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Dans Le Monde du 3-8-2018.
En Asie, comme ailleurs, le politique se joue aussi en dehors de l’Etat.
par Delphine Allès.
samedi 11 août 2018
publié par Christian Maurel

En Asie, comme ailleurs, le politique se joue aussi en dehors de l’État.

La diversité des mobilisations politiques ne se limite pas aux institutions ni à la dissidence. Pour les saisir, il faut dénationaliser les approches du politique et les observer au ras du sol, estime la politologue Delphine Allès.

L’orange domine les indicateurs macro-politiques sur la démocratie en Asie, malgré un printemps marqué par la victoire dans les urnes de l’opposition malaisienne et la bonne tenue d’élections, législatives au Timor Oriental et locales en Indonésie. Selon le rapport 2018 de l’organisation américaine Freedom House, seuls six pays asiatiques (Inde, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Mongolie et Timor Oriental) sont " libres " au regard des droits politiques et libertés civiles, de la presse et d’Internet. Tous les autres oscillent entre les catégories " partiellement libre " et " non libre ", avec des reculs manifestes au cours des dernières années pour l’Indonésie (rétrogradée " partiellement libre " en 2014), la Thaïlande (" non libre " depuis le putsch de 2014, alors qu’elle était à l’avant-poste des libertés politiques dans la région en 2005) ou les Philippines (passées de " libre " à " partiellement libre " en 2006, mais dont le score se détériore encore depuis le début du mandat présidentiel de Rodrigo Duterte). Malgré les espoirs suscités par la transition au Myanmar, le traitement des minorités, notamment rohingya, se dégrade. La situation se tend également à Hongkong (où la représentation de l’opposition démocratique a reculé à la suite d’élections désormais contrôlées par Pékin) et en Chine (avec le renforcement de la mainmise du pouvoir sur l’expression publique), tandis que la montée globale du populisme n’épargne pas la région, de l’Inde à l’Indonésie.

La permanence de pratiques politiques extra-institutionnelles nuance pourtant ce tableau. Selon les contextes, les sociétés font preuve d’une créativité qui échappe aux contrôles du pouvoir, devance leurs évolutions, et imposent parfois leur propre agenda. Pour saisir leur importance, il faut se départir de la combinaison de biais culturalistes et stato-centriques qui les invisibilisent et font ainsi le jeu du pouvoir.

Les principaux indicateurs sur l’état de la démocratie et des libertés perçoivent l’État comme l’origine et l’horizon du politique. Celui-ci s’est effectivement imposé, à l’échelle mondiale, comme principale instance de légitimation – et de répression – des demandes sociales. Il faut pourtant rappeler que les sociétés s’organisaient bien avant la formation des États post-coloniaux et continuent d’exister pour elles-mêmes. En l’absence d’institutions démocratiques, les usages politiques ne se limitent pas aux droits formellement conférés (ou déniés) par le pouvoir, ni au triptyque cooptation-contestation-répression.

Des acteurs faiblement dotés en ressources politiques et institutionnelles se ménagent ainsi par leurs pratiques – spontanées ou stratégiques – des sphères d’autonomie qui échappent au pouvoir. Sur les hauts plateaux d’Asie du Sud-est, l’anthropologue James C. Scott a mis en évidence l’importance de la transmission orale d’une histoire collective, alternative aux récits officiels, comme support d’autonomie pour des populations nomades qui ont longtemps résisté à l’assimilation étatique. En Indonésie, sous les gouvernements autoritaires de Sukarno (1945-1967) puis Suharto (1967-1998), la déconnexion de fait entre l’État central et des communautés villageoises conservant des modes de délibération pré-étatiques a contribué au maintien de formes d’autonomie locale en dépit de l’imposition d’une structure administrative pyramidale contrôlée par Jakarta.

Espaces de liberté

Ces négociations extra-institutionnelles du rapport avec l’environnement politique et social échappent au prisme d’analyses limitant l’étude du politique à ses expressions institutionnalisées ou contestataires. La censure et la répression ne parviennent pas à régimenter les nombreuses expressions, dissidentes sans être toujours ouvertement contestataires, qui s’organisent en dehors du champ politique. Plus créatives ou discrètes, d’autres formes de contournement soulignent la capacité des sociétés à se forger des espaces de liberté en dehors des urnes et en dépit des contraintes étatiques. Les arts performatifs, sur le continent comme dans l’archipel, ont toujours permis de véhiculer des critiques sociales et politiques sans explicitement nommer leurs cibles. Ils ont longtemps joué ce rôle de véhicule de contestation en Indonésie et continuent de le faire au Vietnam et en Chine. Même dans une société singapourienne étroitement régentée, la satire politique et sociale emprunte la voie des arts, du cinéma (Jack Neo) à la bande dessinée (Charlie Chan Hock Chye et son biographe Sonny Liew). En ignorant ces modes d’expression, on peine à saisir les transformations politiques et sociales qui émergent par l’intermédiaire de mobilisations concrètes, au ras du sol.

Les nouvelles technologies décuplent les capacités des sociétés à renégocier leur espace politique, l’engagement de " netizens " réintroduisant paradoxalement la connexion entre des expressions dissidentes et un pouvoir institutionnalisé dont la contestation se trouve ainsi facilitée. En Malaisie, l’opposition à la coalition gouvernementale au pouvoir depuis 1957 s’est ainsi développée à l’ère des blogs dès les années 2000, contournant censure et répression, avant de s’organiser sur les réseaux sociaux puis d’investir la rue et le champ politique. Là où les institutions démocratiques fonctionnent mais sont contestées pour leurs insuffisances, des mobilisations en ligne inspirent des logiques de réengagement civique en concrétisant la possibilité de s’investir pour les améliorer. En Indonésie, l’élection présidentielle de 2014 a vu se mettre en place les premières initiatives populaires visant à garantir la transparence des dépouillements en partageant des photographies ensuite comparées avec les résultats transmis à la commission électorale officielle. En Corée du Sud, la mobilisation qui a débouché sur la destitution de la présidente Park Geun-hye se prolonge en ligne. Des volontaires s’organisent sur les réseaux sociaux pour traquer les réseaux de corruption, s’érigeant en contre-pouvoirs et imposant davantage de transparence dans une vie politique marquée par les relations opaques entre l’État et les puissants chaebols, conglomérats familiaux au cœur d’un système de capitalisme d’Etat. A Hongkong, malgré la prise en mains du jeu politique par Pékin, le Mouvement des parapluies assure encore la continuité du débat sur Internet.

La diversité et la singularité de ces modes d’appropriations du politique, en dehors ou en dépit des contraintes institutionnelles, soulignent la vacuité de l’approche culturaliste d’une aire régionale dont l’unité tient davantage aux perceptions extérieures qu’à une quelconque uniformité de référents ou de pratiques. Pourtant, de telles représentations persistent. Elles accréditent les mobilisations sélectives de l’histoire politique et intellectuelle de la région, par des responsables politiques cherchant à conforter leur légitimité en disqualifiant les critiques. La notion de valeurs asiatiques avait ainsi été activée, au début des années 1990, par des gouvernements voulant légitimer leur mainmise autoritaire face au risque de libéralisation entraîné par la chute du bloc soviétique.

Échapper aux impensés

Aux " valeurs asiatiques " était attribuée une culture de l’obéissance (comme ailleurs " l’âme russe " prédisposerait à la souffrance…) induisant respect de l’autorité, collectivisme et conformisme. Outre l’accumulation de contre-exemples (les démocraties indienne ou japonaise, mais surtout les mouvements populaires qui ont imposé la transition post-autoritaire des Philippines et Taïwan en 1986, de la Corée du Sud en 1987 et de l’Indonésie en 1998), les valeurs asiatiques et les modèles qu’elles légitimaient ont été battus en brèche par la crise financière de 1997-1998. Abandonnée dans les discours politiques, cette représentation reste néanmoins ancrée dans les perceptions extérieures de la région, et se décline sous des modalités différentes – par exemple, les mobilisations sélectives du confucianisme et de l’histoire de la Chine par Pékin. S’il est pourtant un enseignement à tirer de l’observation des expressions politiques extra-institutionnelles en Asie, c’est le caractère construit des labels surplombants – culturels, ethniques, religieux – et l’irréductibilité des populations et de leurs mobilisations à ces catégorisations. Rejeter l’usage de telles catégories, au profit de l’observation de dynamiques concrètes et singulières, ne revient pas à nier l’altérité. Mais celle-ci doit s’observer dans les pratiques, les représentations et les revendications des acteurs, sans être construite comme un voile faisant obstacle à l’analyse.

Saisir la complexité des engagements politiques, en Asie comme ailleurs, nécessite d’échapper aux impensés provenant d’un prisme culturaliste (il n’existe pas d’essence asiatique de la démocratie ou de l’autoritarisme) autant que d’un point de référence strictement étatique et institutionnel. C’est au ras du sol que se nouent des engagements et des formes de participation dont la diversité échappe aux analyses surplombantes. Cette observation apparaît flagrante dans des contextes marqués par le décalage entre des institutions autoritaires et des mobilisations qui leur échappent, les contournent, ou reviennent s’imposer par l’extérieur. Elle suggère une autre lecture du différentiel entre les voies conventionnelles de l’engagement politique et des formes de participation extra-institutionnelles. Ces dernières doivent être prises en compte pour permettre une juste représentation de scènes politiques qui sont loin de se limiter à l’espace contrôlé par l’État et sa contestation – une observation valable, bien au-delà de l’Asie, dans des espaces politiques démocratiques marqués par le rejet croissant des institutions et l’intensification des engagements alternatifs.

Delphine Allès.

© Le Monde


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