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Education populaire : manières de faire. Quelques propositions.
Par Christian Maurel.
samedi 17 octobre 2015
publié par Christian Maurel , Madeleine Abassade

Il y a d’innombrables manières de faire de l’éducation populaire. Nous nous limiterons à quelques unes d’entre elles et revendiquerons ce que nous avons proposé, il y a déjà longtemps (« Vers un social culturel », Cahiers de l’animation n°56, INJEP, 1986 ; Éducation populaire et travail de la culture, L’Harmattan, 2000), à savoir « une imagination praxéologique » sans limites. On peut, en effet, dans ce domaine, expérimenter et inventer tous les jours, à condition de ne pas être démagogique et de ne pas jouer aux apprentis sorciers. Et il y a sans doute une éthique et une déontologie de l’éducation populaire, même si ce sujet est rarement abordé. Quelques manières de faire donc, qui sont largement tributaires de l’expérience de son auteur :

- le « voir, comprendre, juger et agir » des mouvements de jeunesse, la JOC en particulier. Il s’agit d’un processus que nous retrouvons aussi dans les mouvements sociaux lorsqu’ils veulent s’engager dans l’action. Un grand moment culturel (expression, analyse, débats contradictoires, définition d’une stratégie, ce que nous appelons une « intelligence organique »…) précède le passage à l’action.

- le processus « paroles, savoirs, pouvoir, œuvre, émancipation » expérimenté et théorisé par le sociologue, Pierre Roche, où l’on voit comment se travaillent mutuellement des postures et des actes culturels favorisant les possibilités d’agir sur les situations et de s’en émanciper (voir « Approche clinique et éducation populaire », Cahier du laboratoire du changement social, n°7, L’Harmattan).

- Le « partir de ce qui affecte les gens » expérimenté par l’Université populaire-Laboratoire social de la MJC de Ris-Orangis en banlieue parisienne. Un groupe de travail se constitue autour d’une réalité qui affecte les gens dans la proximité, la problématise, enquête auprès des habitants, construit des savoirs et des propositions, porte le débat sur la place publique, auprès des institutions et des élus.

- « Faire conflit et fertiliser les désaccords ». C’est plus une posture qu’un mode d’action particulier. On peut l’adapter dans une instance délibérante comme dans la mise en place d’un projet ou dans le traitement d’une question de société. Paradoxalement, pour pouvoir réellement coopérer, il faut d’abord « faire conflit », c’est-à-dire mettre en mots les désaccords permettant de dépasser les contradictions d’intérêts et de points de vue.

- « Passer d’une pédagogie du modèle à une pédagogie de résolution des problèmes ». Il s’agit là d’un principe pédagogique qui peut valoir dans une multiplicité de pratiques. Pendant très longtemps - et c’est encore souvent le cas, notamment dans les apprentissages - le « maitre » montre ce qu’il convient de faire et l’ « élève » est invité à reproduire. Nous sommes dans une pédagogie du modèle de la « bonne » culture, du « bon » geste, de la « bonne » citoyenneté… L’évolution de notre monde, sa complexité croissante, les capacités nouvelles des individus qui sont nourris d’un flot d’informations, nous conduisent à une pédagogie de la résolution des problèmes qui doit mobiliser les intelligences, les savoir-faire, les sensibilités et les aspirations de tout un chacun.

- « Le processus de création partagée » qui, comme le fait Armand Gatti, consiste à partir de gens en situation, de développer de la parole, d’écrire, de créer (ici la dimension artistique importe), de faire œuvre et d’aller à la rencontre d’un public. Les expériences sont nombreuses, multiples et très diverses. Pensons à Place des Mythos, spectacle réalisé à la MJC de Ris-Orangis et qui aborde la difficile question de l’homosexualité et de la rumeur dans les quartiers populaires, ou encore Hip-H’opéra à Martigues qui associe la MJC et certains Centre Sociaux dans une opération qui durera quatre ans, et mobilisera 130 danseurs issus des quartiers, des musiciens, une chorale, des images vidéo. Il s’y joue de la prise de conscience, de l’émancipation, de la puissance collective d’agir, de la transformation des personnes et des rapports sociaux et urbains.

- « Les Scènes Culturelles de Proximité », idée lancée par les MJC des Pays de Loire au moment du conflit des intermittents du spectacle. Le terme de « scène » ne doit pas être pris au sens strict de lieu de spectacle. Cela peut être des espaces très divers : le hall d’accueil, le parvis, la rue, les places publiques, les préaux d’école… dans lesquels les « gens » se mettent en scène, se jouent des scènes, montent sur scène…. Les artistes y sont en résidence de création dans une association des professionnels et des amateurs, de la démocratisation de la culture et de la démocratie culturelle, de l’évènementiel et du travail quotidien de fond (sensibilisation, éducation, apprentissages, médiation…). S’agissant des jeunes, la SCP est un espace projet qui fait le lien entre les questions qu’ils se posent et qu’ils ont à résoudre, et leur transcription métaphorique sous forme de créations artistiques. A travers toutes les pratiques, réalisations et développements des possibles, la SCP devient un acteur de l’action territoriale et de la démocratie locale. Ainsi, répond-t-elle mieux du projet d’un président de Maison de la Culture et des Loisirs d’Alsace disant dans son rapport moral annuel : « Traiter le social par la social permet de subsister, traiter le social par le culturel permet d’exister ».

- « Permettre le cheminement de la pratique d’activités de loisirs à la puissance individuelle, collective et démocratique de créer et d’agir ». C’est toute la question qui est posée aux nombreuses structures/équipements dits « socioculturels » qui se disent d’ « éducation populaire », veulent en définir le projet adapté à leur situation (histoire, environnement, publics, partenaires…) et le mettre en œuvre. Comment articuler une attente légitime de loisirs qui est guidée par le principe de plaisir ou d’intérêt privé, et l’ambition plus exigeante de s’impliquer dans l’action collective et dans les affaires de la cité ? Il n’y a pas une seule et bonne réponse à cette question. Cela se saurait et il n’y aurait plus qu’à passer à l’application. Des pistes : la création de fin d’année est déjà un pas ; aider les usagers et adhérents, une fois l’an, à conduire un projet qui les fera sortir du dojo, de la salle de danse ou des quelques mètres carrés de leur atelier, comme, par exemple, mener une action en milieux hospitalier, construire une exposition, un débat ou un théâtre forum sur une question de société en lien avec leur activité de loisir...

Ces manières de faire de l’éducation populaire feront un peu plus tard, à l’occasion de nouvelles publications, l’objet de plus de détails.

Christian Maurel.


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