partager le pouvoir d’élaboration des décisions publiques.

Nous vivons en France dans une culture excessivement délégataire. Nous sommes certes un des premiers pays à avoir reconnu le peuple comme source de la légitimité mais nous sommes un de ceux, parmi les démocraties, qui a mis le plus de distance entre le peuple et les espaces de décision. La distance sociologique entre les dirigeants (élus et administratifs) et les habitants s’est accrue dans les territoires populaires au cours des quarante dernières années, le cumul des mandats entre eux et dans le temps a par ailleurs stérilisé l’offre politique, les processus de décisions sont concentrés entre quelques mains d’élus et de hauts techniciens et, je l’ai évoqué plus haut, les processus participa tifs n’ont pas corrigé le tir. Pour citer Jean-Pierre Worms, la montée de l’abstention peut être lue aussi comme une crise de la délégation de pouvoir. Il y a là des remèdes et leviers imaginables.

Changer le regard pour changer les pratiques.

Ce qui est entrepris par certains réseaux associatifs doit s’amorcer du côté des porteurs des politiques publiques, élus et techniciens. Accepter de questionner leur regard et leurs analyses sur ces questions est une des conditions à la modification des conditions d’exercice du pouvoir. La décentralisation ne s’est pas traduite par une démocratisation locale, les Girondins ne se sont pas avérés plus démocrates que les Jacobins. La formation des élus et des fonctionnaires et particulièrement les logiques de formations action ou de co-formation sont au cœur de cette question.

Changer les pratiques sans faire table rase.

On peut tout à fait partir des outils existants (conseils de quartier, conseils de développement, démarches de soi disant concertation...) et les faire muter dans le sens de la mise en débat avec tous, de l’élargissement systématique des publics sollicités, de l’intégration des questions ascendantes, émergentes, de l’animation de projets de territoires...

Nous pourrions à peu de frais transformer ces espaces souvent en panne, pour leur donner une seconde vie tournée vers la mise en débat et en projet du territoire et de ses enjeux avec toute ses composantes. Les propositions opérationnelles et procédurales ne manquent pas !

Un moment historique ?

Les militants, même réformistes radicaux, ont tendance à prophétiser l’arrivée du grand chamboulement (soir ou matin selon les écoles...), cependant nous sommes plutôt nombreux à penser ces derniers temps que nous vivons un moment de mutations importantes, ouvert par la juxtaposition des crises économiques, environnementales, sociales et politiques. Ce moment de mutations, qui oblige déjà à repenser l’État providence, et se traduit par un désarroi d’une partie des porteurs de l’intérêt général, peut permettre d’amorcer ce double mouvement pour créer un nouveau souffle démocratique dont nous avons urgemment besoin.

Pascal Aubert, fonctionnaire territorial et militant associatif (Fédération des Centres sociaux et du collectif "Pouvoir d’agir").


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