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CONTRIBUTION DE GILBERT LE GUILLOU
INTERROGATION SUR L’ACTION CULTURELLE
jeudi 11 juin 2015
publié par Marc Lacreuse

INTERROGATION SUR L’ACTION CULTURELLE

UNE CONTRIBUTION DE GILBERT LE GUILLOU

( DIRECTEUR DE MAISON DE JEUNES ET DE LA CULTURE , MILITANT

EN EDUCATION POPULAIRE )

Loin d’être un simple supplément d’âme comme le disait André Malraux, la question culturelle est une question éminemment politique et ne peut être occultée dans la perspective de l’avènement d’une nouvelle république.

La culture est ce qui fait société et donne du sens à la vie des hommes. Si nous considérons que tous les hommes disposent du même patrimoine génétique, qu’il n’existe pas de différences de caractère racial entre eux force nous est de constater que ce qui crée la différence entre les hommes au travers les territoires et les continents est bien la culture. Cette notion de culture qui renvoie aux modes de vie et de pensée, qui est l’expression de la totalité de la vie sociale de l’homme et qui ne saurait être confondue avec l’art qui n’en est qu’une faible partie.

Après la révolution le tryptique Peuple/nation/culture est central. La culture y est fondement de la nation, l’instruction du peuple l’instrument majeur de la démocratie.

Plus tard, les syndicats, les bourses du travail, les universités populaires tenteront de rendre réelle cette ambition.

Or, lorsque l’on parle de culture aujourd’hui, que ce soit au travers les politiques publiques, les médias, les projets des acteurs culturels, on semble la réduire trop souvent à la création ou la diffusion artistique (musique, théâtre, danse, arts plastiques). Pourtant, il me semble qu’Aristote d’Alembert, Condorcet ou voire Robespierre ou Marx (qui pourtant avait pour ambition de comprendre le social dans toutes ses dimensions et tous ses aspects, y compris la dimension culturelle à travers toutes les formes de sociétés), même s’ils ne l’ont point chanté ou dansé, ont été et restent des fondateurs de notre culture commune. La confusion ainsi entretenue entre art et culture est de mon point de vue la première des ambiguïtés à interroger.

La France s’enorgueillit d’être un des rares pays à posséder un Ministère de la Culture.

Ce Ministère, qui ne doit son existence qu’à la volonté du Général de Gaulle de confier un Ministère à André Malraux, tout en lui refusant les Ministères des Affaires Etrangères et quelques autres Ministères stratégiques souhaités par ce dernier, fut donc concédé essentiellement pour que la figure historique d’André Malraux figure dans le gouvernement.

Outre que dans l’esprit de Malraux celui-ci devait intégrer l’éducation, les beaux arts, l’éducation populaire, la télévision, l’industrie cinématographique ;

les membres de son cabinet, et en particulier Pierre Moinot, imaginaient appuyer leur action sur le substrat de l’éducation populaire et de la fédération des centres culturels municipaux présidée par Michel Durafour. Maurice Herzog, Ministre de la Jeunesse et des Sports en charge de l’éducation populaire, qui avait pour projet de développer les MJC et Michel Durafour qui entendait appuyer l’action culturelle sur les villes, refusèrent de fondre leur action dans ce nouveau Ministère de la Culture.

Une nouvelle stratégie fut donc initiée, en particulier sous la direction d’Emile Biasini, qui rompit avec la politique de ses prédécesseurs tout en répondant aux attentes de Malraux de créer de nouvelles cathédrales de la culture au travers les Maisons de la Culture(devenues depuis scènes nationales) qui avaient pour ambition de confronter les œuvres au public, considérant que cette confrontation suffisait à éveiller les âmes …

Le décret du 24 juillet 1959 créant le ministère de la culture le définit comme suit :

"rendre accessible les oeuvres de l’humanité et d’abord de la France au plus grand nombre de français, assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent.

Malraux prétend être à la culture ce que jules Ferry fut à l’éducation. Il réduit la culture à l’art dans la logique d’un droit à la culture fondé par la nation et assuré par l’état.

Dans cette logique la culture devient une fonction somptuaire ( le rayonnement de la France) et cérémonielle

Cette conception de la culture eu pour effet de séparer totalement l’acte de création et de diffusion de la pratique et de l’enseignement ; de nier l’histoire et les pratiques des classes populaires.

Elle eut également pour effet de séparer, voire même de rendre antagonistes pratiques amateurs et pratiques professionnelles et de réduire la question culturelle à l’art et aux artistes.

Si l’on ajoute que le manque de moyens, pour construire et faire vivre ces nouvelles cathédrales, obligea à capter les fonds destinés aux centres d’art dramatiques et eu pour conséquence de nommer à la tête des Maisons de la Culture les directeurs de ces derniers, on comprend mieux la construction d’une politique culturelle s’appuyant sur quelques artistes inféodés.

Cette politique est idéologiquement marquée et est basée sur un postulat erroné

Cette institutionnalisation de la culture transforme le peuple en public autorisé à contempler le mystère de la création. Il n’y a plus de peuple à, éduquer, ni de différences à combler culturellement ne reste plus qu’un état qui se mire dans le patrimoine national.

Les lieux culturels sont très rapidement dominés par les classes moyennes supérieures qui y trouvent un objet de distinction sociale et conduisent à une ouverture culturelle mais une fermeture sociale.

Cette politique que l’on peut juger comme un échec, échec à la fois dans l’idée que la seule confrontation à l’œuvre permettait d’élever le niveau culturel de chaque individu, et réduirait les disparités culturelles, échec également dans le fait que cette culture qui devait irriguer population et territoire ne fit que consacrer une nouvelle élite.

Face à cet échec, une nouvelle escroquerie intellectuelle fut inventée pour permettre à cette conception de la culture de survivre, ce fut l’avènement de ce que l’on nomma pudiquement la « médiation culturelle », c’est à dire la méthodologie permettant de drainer un minimum de public vers les équipements et de vainement tenter d’y faire entrer les classes populaires.

L’analyse des pratiques culturelles des Français démontre, années après années, que malgré les efforts et les moyens déployés, le pourcentage de public reste constant et ne représente qu’un faible pourcentage de la population ; et l’on pourrait analyser encore plus finement le public entre les scolaires captifs et les abonnés des lieux, dont le profil socio professionnel mériterait un peu d’attention et ou les classes sociales les plus en souffrance sont absentes. Bien évidemment, il faudra sans doute attendre encore très longtemps pour que cette analyse fine soit effectuée par les acteurs culturels.

On peut ainsi affirmer que la distance entre les intentions proclamées et les effets produits n’ont jamais cessés de grandir.

Malgré ces échecs patents, la politique conduite tant par l’état que par les diverses collectivités territoriales ne remet nullement en cause, voire conforte ce modèle d’action culturelle, dans lequel se sont engouffrés professionnels et associations, regrettant simplement de disposer de moins de moyens et de n’avoir que chapelles et églises pour exister au côté des cathédrales.

Hélas cette vision de la culture limitée à l’artistique et mettant en valeur les créateurs et diffuseurs fut aussi largement partagée par la gauche et en particulier le parti communiste (sans doute l influence de louis aragon y fut pour quelque chose.) Toutefois à la différence de la droite le PCF a cru pouvoir réduire les inégalité et favoriser la promotion sociale par l’accès aux savoirs et à la culture ( mais comme l’idée d’une réduction des disparités sociales par l’éducation et l’enseignement cette même réduction par la culture se révèle inopérante, il n’y a en effet aujourd’hui pas plus d’enfant des classes populaires qui réussissent de grandes études qu’il y a 50 ans et pas plus de membres de ces classes populaires accédant à la culture ,( cf les pratiques culturelles des français à la documentation française) alors que pour la droite il s’agissait juste de former des producteurs et des consommateurs permettant le développement industriel et technologique.

Il n’empêche que ce consensus politique a conduit à ce que ne soit jamais réinterroger cette conception et ses conséquences au point qu’il paraisse aujourd’hui normal que l’ensemble des politiques publiques et leur valorisation médiatique soit uniquement tournée vers l’art alors que la question culturelle est une question éminemment politique.

La culture s’inscrit aussi dans un rapport de classe et participe de la distinction entre ces dernières. Ainsi les choix politiques en matière d’équipements vont conditionner ce rapport à la culture ainsi que les classes sociales qui vont en bénéficier.

Prenons l’exemple de Quimper où la politique culturelle s’appuie essentiellement sur une scène nationale, un centre d’art comptemporain, un conservatoire national de musique, une école supérieure d’art, une médiathèque.

Ces équipements font régulièrement l’objet de critiques de la part de ceux qui n’y accèdent pas (critiques sur l’inaccessibilité pour les productions artistiques locales, critiques sur les finances publiques mobilisées, critiques sur les publics bénéficiaires)

Mais il n’est pas juste de faire porter ces critiques sur ces équipements et leurs équipes dirigeantes alors qu’ils répondent au cahier des charges qui est le leur et à l’ambition qui a présidé à leur création.

Exonérer les politiques qui ont fait ces choix et qui en conscience devaient connaitre le type de production qu’ils pouvaient en attendre et les publics qui allaient en bénéficier est pour le moins singulier. Il n’y a pas à demander ou à regretter que ces équipements produisent ce pour quoi ils ont été conçus.

Pour être peut être plus compréhensible au travers d’un parallèle avec le sport plus parlant à beaucoup d’entre nous, si vous créez sur votre territoire un stade de foot, une salle de boxe et un terrain de pétanque, vous ne conduirez pas la même politique pour les mêmes bénéficiaires que si vous créez un golf, un court de tennis une salle d’arme et un terrain de polo. On pourrait dire de la même façon qu’un club de belote ou de tarot ne rencontrera pas le même public qu’un club de bridge…sans qu’il y ait nécessité de hiérarchiser l’intérêt de chacun de ces sports

Il parait tout aussi évident qu’on ne produit pas le même rapport à la musique pour le même public si l’on ouvre un conservatoire de musique que si l’on distribue des instruments dans les favelas à l’image de ce qui se pratique en Amérique latine et où naissent aujourd’hui de nombreux orchestres symphoniques.

Prétendre au brassage social et à une société homogène, prétendre à l’accès à la culture pour tous en ignorant ces phénomènes de distinction ( et j’invite chacun à relire Pierre Bourdieu) me parait pour le moins improbable voire fallacieux. en tout cas les 65 années passées depuis l’instauration de cette politique culturelle ne me paraissent pas de nature à en faire la démonstration.

Cette politique culturelle est aussi confortée par l’utilisation de la culture comme facteur d’image par les collectivités locales, une grande ville digne de ce nom se doit d’avoir équipements et évènements valorisant ses élus et son territoire et peu importe ce qui se joue dans ces lieux l’essentiel étant de faire apparaitre la ville, le département ou la région comme porteur d’une ambition symbolisée par l’existence de ses équipements et évènements. Si en plus l’évènement « culturel » peut avoir des retombées économiques ou touristiques et médiatique ce n’en sera que meilleur.

Ma première interrogation, face à une société en pleine mutation, où chacun s’accorde à considérer qu’elle va mal, est de reconsidérer l’acte culturel en le déterminant comme élément de la (re)construction de la société (en ce sens la question culturelle devient éminemment politique), ce qui sous-entend de lui redonner la plénitude de sa dimension en considérant que l’histoire, la philosophie, les modes de communication, l’enseignement, les sciences, les modes de production, les rapports sociaux, sont une dimension essentielle de la culture

On ne peut dissocier l’acte de comprendre l’environnement et la volonté de le transformer, une production sociale est la condition d’une production culturelle

Arrêtons-nous un instant pour faire une petite experience : quels est l’évènement culturel le plus marquant des 30 dernières années ?

Quel événement artistique a eu un impact sur la société au cours de ces mêmes années ?

l’arrivée d’internet, (comme le fut la télévision en son temps) ,est sans aucun doute le phénomène culturel le plus important de ces 30 dernières années, en ce sens qu’elle a fondamentalement changé les rapports humains , sociaux et économiques à travers le monde, pour autant cette création technologique n’est pas perçue comme faisant partie intégrante de la culture ou du moins n’a pas été intégrée dans les politiques culturelles des collectivités publiques.

Ne doit-on pas non plus considérer que les modes de management qui conduisent nombre de de salariés au suicide et une exploitation accrue des plus démunis soit une question éminemment culturelle en ce sens qu’ils modifient les modes de production et les rapports humains ?

Mon propos n’est pas de remettre en cause l’aide à la création et la diffusion artistique qui est essentielle et parfois insuffisante, mais ne pense pas acceptable et un peu complaisant de réduire la culture à cette création, surtout lorsque l’on prétend redonner du sens au politique et construire la 6ème République. Il devient urgent de réinterroger et repenser l’action publique (et notre propre action) en matière culturelle.

On pourrait également interroger la distribution des fonds permettant de faire vivre cette politique culturelle.

Il convient également de nous interroger sur le rôle de l’éducation et de la culture et de leur impact réel tant sur la prétendue réduction des inégalités que sur le rempart qu’elles offrent aux remises en causes des valeurs républicaines, des droits de l’homme et de l’humanisme.

lorsque l’on se penche sur la période de la collaboration et du nazisme et que l’on feuillette la liste des collaborateurs notoires on y trouve en majorité des médecins, des artistes, des chefs d’entreprise, de hauts fonctionnaires, des professeurs émérites, des militaires de haut rang,

des membres de la hiérarchie catholique, en un mot une « élite » souvent fort instruite et cultivées, plus près de nous , Golnitch et faurisson sont professeurs, ménard journaliste, phillipot énarque, marine le pen avocate ainsi s’il existe un rempart il me semble que celui de l’éducation et la culture soit insuffisant. il manque ce que l’on pourrait appeler l’éducation politique , c’est-à-dire

L’appropriation de l’histoire, la compréhension des idéologies, la transmission des valeurs, la capacité a décrypter mécanismes de domination, la maitrise des phénomènes économiques…il n’est bien sur pas avéré que cela suffise mais en tout cas la trop brève expérience de ce ministère de l’éducation politique ne peux condamner de nouvelles expérimentations

Ma seconde interrogation porte sur les publics.

Il n’existe pas d’acteur culturel qui, depuis 30 ans, n’inclut pas dans son discours la recherche de nouveaux publics, ou la relation avec ce dernier. Pourtant, si l’on en croit l’observatoire que constitue la parution régulière à la documentation française de l’ouvrage sur les pratiques culturelles des Français, nous constatons que, malgré les discours incantatoires, la majorité de nos concitoyens n’a jamais assisté à une représentation théâtrale, ni assisté à un concert (et ce chiffre ne varie quasiment pas malgré les subventions).

Ainsi, même si les « acteurs culturels » revendiquent un taux de remplissage de leurs équipements tout à fait convenable, cela masque tout de même le fait que ces derniers sont utilisés par 20 % de la population, et encore faudrait-il dans ces 20 % analyser les publics captifs, c’est-à-dire les établissements scolaires qui constituent un réservoir appréciable de public qui n’a pas fait le choix de fréquenter ces équipements.

En enfermant la culture dans ces lieux spécialisés, où les codes d’accès, les comportements, les discours tenus agissent comme un répulsif pour une grande partie de ceux que l’on prétend vouloir toucher, on forme une sorte d’élite qui risque fort, si ce n’est déjà fait, de subir le même rejet que les élites médiatiques ou politiques.

Ce n’est sans doute pas un hasard si les arts de la rue, les spectacles de plein air, les festivals, ou le patrimoine ne connaissent pas de désamour, et il convient donc d’interroger fortement les pratiques des acteurs culturels qui ne peuvent plus aujourd’hui arguer de leurs efforts (parfois sincères) pour masquer l’échec des politiques conduites. Il est de la responsabilité des politiques de les y inciter, à défaut de les y contraindre.

Il est sans doute temps de questionner une politique , qui dans son esprit et sa mise en œuvre est idéologiquement réactionnaire en ce sens qu’elle consacre non pas l’émancipation du peuple mais au contraire la consécration des élites, et bourgeoise en ce sens qu’elle n’est ne concerne que les classes moyennes ou supérieures.

De même que l’école et plus largement l’enseignement se doit d’être repensés la culture pour les même raison se doit d’être au cœur des enjeux de société

G. LE GUILLOU


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