Education populaire & Transformation sociale !
Offre Civile de Réflexion
Accueil du siteThèmesPolitiques publiques
Publications.
L’université à l’ère de la compétition.
Camille Stromboni / Les Monde du 7-3-2017.
mercredi 8 mars 2017
publié par Christian Maurel

L’université à l’ère de la compétition.

Soyez autonomes, mais regroupez-vous ! Prenez la tête de la compétition internationale mais coordonnez-vous au niveau territorial… Les injonctions adressées aux universités françaises depuis le début des années 2000, avec l’enchaînement des lois " Pécresse " sur l’autonomie en 2007 puis " Fioraso " en 2013, ne manquent pas de contradictions, analyse Christine Musselin dans son dernier ouvrage, La grande course des Universités/ Sciences Po.

La chercheuse du Centre de sociologie des organisations, fine connaisseuse des arcanes de l’enseignement supérieur, dessine la grande lame de fond qui traverse le monde universitaire depuis une quinzaine d’années : celle de la compétition, désormais à tous les étages, entre les enseignants-chercheurs, les laboratoires, les universités… Cette évolution générale dans les sociétés occidentales ne manque pas d’être paradoxale en France, souligne la directrice de recherche CNRS. " Le discours prônant l’équivalence entre les universités s’est mué en un discours sur la compétition internationale, la performance et la concentration des ressources sur les meilleurs ", avec " une rapidité - qui - n’est pas sans étonner dans un pays où les principes égalitaires ont longuement imprégné les politiques universitaires ".

Ce qu’elle explique notamment par le choc des classements internationaux, venus bousculer l’enseignement supérieur français, avec le coup de projecteur sur celui de Shanghaï à partir de 2003, où les universités françaises brillaient par leur absence. Mais aussi par la progression du new public management et des doctrines néolibérales.

L’État a développé lui-même des instruments pour stimuler la compétition, avec la création d’agences de financement sur projets de la recherche et d’évaluation. Mais surtout en lançant la grande compétition des investissements d’avenir, notamment celui de l’Initiative d’excellence (IDEX), dotée de milliards d’euros de capital pour les regroupements universitaires jugés les meilleurs sur la scène internationale.

" nécessaire ajustement "

Christine Musselin déconstruit patiemment les croyances qui existent en arrière-plan de la constitution de ces grands " empires universitaires " mêlant universités, grandes écoles et organismes de recherche sur un territoire. Seules des universités complètes dotées d’une taille critique suffisante pour être visibles et pour compter dans les classements seraient capables de s’imposer dans la compétition internationale, avec une gouvernance forcément renforcée et en développant des travaux interdisciplinaires. Ce qui ne s’appuie pourtant sur aucun fondement empirique.

" Les réformateurs ont réussi le tour de force de concevoir, au nom d’un nécessaire ajustement avec le modèle international, un système totalement singulier, un “jardin à la française” sans équivalent dans le monde ", souligne en outre la chercheuse, qui se permet de donner son sentiment en conclusion. Quitte à cibler les financements, autant frapper plus juste, et changer de politique tant qu’il en est encore temps, en privilégiant enfin la dynamique scientifique plutôt que ces complexes assemblages institutionnels.

Dans un autre ouvrage intitulé Construire l’université au XXIe siècle, Danielle Tartakowsky, ancienne présidente de l’université Paris-VIII (Vincennes-Saint-Denis), apporte justement son témoignage de l’intérieur sur ces tiraillements vécus par les universités. La militante syndicale et politique, à la tête de cet établissement si particulier de 2012 à 2016, héritier du centre universitaire expérimental de Vincennes créé au lendemain de Mai 68 et toujours porteur d’une identité fortement ancrée à gauche, avait quelque espoir d’une inflexion des " orientations libérales qui pesaient sur l’enseignement supérieur et la recherche " menant " à l’émergence d’établissements concurrentiels régulés par le marché " avec le quinquennat de François Hollande. En vain.

" disette budgétaire "

Au fil des diverses séquences de crises et de tensions, la chercheuse spécialiste de l’histoire des mouvements sociaux raconte comment elle a tenté de rester fidèle à son " indéfectible attachement aux principes de services publics, à la démocratisation de l’accès au savoir et de la réussite, à l’égalité territoriale ", auxquels contrevient " la logique des pôles d’excellence ". Elle va pourtant s’y plonger, au risque de friser la " schizophrénie ". Difficile de faire autrement à l’heure de la " disette budgétaire ", pour la grande université d’arts, lettres, littérature et sciences humaines et sociales de 23 000 étudiants.

Avec son homologue Paris-Nanterre, l’université dyonisienne va constituer un regroupement confédéral, et tenter de remporter les subsides de la compétition de l’Initiative d’excellence. Avec finalement un échec du projet qui avait pourtant réussi à soulever l’enthousiasme des communautés universitaires et dont " nul n’a pourtant contesté la valeur et l’intérêt socio-économique et scientifique ".

Mais il n’a pas résisté au modèle de gouvernance dominant de cet appel, celui de la fusion, raconte la présidente, et ce malgré les assurances du secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, Thierry Mandon, ou encore la loi de 2013 qui ouvrait la possibilité de constituer des communautés d’universités et d’établissements. Une illustration des lignes contradictoires qui se croisent au sein même de l’État.

" Là où les tenants d’une autonomie sans limite de l’enseignement supérieur, ici synonyme de libéralisation, savent s’organiser et peser, les acteurs universitaires syndicaux et politiques partisans d’un service public à la hauteur des exigences contemporaines n’ont pas été au rendez-vous, comme englués dans une gigantesque panne de sens ", juge-t-elle plus globalement dans ce vivant retour d’expérience. Sans pour autant être amère : elle n’a pas perdu espoir de faire encore bouger les choses.

Camille Stromboni.

© Le Monde


Répondre à cet article