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TEMOIGNAGE D’UN EDUCATEUR
HUMILIATIONS ET INJUSTICES CONTRE LES " VALEURS DE LA REPUBLIQUE " CHEZ CERTAINS JEUNES LYCEENS DES QUARTIERS POPULAIRES
samedi 24 janvier 2015
publié par Marc Lacreuse

En pièce attachée et ci-dessous, José Tovar nous livre une réflexion personnelle, en tant qu’éducateur.

HUMILIATIONS ET INJUSTICES CONTRE LES « VALEURS DE LA REPUBLIQUE » CHEZ LES JEUNES LYCEENS DES QUARTIERS POPULAIRES .

Les attentats de janvier 2015 et la manière dont nombre de collègien-e-s et lycéen-ne-s ont réagi à la demande d’une minute de silence à la mémoire des dessinateurs assassinés ont provoqué de nombreuses réactions, de la classique et sans surprise injonction d’Eric Ciotti, député UMP ds Alpes Maritimes à « supprimer les allocations familiales aux parents de ces élèves qui n’ont pas respecté la minute de silence », à l’affligeante réponse de notre ministre de l’Education Nationale qui déclare à l’Assemblée Nationale « …Ces questions- (posées par les élèves récalcitrants-ndlr ) - nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs »., faisant ainsi la démonstration de son ignorance de ce que c’est un adolescent, un élève en recherche d’identité, mais aussi et surtout de son incapacité à concevoir l’éducation comme autre chose que du dressage et de l’obéissance. Pauvre Education Nationale !

C’est un fait : l’éducation est le socle de tout système démocratique ; elle donne aux futurs citoyens une grande part des modes et cadres de pensée qui leur permettront de choisir et d’agir. C’est la raison pour laquelle, dans les circonstances actuelles, le rôle de l’institution scolaire et des enseignants fait l’objet d’une interrogation forte, justifiée, mais aussi d’une injonction politique insupportable. Car la réponse ne va pas de soi, tant il est vrai qu’on adhère ( ou pas), à des valeurs, mais on ne saurait les imposer par acte d’autorité. Y faire appel aujourd’hui, de la part de ceux là même qui, depuis des décennies n’ont de cesse de les fouler aux pieds est indécent et provocateur pour ceux qui, au quotidien, sont stigmatisés pour leurs origines, leurs croyances ou leur couleur de peau.

Il ’est bien de réaffirmer l’importance des valeurs de Liberté, d’Egalité et de Fraternité proclamées par les révolutionnaires de 1789 et qui fondent, depuis lors, le socle de la République. Mais de quelle république parlons nous aux élèves issus des milieux populaires aujourd’hui, c’est-à-dire, pour une grande majorité d’entre eux, des français d’origine maghrebine ou africaine ? Eux vivent la république en actes : depuis leur entrée à la maternelle en tant qu’élèves c’est celle de leur échec scolaire, reposant sur la difficulté à entrer dans la culture écrite, base incontournable de la culture instituée qu’ils sont censés acquérir à l’école. Un appareil de reproduction sociale programmant et légitimant par le leurre méritocratique la sélection, l’orientation forcée, et pour nombre d’entre eux, la déscolarisation avant même d’avoir obtenu le moindre diplôme qualifiant, L’école, pour eux, c’est les inégalités d’origine qui s’aggravent au fil des ans, la violence institutionnelle, sources d’humiliations permanentes et rentrées. Ce sont des sentiment d’abandon, d’exclusion, de mépris. Tout concourt à construire de la fragilité, et du repli sur soi, enfouies au plus profond d’eux-mêmes avec, parfois, des explosions de colère, de révolte, d’insoumission. Pour ceux qui, malgré tout, réussissent à s’en sortir, Le manque de réseaux et de capital social débouche sur les discriminations à l’embauche, la raréfaction des emplois, la déqualification, la précarité, C’est, là encore, l’institution scolaire qui est décrédibilisée, même dans ses aspects positifs.

La République, c’est celle, dans le même temps, que vivent leurs parents, leurs amis de la cité dans les banlieues, les entreprises : une société de plus en plus communautarisée où les idéaux collectifs font cruellement défaut, bien souvent remplacés par les valeurs de réussite individuelle, du culte de l’argent facile et de la consommation à outrance. C’est celle , aussi, de la corruption des « élites » politiques, des promesses bafouées, de la « démocratie » ridiculisée à force d’être l’alibi des puissants.

Dans les quartiers populaires du territoire français, le quotidien c’est le chômage sans perspective d’avenir, l’ethnicisation et les ghettos sociaux, les tracasseries policières, l’économie parallèle ou la prison, la pauvreté et la misère à peine compensée par des aides sociales et allocations diverses, indispensables à la survie, c’est l’assistanat source renouvelée d’humiliations,

Dans un tel contexte, la liberté, l’égalité et la fraternité prônées par la République apparaissent comme des mots dépourvus de sens, des formules incantatoires car elles vont à l’encontre de la réalité. il est dès lors d’autant plus difficile de leur transmettre les valeurs associées à ces principes généraux, liées par exemple au refus de la violence comme mode de règlement des conflits, à la laïcité comme mode civil du « vivre ensemble ». Comme le déclare à juste titre le SNPES-PJJ (FSU)[1] , « Ce contexte expose un certain nombre d’adolescents en manque profond de repères, aux dérives sectaires en leur offrant une pseudo identité, un pseudo destin et le sentiment de vivre ». Tout ici concourt à la perte de confiance des jeunes des cités populaires envers les institutions républicaines.et leurs valeurs affichées.

La question qui se pose du coup – et les enseignants sont naturellement en difficulté pour y répondre - consiste à chercher comment les faire vivre réellement et surtout, en attendant d’hypothétiques transformations sociales susceptibles de redonner espoir, comment – malgré tout - les transmettre à cette jeunesse et contrecarrer les dévoiements obscurantistes et autres fanatismes religieux générateurs de drames comme ceux vécus à Paris ? Disons le clairement : Le fait religieux, son histoire multiforme en fonction de la diversité des civilisations et des époques ainsi les principes de la laïcité « à la française » devraient être enseignés comme des éléments essentiels de notre diversité et de notre culture commune, de façon à pouvoir contredire les arguments théologiques fallacieux.

Ces jeunes ne souffrent pas d’un manque de valeurs. Ils ont les leurs, construites dans l’opposition à cette société qui les refuse et les exclut. Une expérience de l’injustice sociale qui finit par structurer des identités individuelles et collectives. Ce dont ils souffrent en réalité, c’est du délitement et de l’absence des organisations démocratiques – associations, syndicats, partis politiques,- qui autrefois étaient capable d’analyser avec eux les causes et conséquences des situations vécues et d’organiser des actions – les luttes sociales – pour y faire face, récupérer une nouvelle dignité dans les combats pour leur émancipation matérielle, intellectuelle et morale. Ce qui leur manque, en somme, ce sont les outils pour - c’est la capacité à - faire de la politique !

L’échec scolaire, le chômage et la misère doivent être les cibles prioritaires pour la cohésion sociale défaite par le libéralisme : les investissements urbains, sociaux, sanitaires, éducatifs sont la grande priorité pour réduire les ghettos spatiaux et mentaux, producteurs de désespoir et de ressentiment. Aucun changement de société ne se fera sans ces jeunes, encore moins contre eux.

Parmi les propositions que peut faire un mouvement politique comme ENSEMBLE, celle d’un projet de transformation du système éducatif dont chacun puisse se saisir localement dans ses combats quotidiens en lien avec les autres batailles politiques est fondamentale. La mise en perspective d’un « nouveau possible » ( P. Zarka), d’une nouvelle culture éducative et politique est urgente et nécessaire. C’est notre défi.

José TOVAR


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