Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesPsychiatrie et alentours
Progression d’une recherche-action à partir des Cahiers du danseur Vaslav Nijinsky
Dieu Nijinsky ?
Par Madeleine Abassade
mardi 9 juin 2015
publié par Marc Lacreuse , Madeleine Abassade

Dans un premier article paru sur ce présent site, à la rubrique Psychiatrie et alentours, nous avions publié un texte sur la lecture des Cahiers du danseur Vaslav Nijinsky http://www.mille-et-une-vagues.org/...

Dans ce second article, il s’agit de continuer à porter à la connaissance d’un plus large public, y compris celui non spécialiste de la danse, voire n’allant jamais ou peu au théâtre, la possibilité d’une lecture des Cahiers de Vaslav Nijinsky et de partager, de mettre en commun nos ressentis, nos savoirs sur la période des Ballets Russes, la montée du Bolchevisme en Russie, les pratiques de la danse, les ressentis de la souffrance psychique, aiguiser nos sens perceptifs... [1]

Progression d’une recherche-action à partir des “Cahiers” du danseur Vaslav Nijinsky [2]

“DIEU NIJINSKY ?”

- Lecture à haute voix au bord de la mer. Pourquoi ? ...

Le choix d’Asaf (Bodylab Asaf Bachrach) d’enregistrer ma lecture d’extraits des Cahiers du danseur et chorégraphe V. Nijinsky sur une plage dans Les Pouilles (Italie), https://drive.google.com/file/d/0B7... où on entend les vagues s’échouer, apporterait à Nijinsky un contexte qu’il aurait probablement aimé : l’eau et nager.

Il détestait en effet les montagnes. Après sa dernière tournée en Amérique -1917-, ce fut malgré son propre désir qu’il accepta d’aller vivre dans un village suisse (2000 mètres d’altitude), où il dessina sur des cahiers, et en janvier 1919 commença à rédiger ses manuscrits. Dès la première page Nijinsky écrit : ” La Suisse est malade car elle est toute en montagnes”.

Ces extraits rassemblent en particulier ce qui a trait à ce que certains pourraient appeler, ou ont diagnostiqué, comme étant la production d’ un délire mystique, voire schizophrénique.

Presque cent ans après, la parole du danseur prend une coloration qui entre étonnement en résonance avec la montée du religieux et vient s’opposer aux fanatiques qui pour exercer leur violence se réclament de Dieu. Mais face aux risques de l’anachronisme, de récupération de la parole libre du danseur et aux tentations d’interprétations réductrices qui rapidement l’ont rangée dans l’expression de la folie de la maladie mentale, la parole de Vaslav Nijinsky est à entendre comme celle d’une poésie dansée. Son écriture est aussi rapide, fulgurante, sans concession que celle de sa danse.

- Se perdre….

Le lecteur perçoit une tentative d’organisation de la pensée de l’auteur. Il se perd probablement dans la lecture d’où surgissent des métaphores, des souvenirs, des sensations, de la souffrance. Le lecteur est possiblement lui-même, en disponibilité à un état modifié de la conscience.

Pour le danseur c’est "l’état de danse" qui cependant n’est pas tout à fait la perte des repères. La durée a son importance, ainsi que le rythme soutenu. Même en état de transe on pourrait interroger la perte réelle de la conscience du lieu et du rapport à l’environnement, s’il en est, elle serait, pourrait-on dire, partielle. C’est une forme d’état hypnotique. Selon Léon Chertok, l’état d’hypnose ne peut se produire qu’avec l’accord du sujet. [3] Au cours de nos explorations dansées en Italie, https://porizon.wordpress.com/jour-5/, nous avons expérimenté une mise en situation organique de la perte des repères…

Nijinsky écrivant serait-il lui-même perdu, en perte de repères ? Hypnotisé par sa feuille, sous l’effet d’un besoin irrépressible d’écrire, sans s’arrêter. Sous l’emprise d’un autre lui-même, il se dédouble, il parle à cet autre en lui : "Je suis Dieu" et "Dieu m’a dit (...)" Est-ce que Dieu serait le seul repère qui lui reste pour ne pas "perdre le nord" ?

Cette question de l’être perdu nous invite à relire le texte de E. Straus, transmis par Romain Bigé, sur lequel nous avons dansé le 3 juin, dont cette phrase : “Un homme perdu a donc aussi un sens métaphorique : il a quitté le contexte ordonné systématiquement de l’espace social ; sociologiquement parlant, il n’a plus de place.” [4].

- Le danseur chercheur…

L’écriture d’un danseur au travail de la composition est d’abord un chercheur, qui intègre ses états d’être, ses pensées intimes et politiques, son rapport au monde, ses tâtonnements, ses aspirations. Il écrit avec son corps en mouvements qui, pourrait-on dire, est son stylo. C’est à partir de cet ensemble de matériaux “abstraits”, incorporés, et de ses techniques, de ses savoirs acquis, qu’il improvise, dont la rature fait partie intégrante, avant qu’il fixe sa chorégraphie. Sa chorégraphie qu’il interprétera lui -même, ou la transmettra à des danseurs, puis enfin la présentera au public.

Si l’écriture chorégraphique définitive et sa rythmique, sa gestuelle musicale, ont finalement épuré la matière d’origine et fixé les pas ainsi que les déplacements spatiaux et la thématique qui peut revêtir plusieurs formes, intégrer différents styles et la collaboration d’autres arts, la danse reste éminemment vivante, fragile, organique, éphémère.

“Dépassé de tous côtés par mes propres actes, noyé dans la généralité, je suis cependant celui par qui ils sont vécus, avec ma première perception a été inauguré un être insatiable qui s’approprie tout ce qu’il peut rencontrer, à qui rien ne peut être purement et simplement donné parce qu’il a reçu le monde en partage et dès lors porte en lui-même le projet de tout être possible, parce qu’il a une fois pour toutes été scellé dans son champ d’expériences (…)" [5]

Une fois composée, écrite dans l’espace, la danse se transmet encore et toujours oralement, s’appuie sur l’expérience de la pratique, sur les notes, voire les enregistrements filmiques. Il est important de rappeler que Nijinsky fut précurseur en matière d’invention d’une notation pour la danse.

- Une matière incandescente…

Par la lecture des Cahiers de Vaslav Nijinsky, nous pourrions dire que nous entrons dans la matière incandescente qui précède et prolonge le solo qu’il présenta à l’hôtel Suvretta de Saint-Moritz Dorf en Suisse le 19 janvier 1919 et que son épouse intitula “la danse de la vie contre la mort”. Selon ses biographes, le danseur commença à écrire tout de suite après ce solo et son écriture s’arrêta le 4 mars date de son hospitalisation sous contrainte en psychiatrie. Il n’est pas certain que ce fut sa dernière danse, comme on a tendance à l’affirmer. Mais ce fut son ultime apparition devant un public, riche, probablement en villégiature ou réfugié en Suisse, désireux de s’amuser en cette fin de première guerre mondiale.

Après cette dernière danse, il écrivit : ” Mes muscles sont fatigués, mais moi je ne suis pas fatigué. Je leur ai promis de danser, c’est à dire aux aristocrates. Je ne danserai pas pour eux car ils croient qu’ils peuvent tout avoir. Je ne veux pas leur donner mes sentiments, car je sais qu’ils ne me comprendront pas. ” [6]

Comme on peut l’entendre à la fin de l’enregistrement, les écrits de V.Nijinsky s’arrêtent le 29 février 1919. (300 pages en un mois et dix jours ?! )

Adulé pendant la période où il dansa sur les scènes internationales et participa à la notoriété des Ballets russes de Diaghilev, il fut celui que la presse et ses admirateurs appelèrent "le dieu de la danse".

Madeleine Abassade, [7]

Post Scriptum :

Bibliographie complémentaire à celle transmise dans la pièce jointe http://www.mille-et-une-vagues.org/...

Bronislava Nijinska. Mémoires. 1891-1944. Autobiographie. Ramsay. 1981

Françoise Reiss. La Vie de Nijinsky. Editions d’histoire et d’art 1957

Federico Garcia Lorca Jeu et théorie du Duende, Édition bilingue, traduction de Line Amselem, Allia, Paris, 2008

[1] Ma lecture à haute voix d’extraits des Cahiers du danseur Vaslav Nijinsky a commencé en janvier 2015. Elle a suscité plusieurs rencontres

[[10 janvier Paris avec Elisabeth Burg pour le séminaire De la Trinité en déroute au sinthome de Lise Maurer

28 mars Angers rencontre petite résidence avec la flûtiste de Pan Ségolène Baelde

11 avril Paris avec Ségolène pour “Cultures et passions sous la pyramide”, avec Hélène et Marie-Christine. Association Aurore [[L’association Aurore a pour buts la réinsertion sociale et professionnelle de personnes en situation d’exclusion et/ou de précarité.

25 avril Montreuil à la Maison de l’arbre d’Armand Gatti avec Ségolène pour les 20 ans de la revue Cassandre/horschamp

23-24 mai Montpellier avec des dessins de Geneviève Chabel

1- 2 juin Ostuni (Italie) avec Germana, les danseurs de Porizon ; Bodylab Asaf Bachrach https://porizon.wordpress.com/jour-5/. Prise de son sur Iphone par Biliana Vassileva : https://drive.google.com/file/d/0B7... (Durée 7 mn.)

[2] (traduit du russe par C. Dumais-Lvowski et Galina Pogojeva. Editions Babel. 2000)

[3] L’hypnose. Les problèmes théoriques et pratiques. Masson 1961.

[4] E. Straus, Du sens des sens. 1935. II-7 "De la différence entre le sentir et le percevoir"

[5] Merleau Ponty Phénoménologie de la perception. 1945 Tel Gallimard 2008. P 416

[6] Nijinski. Cahiers. Version non expurgée. Traduction C. Dumais-Lvowski et G.Pogogeva. Actes Sud 1995 p 32

[7] “Nijinsky un saut dans l’écriture”. Madeleine Abassade. Article publié sur le site Education Populaire & Transformation Sociale http://www.mille-et-une-vagues.org/...


Répondre à cet article
Documents joints à cet article :