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En quoi notre Université Populaire fait-elle oeuvre d’éducation populaire ?
Christian MAUREL
dimanche 10 octobre 2010
publié par Christian Maurel

Cette interrogation ouvre la saison 2010-2011 de l’Université Populaire du Pays d’Aix et de son séminaire de sociologie de la culture. De quoi se nourrit-elle ?

- de l’entretien avec des auditeurs réguliers de l’UP,

- d’un micro trottoir filmé par Anonymal (une télévision de quartier) réalisé sur un marché d’Aix,

- du compte rendu du dernier "Printemps des UP" à Bruxelles (rapport de Michel Tozzi),

- de l’histoire de l’éducation et des Universités populaires,

- des expériences conduites ailleurs (France, Amérique latine en particulier).

I) Comment se définissent aujourd’hui les UP des années 2000 et en particulier l’UPPA ?

Elles se définissent :

- comme un processus d’accès à des savoirs que l’on n’a pu acquérir par une instruction initiale trop courte ou trop parcellaire. Pour beaucoup d’auditeurs, l’UP est un lieu d’éducation permanente, tout au long de la vie. (Ici, nous retrouvons le projet d’instruction publique de Condorcet de 1792).

- comme un espace de rencontre, d’échange de savoirs et d’expériences, également de convivialité. Ainsi, l’UP a une dimension de lieu socioculturel où se construit de la reconnaissance mutuelle et du vivre ensemble. Il s’agit là de sa forme ouverte, où l’on peut entrer et sortir quand on veut selon son désir et son plaisir, de sa gestion associative avec adhésion volontaire.

- comme un lieu où l’on acquiert des clefs de lecture d’un monde complexe et brouillé, entre personnes qui réfléchissent sur la société d’aujourd’hui. Ainsi, l’UP est un espace de lecture de la réalité sociale, ce qui est une des missions essentielles de l’éducation populaire.

- comme un ensemble de valeurs et de droits actifs, revendiqués et défendus : égalité des droits au savoir, partage des savoirs et des expériences, liberté de penser et de penser ensemble dans une relation éducative non prescrite. Ainsi, les UP s’inscrivent dans une forme d’humanisme, de conception et de "figure de l’homme" (Michel Foucault) moins disciplinaire et plus coopérative, bien différente de l’esprit de compétition d’autres institutions d’accès aux savoirs. Il y a là une sorte "d’anthropologie en actes" (cf conclusion de mon dernier livre : Éducation populaire et puissance d’agir)

- comme des lieux et des temps où se transmettent et se confrontent des savoirs académiques (estampillés, fondés en vérité, légitimes), des savoirs critiques (jugés émancipateurs, qui dévoilent des mécanismes de domination), des savoirs de conscientisation qui, en éclairant des "questions sociales vives", peuvent être des leviers de transformation sociale et politique, des savoirs sociaux (professionnels, syndicaux, associatifs...), des savoirs d’expérience (de la pratique), des savoirs d’action (de toutes les activités humaines et plus largement de la vie). Le rapport du dernier" Printemps des Universités Populaires" témoigne bien que cette question est un axe central de leurs préoccupations.

1ère interrogation critique.

Ici, à Aix en Provence, parvenons-nous et nous donnons-nous les moyens, du moins pour le moment, de faire se confronter tous les savoirs ? Sauf, peut-être dans les temps de débat ? Ne privilégions-nous pas les savoirs académiques et critiques (ce qui est déjà bien) au détriment de la richesse des autres ?

2ème interrogation critique

N’oublions-nous pas les savoirs de base (lire, écrire, compter, se situer dans le temps et dans l’espace...) dont sont encore privés beaucoup de gens comme en témoigne le micro trottoir. L’éducation populaire, n’est-ce-pas aussi, et peut-être avant tout, l’alphabétisation comme l’indiquent, en Amérique latine, le projet et les expériences de Paolo Freire ?

3ème interrogation critique

Avons-nous vraiment conscience que le premier acte culturel et d’éducation populaire, c’est de pouvoir mettre des mots (notamment pour les plus démunis) sur des situations subies pour ainsi favoriser des prises de conscience émancipatrices ? L’UP est-elle, peut-elle être ce lieu et avec quelles méthodes ? Ne sommes-nous pas encore trop dans une relation de "violence symbolique" qui caractérise la transmission unilatérale des savoirs ?

ll) En quoi les Universités Populaires, en particulier celle du Pays d’Aix, peuvent-elles mieux s’inscrire dans les objectifs d’une éducation populaire repensée ?

Quels sont ces objectifs ?

- conscientiser au service d’une émancipation individuelle et collective. Il s’agit de permettre à chacun de sortir individuellement et collectivement de la place qui lui a été assignée par les conditions sociales, l’éducation culturelle d’appartenance, le genre, le handicap..." L’ouvrier doit accéder à la science de son malheur" disait Fernand Pelloutier, l’initiateur des Bourses du Travail.

- augmenter la paissance d’agir de chacun et ainsi passer d’une situation de victime, voire momentanément, de bénéficiaire de l’Histoire, à une capacité à faire l’Histoire, la sienne propre comme l’Histoire commune. L’individu devient alors "singularité agissante" (Éducation populaire et puissance d’agir) et l’éducation Populaire peut de ce fait réellement signifier "instruire pour révolter" (F. Pelloutier).

- œuvrer à coté d’autres, avec d’autres mais aussi contre d’autres, à la transformation sociale et politique d’une société qui ne peut rester en l’état et dans laquelle chacun serait auteur/acteur de son devenir propre et commun. Ainsi, l’éducation populaire, les UP en particulier, doivent être des espaces de ce travail culturel de transformation.

4ème interrogation critique

Faisons-nous nôtre ces objectifs ou contribuons-nous à en définir d’autres plus appropriés à ce que nous sommes ou pensons ?

5ème interrogation critique

Comment articulons-nous nos modes d’action et nos objectifs ? Comment nos principes affirmés mais encore abstraits deviennent-ils des principes actifs se traduisant en postures, processus et procédés de travail ? Comment, par exemple, mettre concrètement en œuvre "l’éducabilité de tous" et la "discutabilité de tous les savoirs" (cf le rapport sur le dernier Printemps des UP), ce qui mettrait chacun, intervenants et auditeurs, au centre de l’acte éducatif, en position de "singularité agissante", de relation plus coopérative dans la co-construction des savoirs.

6ème interrogation critique

Comment faire vivre ensemble la "transmission des savoirs critiques" (ce que nous savons assez bien faire) et la "réception critique des savoirs"(Cf Printemps des UP), ce qui mettrait les auditeurs en position d’auteur/acteur des savoirs, d’eux-même, et, au delà, de la construction d’un autre environnement social et politique ?

III) "Populaire", avons-nous dit ?

Contre le matraquage et le hachage des informations par les médias, il s’agit d’aller vers ceux qui, pour multiples raisons, ne s’autorisent pas à accéder à de nouveaux savoirs et, surtout, à les construire avec d’autres. "On est trop encore entre gens convaincus et de niveau culturel assez élevé. On peut arriver à changer cette situation. Il faut y travailler" dit, en résumé, un auditeur de l’UPPA.

Qu’entendre par populaire ? Il faut avoir en vue les trois sens du mot "peuple" qui concernent tous l’éducation populaire :

- le sens politique. C’est le peuple universel celui qui s’invente pendant le Siècle des Lumières et la Révolution Française, entendu comme l’ensemble des citoyens appelés à constituer la volonté générale. C’est ce peuple qui est visé par le projet éducatif de Condorcet et qui, aujourd’hui, n’a pas encore atteint sa totale universalité puisque les immigrés n’ont toujours pas le droit de vote politique.

- le sens social. C’est le peuple souffrant, le prolétariat et la petite paysannerie des 19 et 20èmes siècles. Aujourd’hui ? Les plus défavorisés, les exclus, bientôt les petites classes moyennes ? Ce peuple renvoie à une forme d’éducation populaire très liée aux différents courants de pensée du mouvement ouvrier, qu’ils soient coopératifs, mutualistes, syndicaux, associatifs ou politiques.

- le sens identitaire. C’est cette conception qui a inspiré le fascisme. Le IIIème Reich avait une importante politique culturelle et d’éducation des masses conduisant à ce que Thierry Féral, spécialiste du nazisme, a appelé dans un livre ainsi titré, "la conscience pétrifiée". Aujourd’hui ? Ce sont les différentes identités socio-culturelles qui constituent nos sociétés et qui souvent sont dominées, marginalisées et prennent quelques fois, les formes du repliement communautaire, et, à l’opposé pour d’autres, d’un nationalisme agressif, ségrégationniste, habillé d’idéologie et de discours de défense des "bons français". Malheureusement, ce peuple identitaire est souvent resté un impensé de l’éducation populaire alors que d’autres, souvent pour le pire, en ont fait le terrain de toutes les manipulations.

Les trois sens nous concernent tout particulièrement, d’autant plus qu’ils entretiennent des relations contradictoires et conflictuelles. Ainsi, et c’est essentiel, l’éducation populaire se doit d’être populaire tant par ses méthodes et ses pédagogies que par les différents publics qu’elle vise.

7ème interrogation critique

Ne faut-il pas diversifier les méthodes (cours, ateliers, débats, conférences, séances dialogiques, échanges réciproques de savoirs, analyse d’expériences, mise en mots du vécu...) en veillant à ce que les passages, les transversalités et les complémentarités s’opèrent tant pour les publics que pour les savoirs et les méthodes ?

8ème interrogation critique

Ne faut-il pas renforcer des alliances avec d’autres structures (sociales, syndicales, mouvements sociaux, associations d’éducation populaire...) pour travailler avec de nouveaux publics, notamment ceux que l’on ne touche pas et qui restent éloignés d’une appropriation et d’une construction collectives des savoirs ?

9ème interrogation critique

Ne faut-il pas se nourrir des expériences des autres et, nous-mêmes, socialiser les savoirs d’action des différentes Universités Populaires ? Nous pensons, en particulier, aux expériences d’Amérique latine et, plus proche de nous, à l’expérience de l’UP-laboratoire social conduite par la MJC de Ris-Orangis dont la méthode consiste à partir de ce qui affecte les gens (voir leur site internet).

Et pour conclure...

Une dixième interrogation critique

. Comment faire vivre et mettre en discussion conflictuelle productive, dans notre réflexion comme dans nos pratiques, cette tension et cette ambivalence propres à toute acquisition de savoirs, entre, d’une part, une finalité d’adaptation, d’intégration sociale, professionnelle et politique, et, d’autre part, la finalité de résistance à la domination et à l’exploitation ? La question de la fonction qualifiante et diplômante des UP peut se poser dans le cadre d’une telle réflexion. L’UP de Paris 8 y a répondu à sa manière. On peut y entrer sans diplôme mais on en sort avec un diplôme de niveau Bac+2. Est-ce-que, en effet, ce ne sont pas les diplômés qui trouvent les diplômes à l’UP inutiles ? (cf le rapport du dernier Printemps des UP).

Pour en savoir plus sur les Universités Populaires des années 2000 et en particulier celle du Pays d’Aix, aller sur son site (Google, Université Populaire du Pays d’Aix) ou bien la contacter (université-populaire-aix@orange.fr).

Messages de forum :
En quoi notre Université Populaire fait-elle oeuvre d’éducation populaire ?
lundi 11 octobre 2010

Bonsoir, Une question : quelles sont les modalités et les exigences pour mettre en place, CONCRETEMENT, une Université Populaire ? Il se trouve que l’Education Populaire est un combat qui me tient à coeur, et que je souhaiterais rendre actives mon expérience et ma réflexion... Merci de votre attention, et de votre prochaine réponse.





    En quoi notre Université Populaire fait-elle oeuvre d’éducation populaire ?
    lundi 11 octobre 2010
    Christian Maurel

    Créer une Université populaire ? Il faut créer une association loi 1901, se donner des statuts rassemblant les premiers militants prés à s’investir dans le projet, trouver des intervenants à la fois bénévoles et compétents sur des sujets très différents et laissés à votre libre choix. Plusieurs formes possibles d’intervention : cours réguliers avec débats avec les auditeurs, conférences plus ponctuelles, ateliers d’échange de savoirs, bistros philo... Pour cela, il faut trouver des salles et un peu d’argent ( cotisations des adhérents, subventions pour association...). Voir en particulier avec votre municipalité ou avec des structures qui disposent de locaux (maison de quartier, MJC, Foyer rural, médiathèque, maison de la vie associative....). Allez sur le site de l’Université Populaire du Pays d’Aix comme je l’indique dans mon texte ou faites vous connaitre dans un prochain message. Vous pouvez également envoyer un mail à l’UPPA comme indiqué à la fin de mon texte.Je pense qu’ils vous répondront. On pourra discuter et vous en saurez plus. A Bientôt.

    Christian Maurel.