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L’EDUCATION POPULAIRE, UNE AMBITION ENFIN RELANCEE ?
Marc Charbonné, Marc Lacreuse, Gwendal Ropars / L’Humanité (6, 7, 8 / 7 / 2012)
lundi 9 juillet 2012
publié par Christian Maurel , Marc Lacreuse

Éducation populaire, une ambition enfin relancée ?

Marc Charbonné, directeur de MJC à Viry-Chatillon, délégué CGT et membre des Militants indignés des MJC.

Marc Lacreuse, communiste, co-fondateur du collectif " Éducation Populaire & Transformation sociale " et membre du collectif éducation populaire du Front de Gauche.

Gwendal Ropars, Secrétaire national de la JOC, vice-président du CNAJEP (Comité pour les relations nationales et internationales des associations de jeunesse et d’éducation populaire).

Rappel des faits.

Valérie Fourneyron a été nommée ministre des Sports, de la Jeunesse... et de l’Éducation populaire. Comment interpréter ce signe politique fort ? Quelle politique mener en la matière ?

L’éducation populaire n’a pas de définition précise. C’est, semble-t-il, sa force. Car elle va de « l’instruction pendant toute de la durée de la vie », défendue en 1792 par Condorcet, à « l’apprentissage de la construction collective politique de la citoyenneté » . Entre cette volonté de recréer un véritable outil de transformation sociale et la traduction minimale de l’Union européenne qui la limite à « l’éducation informelle », quelle devrait être la vision défendue par Valérie Fourneyron, la nouvelle ministre de l’Education populaire ? Parole aux acteurs de l’éducation populaire.

L’éducation populaire a de nouveau son ministère. Simple symbole ou cela traduit-il la volonté, selon vous, de relancer une grande politique en la matière ? Pour quoi faire ?

Marc Lacreuse. "Une simple étiquette ne suffira pas, évidemment. Une grande politique ambitieuse est nécessaire car l’éducation populaire, particulièrement dans sa dimension d’émancipation démocratique, est (re)devenue un enjeu politique majeur. Et ce pour plusieurs raisons, à commencer par l’inquiétante évolution de la société vers une abstention grandissante des citoyens vis à vis de la « res publica », la chose publique, le vivre ensemble, parfois minutieusement entretenue par des jeux politiciens désastreux. Marie-George Buffet, alors ministre, devait partager ce constat lorsqu’elle a initié une « offre publique de réflexion », en impliquant des centaines de collectifs et des milliers de personnes pour apporter leurs contributions à une nouvelle politique publique d’éducation populaire. J’y ai observé une belle - et rare - appétance pour ce nouveau geste politique, qui faisait revivre, en quelque sorte ce que furent les Cahiers de doléances de la Révolution française. Une nouvelle loi-cadre devait en découler mais l’expérience n’avait pas pu être menée jusqu’au bout. Sans doute avait-elle un peu effrayée les tenants d’une vision purement délégataire de la démocratie. Mais depuis la situation sociale et politique du pays n’a fait que s’aggraver : l’économisme et la finance ont pris le pas sur le politique, et l’éducation populaire, parquée entre le football et les jeux olympiques dans un ministère sans moyens était menacée de disparition. Il y a urgence aujourd’hui à ouvrir de nouveau un vaste débat public à propos de l’éducation populaire, dont se réclament de plus en plus d’initiatives associatives, syndicales, coopératives cherchant à construire de nouvelles procédures visant à augmenter radicalement la capacité d’agir des hommes et des femmes, d’évaluer et d’infléchir les politiques publiques dans tous les domaines : école, santé, travail, urbanisme, culture... Le formidable travail d’amendement et de critique mené en 2005 par les citoyens à propos de la proposition de ratification du traité européen constitue un des exemples de ce que met en avant l’éducation populaire comme faculté et légitimité de chacun à apporter sa pierre dans la construction sociale. Une des dimensions de l’éducation populaire contemporaine est de participer à la libération de ces potentialités culturelles et civiques dont le peuple est porteur."

Gwendal Ropars. "La création du ministère de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative un symbole car cela fait longtemps que l’éducation populaire n’a pas été mise en avant, et je crois sincèrement qu’il traduit la volonté de relancer une grande politique en la matière. Des défis restent à relever en termes d’éducation populaire aujourd’hui. Dans ce but, le CNAJEP a lancé le mois dernier l’Educ’pop en fête, un événement pour montrer concrètement ce qu’est l’éducation populaire. L’éducation populaire contribue à l’apprentissage de la citoyenneté, à ce que des hommes et des femmes se construisent individuellement et collectivement, s’émancipent, et participent à la construction et à la mise en œuvre de projets. La Joc a lancé la dynamique « Impose ta voix » en novembre 2011 afin d’organiser des soirées élections dans les quartiers populaires où l’on pouvait apprendre le rôle d’un élu, les différences entre les partis politiques, rencontrer des candidats, des lieux pour permettre aux jeunes de développer leur esprit critique… Par cette exemple, on voit bien l’enjeu d’une politique d’éducation à la citoyenneté porté par les associations de jeunesse et d’éducation populaire. Nous considérons la participation à la vie de la cité est un levier essentiel dans le parcours des individus vers l’autonomie et l’émancipation, et comme une ressource primordiale dans l’élaboration des politiques publiques. Le fait d’avoir lié jeunesse et éducation populaire au sein de ce ministère est important : c’est reconnaître qu’en dehors de l’éducation nationale, l’éducation populaire pour faire du temps libre un temps éducatif et émancipateur."

Marc Charbonné. "Un ministère de l’éducation populaire est à la fois un message fort et un outil. Sans être le seul remède d’une société souffrante, l’éducation populaire peut redonner à chacun la capacité de réagir et d’agir sur ses conditions de vie. Cette vieille et grande idée du « savoir et de la culture pour tous, avec tous » doit être une force de proposition et d’action pour que les citoyens ne soient plus seulement acteurs de leur vie, mais auteurs. Et auteurs ensemble ! De plus en plus, le désengagement des pouvoirs publics et de l’Etat transforme les associations, et particulièrement les MJC, en prestataires de services, lieux de consommation d’activité, boutiques de loisirs… Au-delà du décrochage financier subi, cette marchandisation nous éloigne de notre identité première de lieux d’expérimentation sociale, d’expression, de socialisation, d’émancipation individuelle et collective, de solidarité, de créativité... C’est cela le plus révoltant ! Je suis convaincu qu’aucune société ne peut vivre sans un espace économique du don, de l’empathie, de la solidarité et de la fraternité. En cela, les associations jouent un rôle essentiel de corps intermédiaires en assurant cette dimension de la vie sociale et du lien entre les citoyens."

L’éducation populaire semble en plein marasme. Quelles mesures d’urgence s’imposent selon vous ?

Marc Charbonné. "Stoppons net l’hémorragie ! Les constats sont accablants : disparition de MJC, municipalisation des structures d’éducation populaire, appels d’offre et délégations de service public… Au-delà de la mise en concurrence des associations entres elles, l’arrivée d’entreprises issus du secteur marchand risque de causer un plus lourd préjudice au monde associatif, à la culture et à l’éducation populaire. Tout a été préparé dans ce sens, de la circulaire Fillon de Janvier 2010 à la récente directive européenne dite « Paquet Almunia », sur laquelle nous avons organisé des réunions des informations, comme à la MJC de Corbeil le 26 Juin dernier. Les associations et fédérations d’éducation populaire doivent se réveiller. Une société anonyme pilotée par GDF-Suez gère actuellement l’équipement culturel de la Gaité Lyrique. Que se passera-t-il quand Véolia organisera le soutien scolaire de vos enfants, quand le Club méditerranée organisera les colonies de vacances de vos comités d’entreprise, quand Vivendi gérera les MJC de vos villes… Soyez en sûrs, c’est tout un pan de la liberté associative qui disparaitra sous nos yeux. Au même titre que l’éducation nationale, dont elle est complémentaire, l’éducation populaire n’est pas une marchandise ! Il nous faut d’urgence un dispositif législatif définissant l’éducation populaire comme une exception française, au même titre que la culture, et créer une loi cadre pour une relation sereine entre les pouvoirs publics et les associations d’éducation populaire. Celle-ci doit aller plus loin que l’octroi d’un simple agrément, et doit affirmer le statut particulier des associations d’éducation populaire, sortir des logiques d’appel d’offre et de délégation de service public, engager l’Etat à financer les associations et leurs fédérations par le retour aux subventions de fonctionnement, relancer une politique de formation des personnels et alléger les charges pesant sur les associations par une exonération de la taxe sur les salaires."

Gwendal Ropars. "Les associations de jeunesses et d’éducation populaire s’appuient sur l’initiative citoyenne et encouragent une démarche participative des populations dans la conduite des projets, pour permettre aux individus de vivre des expériences d’engagement. Il faut donc les associer à la mise en place une politique d’éducation à la citoyenneté et les soutenir en reconnaissant leur spécificité et en remettant en cause la réduction de leurs financements. Toutes les associations n’ont pas des salariés. Il faut donc soutenir les têtes de réseaux associatives qui offrent les principales demandes d’accompagnement des militants."

Marc Lacreuse. "Il faut ouvrir à nouveau un vaste chantier citoyen de réflexion, impliquant associations, syndicats, collectifs de terrain, coopératives : pourquoi pas des États Généraux de la Transformation sociale et politique ? Il y a urgence également à redonner aux associations d’éducation populaire la capacité de leur autonomie politique. Beaucoup étaient sommées de « perdre leur âme » avec la course aux financements sur projets, instrumentalisées par des dispositifs d’Etat dont les effets n’ont jamais été évalués et qui se succédaient en toute incohérence. Outre une progression importante de leurs moyens financiers, via des subventions de fonctionnement, il faut rapidement instituer un nouveau statut pour l’élu associatif bénévole, une reconnaissance juridique de l’utilité sociale des associations d’éducation populaire. Une nouvelle place doit leur être accordée dans les lieux de concertations, à tous les échelons de la Nation, tant dans les domaines de l’éducation que de la culture, du sport que du loisir, de la santé que de l’urbanisme, du travail et de l’emploi entre autres. Savez-vous que dans ces derniers domaines les associations, créatrices d’emplois, représentent un poids économique très important ? Savez-vous qu’elles sont aujourd’hui trop souvent en première ligne - et seules - pour tenter d’arrêter le délitement du lien social dans les zones rurales, dans les quartiers populaires désertés par les services public ?"

De nouveaux acteurs (collectifs, Scop…) qui émergent à côté des grandes fédérations d’éducation populaire (Ligue de l’enseignement, Fédération Léo Lagrange, Francas...), dénoncent une dérive vers des activités socioculturelles. Ils appellent à une « éducation populaire politique ». N’est-il pas temps de redéfinir l’éducation populaire et ses acteurs ?

Gwendal Ropars. "N’est-il pas temps plutôt de reconnaître ce qu’apporte l’éducation populaire à notre société ? Que ce soit les petites associations ou les grosses fédérations, que ce soit des associations nées à la fin du siècle dernier ou il y a peu, toutes participent à un même projet de transformer cette société afin de permettre à chacun d’avoir sa place dans la société, à chaque groupe de personne d’être debout et respecté et de les mettre au centre !"

Marc Charbonné. "Des AMAP aux Enfants de Don Quichotte, chaque création d’association répond à un besoin, dévoile une faille de notre système, questionne notre société et nos modes de vie. Faire de l’éducation populaire est un acte politique ! L’émergence de nouveaux acteurs n’est donc pas une forme de dénonciation de l’impuissance ou du mal-faire des associations ou fédérations « historiques », mais plutôt une dynamique complémentaire avec des modes d’actions souvent différents, mais bénéfiques pour tous. Alors oui, redéfinissons l’Education populaire dans la dimension politique de son action, des valeurs humanistes qu’elle défend, des méthodes pédagogiques qu’elle emploie et du bénéfice citoyen qu’elle recherche !"

Marc Lacreuse. "Peu avant les présidentielles, nous avons décidé de créer un Collectif consacré à l’Education Populaire au sein du Front de Gauche parce que nous sommes convaincus qu’il s’agit d’un enjeu majeur pour notre pays, aujourd’hui, appelant de nouvelles mobilisations et organisations citoyennes. Nos travaux, qui ne font que commencer, se sont attachés dès l’origine à contribuer à cette émancipation démocratique qui nous fait tant défaut aujourd’hui, à promouvoir les travaux d’éducation populaire menés en de multiples lieux ( et ignorés par les médias ), et mettre la puissance publique en face de ses responsabilités à cet égard... Les initiatives à venir sont foisonnantes, initiées tant par des fédérations d’élus communistes et républicains que cette montée en puissance de l’éducation populaire intéresse au plus haut point, que par des coopératives telles que « Le Pavé » ou par des revues telles que Résonnances qui prépare un rendez-vous important à l’automne. Ces initiatives permettront de faire grossir encore le camp des citoyens qui ne se contentent plus du monde tel qu’il est, et aspirent à son changement en s’y impliquant non pas seulement lors des consultations électorales. Il y a suffisamment de convictions et de cultures en chaque être humain pour rendre cette avancée possible. C’est une urgence démocratique que de contribuer à libérer la capacité d’agir du peuple et les intelligences collectives dont il est porteur ."


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