Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesDémocratie
L’EDUCATION POPULAIRE, REMPART CONTRE LES DANGERS DU POPULISME ?
Christian MAUREL.
lundi 19 mars 2012
publié par Christian Maurel

L’EDUCATION POPULAIRE, REMPART CONTRE LES DANGERS DU POPULISME ?

Qu’entendre par populisme ? « Le mot est partout, sa définition nulle part » écrit l’historien Philippe Roger dans le Monde du 10 /2/2012. « Maladie sénile des démocraties ? » s’interroge-t-il avant d’ajouter que « sa complexité est réelle » et que pour sortir de cette difficulté, que nous qualifions à la fois d’épistémologique et d’axiologique, « c’est la place du peuple plus que le mot populisme qui est à redéfinir ». Certains, comme Ernesto Laclau, vont même jusqu’à penser, dans la même édition du Monde, que « sans une certaine dose de populisme, la démocratie est inconcevable aujourd’hui ».

Et cependant l’Histoire, notamment contemporaine, est durement marquée par les populismes (le pluriel est préférable au singulier) dérivant vers les pires dangers pour les peuples et les démocraties, jusqu’à la barbarie, quelques fois avec les meilleures intentions. Car, de toutes les conceptions du peuple, terme également très polysémique, les trois principales sont grosses de dérives populistes :

- D’abord, la conception universelle et politique du peuple, celui qui est appelé à affirmer sa souveraineté inaliénable sous la forme de la volonté générale. C’est à ce peuple que Robespierre et les Conventionnels, notamment les Montagnards, font appel au nom de sa pureté et de son indivisibilité. La Terreur n’est pas loin et Bonaparte non plus.

- Ensuite, la conception sociale du peuple, ce peuple souffrant qu’on veut voir organisé en classes et combattant pour son émancipation. C’est en son nom que la dictature démocratique du prolétariat dérivera vers le stalinisme.

- Enfin le peuple identitaire, au sens anthropologique qui, dans ses conceptions hégémoniques et au nom d’une pureté proclamée et arrimée à l’idée de race supérieure, donnera la pire barbarie de tous les siècles : le nazisme.

Comment faire pour que le peuple potentiellement sujet aux populismes ne soit pas conduit à sa propre négation et exclu de la place qu’il devrait occuper, debout et résistant à l’oppression ? Notre réponse est dans le travail de la culture mais pas uniquement de cette culture artistique qui peut autoriser et couvrir les pires barbaries. Nous savons en effet, depuis la Shoah, que les instigateurs et les planificateurs de la Solution finale n’étaient pas forcément des incultes.

Ce travail de la culture s’opposant aux dérives populistes mettant à mal et quelques fois à bas la démocratie, c’est ce que nous appelons l’éducation populaire. Remarquons déjà – et ce sont les faits historiques qui nous l’indiquent - que lorsque la démocratie disparait et que les hommes se retrouvent « dans les fers » (pour parler comme Rousseau dans son Contrat Social), c’est parce que cette éducation du peuple par le peuple et pour le peuple – le « par le peuple » distinguant l’éducation populaire des autres formes d’éducation – devient propagande, enrégimentement de la jeunesse, négation des contradictions et des conflits qui font la vitalité de tout corps social et politique constitué de femmes et d’hommes libres de leurs pensées et de leurs engagements. Reprenant une réplique de la pièce de Hanns Johst, Schlageter (1933), Baldur Von Schirach , Secrétaire d’Etat à la Jeunesse d’Hitler, disait : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». C’est à cette culture critique et de résistance qu’il pensait et non aux œuvres de Wagner et de Carl Orff.

Alors, qu’entendre par cette éducation populaire qui serait un rempart contre les dangers du populisme ? Elle met en cohérence intellectuelle et pratique les missions suivantes :

- la conscientisation, cette capacité de lire la réalité sociale, de la décrire, de l’analyser, de lui donner un sens et de comprendre la place qu’on y occupe.

- l’émancipation, cette capacité de sortir, aussi modestement que cela soit (mais, après tout, les petites émancipations font les grandes émancipations) de la place qui nous a été assignée par les rapports sociaux, le genre, le handicap, les accidents de la vie et, quelques fois, notre culture d’appartenance.

- la puissance collective et démocratique d’agir qui se traduit dans ce plaisir, confinant quelques fois à la jubilation, de faire l’Histoire et de ne pas se contenter de la subir.

- la transformation sociale et politique de réalités et situations qui ne peuvent rester en l’état, comme la domination, l’oppression, les inégalités, ou encore les pratiques démocratiques impuissantes, confisquées ou corrompues.

Dans cette éducation populaire qui peut se développer sous de multiples organisations et procédures, le peuple est au centre et les individus deviennent des singularités agissantes, auteurs et acteurs de leur devenir. Certains, peut-être, penseront et diront que ce « peuple au centre », c’est une nouvelle forme de populisme. Mais nous répondons que dans ce « peuple au centre », il n’y a pas de « sauveur suprême » ni de « grand homme » qui appellent la multitude à les suivre aveuglément comme les rats du flutiste de Hameln.

Alors et enfin, un populisme qui ne serait pas maladie sénile mais, au contraire, santé de la démocratie ? En ces temps de crise, la question mérite réflexion et l’éducation populaire attention et soutien.

Christian Maurel, sociologue, ancien délégué régional des MJC et professeur associé à l’Université de Provence, co-fondateur du collectif national « Education populaire et transformation sociale ». Derniers ouvrages parus : Education populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation, éditions L’Harmattan, 2010 ; Le châtaignier aux sabots ou les longs hivers (roman), éditions de l’Officine, 2010.