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EMEUTES URBAINES OU SOULEVEMENTS POPULAIRES ?
Michel FIZE.
jeudi 8 septembre 2011
publié par Christian Maurel , Marc Lacreuse

Quand de jeunes Tunisiens ou Égyptiens se révoltent contre le pouvoir en place, on parle de « soulèvement populaire » ou d’« insurrection » ; quand, en France, des agriculteurs mécontents saccagent une préfecture (ou d’autres lieux publics), on parle alors de « paysans en colère » ; mais, quand des jeunes en difficulté économique (avérée), en France ou à Londres, affrontent les forces de l’ordre, il est question d’« émeutiers », voire, si ces jeunes vandalisent des magasins, de « casseurs » ou de « pillards ». Bien entendu, le vocabulaire utilisé n’est jamais innocent et traduit bien des représentations sociales et des choix idéologiques (avérés eux aussi).

Les événements très violents qui se sont déroulés ces derniers jours dans les quartiers majoritairement populaires et immigrés de Londres, Birmingham, Liverpool, Leicester… n’ont été qualifiés ni de « révoltes » ni de « soulèvements populaires », mais d’« émeutes », selon une terminologie déjà utilisée en France en 2005.

Ce qualificatif est problématique. Il est même d’une rare violence (et il est bien connu que l’on ne répond pas à la violence par la violence !). Selon une étymologie que je fabrique ici, pour la circonstance, le terme « émeute » vient en effet de l’association du préfixe latin e (ex), qui signifie hors de, et du nom commun « meute », qui désigne, selon Le Petit Robert, « une troupe de chiens courants dressés pour la chasse à courre » et, par extension, « une bande de gens acharnés à la poursuite, à la perte de quelqu’un ». Donc, l’émeute est bien, par définition, une meute de gens sortant de chez eux pour se livrer à quelque agression ou saccage. Pour David Cameron aujourd’hui, comme pour Nicolas Sarkozy hier (en 2005), des jeunes (ils le sont majoritairement mais pas exclusivement ainsi que le montrent les procès en cours), qui frappent, cassent, pillent, volent, ne sont qu’un ramassis de voyous que la loi doit réprimer sévèrement. Ainsi fait la justice anglaise actuellement.

Le Petit Robert nous donne, lui, une vraie définition de l’« émeute ». L’émeute, dit-il, est un « soulèvement populaire » spontané. Nous voici rassurés : ce à quoi nous avons assisté à Londres et dans d’autres villes, ce sont donc bien d’abord des « soulèvements populaires ». On en connaît l’origine : la mort d’un jeune Antillais de 29 ans présumé chef de gang, suite à un tir des forces de l’ordre (dans des conditions obscures qu’une enquête en cours cherche à éclaircir). Une première motivation au soulèvement s’ensuit logiquement pour les émeutiers : la vengeance – vengeance contre cette police qui harcèle, humilie au quotidien, tape et gifle quelquefois. La deuxième raison de l’émeute n’est pas loin : la révolte contre un pouvoir politique jugé à la fois corrompu (avec les puissances d’argent) et impuissant à résoudre la crise économique, en particulier le gravissime problème de l’emploi des jeunes. Une troisième raison relève de notre société de richesses et d’hyperconsommation. Les émeutiers – certains l’ont dit explicitement – ont repris par la force ce dont ils estiment avoir été indûment spoliés : les biens, précisément, d’une consommation auxquels beaucoup, par manque ou insuffisance de revenus, ne peuvent plus prétendre désormais. La mise à sac du bâtiment Sony à Londres est à cet égard symbolique.

Si, en conclusion, il semble que les « émeutiers » de Londres ne soient pas « politisés », au sens de l’appartenance ou de l’affiliation à un mouvement révolutionnaire ou anarchiste particulier, ils n’en sont pas moins « politiques » au sens de l’expression (non verbale, il est vrai) de revendications sociales implicitement connues : réussite scolaire et emploi pour tous, garanties d’avenir pour chacun. Les « émeutiers », anglais ou français, ne sont pas des « rebelles sans cause », selon une vielle expression américaine : ce sont des rebelles conscients d’un juste combat à mener.

Des « indignés » de Madrid aux « émeutiers » de Tottenham, il n’y a finalement qu’une classe (sociale) de différence. Tandis que les premiers sont largement issus des classes moyennes et usent de modes de contestation « pacifiques », que les seconds appartiennent principalement aux classes populaires et protestent violemment, c’est bien toute une génération qui exprime, à ses façons, une formidable plainte contre la situation humainement et démocratiquement indigne qui lui est faite : l’exclusion. À travers elle, enfin, c’est bien de tous les abandonnés et exclus du monde que cette génération se fait le porte-parole, et peut-être l’avant-garde.

Michel FIZE, sociologue au CNRS, auteur des Bandes, de l’entre-soi adolescent à l’autre-ennemi. (DDB 2008).