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CONTRIBUTION
L’HISTOIRE SE RACONTE, MAIS NE SE REECRIT PAS
PAR ROGER MARTELLI
lundi 23 novembre 2015
publié par Marc Lacreuse

CONTRIBUTION DE ROGER MARTELLI

A PROPOS DE L’USAGE DES REFERENCES

HISTORIQUES

DANS LES CONTROVERSES ACTUELLES

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L’HISTOIRE SE RACONTE, MAIS NE SE REECRIT PAS ...

Le débat sur l’état d’urgence a vu resurgir les références à l’histoire. La guerre d’Espagne, Munich, 1956… L’expérience du passé compte. Il faut pourtant se méfier des analogies trop rapides.

1. La notion de « guerre » ne se manipule pas sans risques. Tout usage de la violence, même légitime, n’implique pas que l’on engage une guerre à proprement parler. Pendant toute la durée du conflit algérien, les autorités françaises veillèrent à ne jamais utiliser l’expression de « guerre » et s’en tinrent aux termes de « maintien de l’ordre » ou « d’événements ». User d’un autre langage eût été considérer que les combattants algériens étaient l’expression armée d’un peuple et les prémisses de constitution d’un État. Parler de guerre contre Daesch c’est, d’une certaine mesure, admettre que le réseau fanatique dispose d’une légitimité analogue à celle de l’État qu’il prétend incarner. C’est anticiper la possibilité de futures reconnaissances : le but de la guerre légale est en effet la défaite de l’ennemi ; ce n’est pas nécessairement sa disparition. La prolifération du vocabulaire guerrier, appliquée à toute action déterminée (la guerre contre la drogue, contre les mafias…), est en soi dangereuse. Son institutionnalisation l’est donc plus encore. Or nous sommes engagés dans ce processus.

2. La guerre d’Espagne nous a laissé le souvenir de cette pratique désastreuse que le Royaume-Uni et la France menèrent sous couvert de la « non-intervention ». Au départ, l’idée de non-intervention n’impliquait toutefois pas nécessairement la capitulation devant Franco et ses troupes factieuses. L’Union soviétique s’associa même au départ à elle, pour se rapprocher des Français et des Britanniques et faire grandir le projet de « sécurité collective ». Le 25 août 1936, Maurice Thorez déclara encore, dans un grand meeting de soutien aux républicains espagnols : « Oui, nous communistes, nous sommes résolument en faveur de la non-intervention. Nous considérons que le peuple d’Espagne est capable de liquider lui-même la rébellion. On ne porte pas la liberté à la pointe des baïonnettes ».

Le problème apparut très vite devant le constat que la non-intervention n’affectait en aucun cas l’attitude des fascistes italiens et des nazis allemands qui soutenaient directement les phalangistes espagnols, par l’envoi d’armes et de troupes, tandis que l’aide française en matériel se mesurait au compte-gouttes. Et quand les communistes se mirent à dénoncer la tartufferie d’une non-intervention unilatérale, ils ne proposèrent jamais l’intervention directe de l’État français dans la guerre. Le mot d’ordre n’était pas de déclarer la guerre à Franco, mais d’envoyer « des avions, des canons pour l’Espagne ». Les communistes proposèrent donc à leurs militants de combattre dans les Brigades internationales et ils contribuèrent à l’approvisionnement clandestin des Républicains. Il eût mieux valu, pour l’honneur et pour l’efficacité, que ce fût la République française officielle qui s’en chargeât ouvertement.

Soutenir concrètement celles et ceux qui combattent contre la barbarie, y compris par la fourniture d’armement, n’implique donc pas de s’engager dans une guerre en règle, dont au demeurant la légitimité n’est assurée par aucune instance de délibération et d’action internationale.

3. La référence aux accords de Munich est elle aussi souvent évoquée, et parfois même par les héritiers des « Munichois » d’hier, à gauche comme à droite. Là encore, l’analogie est bien rapide. On ne reprocha pas alors au français Daladier et au britannique Chamberlain de ne pas avoir déclaré la guerre à l’Allemagne, mais d’avoir renoncé à soutenir avec fermeté l’intégrité d’un État allié la Tchécoslovaquie, en acceptant l’amorce de son démantèlement territorial. Face au nazisme, il n’y eut donc que le « lâche soulagement » (Léon Blum) devant une guerre que l’on croyait évitée, puis les fanfaronnades des lendemains d’euphorie (« Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », annonçait le malheureux Paul Reynaud en septembre 1939). « Nous gagnerons cette guerre », proclame Manuel Valls aujourd’hui. Mais que fait-il pour faire advenir ce qui, à l’échelle nationale et planétaire, est le seul moyen efficace pour enrayer l’expansion du pire : la justice ?

4. La référence au vote par les députés communistes des « pouvoirs spéciaux » accordés à Guy Mollet sur sa politique algérienne est encore plus aléatoire. Ce vote est apparu à de nombreux combattants de la cause algérienne comme une trahison et il a terni l’image du Parti communiste dans une part non négligeable de l’intelligentsia et de l’opinion française. Il est encore aujourd’hui le symbole de ce qu’il ne fallait et qu’il ne faut pas faire. La comparaison avec le récent vote au Parlement n’est pourtant pas pleinement convaincante.

Il faut savoir tout d’abord que le choix du vote de 1956 fut, pour la première fois depuis longtemps, l’objet d’une discussion animée du groupe parlementaire où des points de vue opposés s’exprimèrent sur le sujet. Au bout du compte, Maurice Thorez emporta la décision du groupe à partir d’une formule simple : « il ne faut pas sacrifier le tout à la partie ». Le Parti socialiste de Guy Mollet avait mené sa campagne législative de décembre 1955 sous le thème de la « paix en Algérie ». Vainqueur des élections de janvier 1956 sous l’étiquette du « Front républicain » et devenu Président du Conseil, Guy Mollet oriente son gouvernement dans une politique qui tranche au départ sur deux points avec celle de ses prédécesseurs. Il amorce une politique sociale (la quatrième semaine de congés payés par exemple) qui renoue en partie avec l’esprit de 1936 et de la Libération. Et, en établissant des contacts directs avec Moscou, il s’inscrit ouvertement dans un climat de détente qui semble en finir avec les tensions extrêmes des débuts de guerre froide. Ajoutons qu’il prolonge la politique d’apaisement qui aboutit au début 1956 à l’indépendance du Maroc et de la Tunisie.

Pour le PCF, qui combat la guerre d’Algérie mais qui reste réservé sur l’impérative nécessité de l’indépendance et qui maintient sa méfiance à l’égard du FLN, l’Algérie est la « partie » dans un « tout » structuré par l’union de la gauche (le mot d’ordre législatif du PCF en décembre est celui d’un « nouveau Front populaire ») et par la fin d’un esprit de guerre froide qui perturbe le jeu des affrontements droite-gauche. Pour le PCF, le retour à la dynamique de Front populaire et la détente sont les seuls moyens pour déboucher sur des solutions négociées. À l’aune de ces deux objectifs, tout autre apparaît comme secondaire : le tout l’emporte décidément sur la partie…

Quelques semaines à peine avant l’intensification de l’engagement militaire en Algérie (la décision d’envoyer en Algérie des soldats du contingent), le vote positif du PCF apparaît ainsi comme une erreur de jugement et une faute politique. De fait, il ne fallut pas longtemps pour que s’évanouisse l’espoir d’une dynamique vertueuse d’union et les promesses de paix en Algérie s’engloutirent dans une guerre à la fois accentuée, barbare et inefficace.

Mais si les députés communistes votèrent les pouvoirs spéciaux, en aucune manière ils ne votèrent pour la guerre ni pour affirmer leur confiance dans le chef du gouvernement. Ils crurent seulement, et à tort, qu’ils préservaient ainsi les chances de l’union et donc d’un redressement possible pour une République alors bien malade.

Nous sommes par là à mille lieues du scrutin de ce mercredi 18 novembre 2015. Le vote de ce jour-là fut explicitement en faveur d’un « état d’urgence » qui, pour se promoteurs, était la conséquence nécessaire d’un « état de guerre ». Dans l’esprit des parlementaires de la droite et du PS, les deux notions étaient inséparables. Or leur confusion est un piège redoutable.

Roger Martelli


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