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LA CULTURE : DES BIENS PUBLICS DE TRES HAUTE NECESSITE.
Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do, directeur et rédactrice en chef de la revue "Cassandre/Horschamp".
jeudi 8 mars 2012
publié par Christian Maurel , Marc Lacreuse

Des biens publics de très haute nécessité.

Cessons de tergiverser. Si la culture ne devient pas aujourd’hui l’un des fers de lance des programmes de nos partis de gauche, nous aurons perdu, quel que soit le cas de figure. Dans le pire des cas nous aurons cédé devant la machine ultralibérale qui a pour but de détruire à l’échelle mondiale tous les outils de l’esprit pour réduire les humains à d’efficaces machines à produire et à consommer. Dans le meilleur des cas nous aurons élu une gauche qui n’aura toujours pas réalisé le caractère fondamental de l’enjeu, ce qui ne serait pas très bon signe.

De quoi parlons-nous ? Il s’agit de défendre, dans la filiation de l’Éducation populaire inventée après la Libération, la mise en circulation démocratique - et l’usage - des outils et des œuvres de l’esprit. Si ce combat est aussi fondamental que celui de l’écologie, c’est que ces outils et ces œuvres, de la langue qui nous constitue à tous les langages que nous avons inventés, inventons et inventerons, sont les premiers matériaux de la construction d’un humain pensant, rêvant, imaginant. Un humain. Non une machine à l’apparence humaine. Il s’agit donc, autant qu’avec l’écologie, d’un vrai combat pour l’avenir.

Nous revendiquons la culture de tous par tous. Aux marchands de sons et d’images comme aux tenants de l’élitaire pour quelques-uns, nous opposons un partage du sensible (1) irréductible au seul partage de fichiers. Internet peut être un puissant vecteur de découverte et de savoir et l’abrogation de la sinistre loi Hadopi est un préalable indispensable. Mais insuffisant. Là où d’aucuns parlent d’accès à la culture nous parlons d’appropriation, de pratique, d’échange. Un usage qui ne saurait se réduire à la consommation illimitée de musique et d’images sur le web ! Sauf à se satisfaire d’une culture pour chacun qui fait du citoyen une cible marketing et un consommateur avide de ce qu’il connait déjà. Les néoconservateurs ne s’y trompent pas, qui utilisent la machinerie « industrie culturelle » comme puissant rouleau-compresseur des imaginaires.

Comment une politique culturelle pourra-t-elle favoriser la circulation du sensible et du symbolique ? En prenant soin, partout, des jeunes pousses, en acceptant la mauvaise herbe, en refusant l’excellence surannée qui paralyse comme la démagogie consumériste qui transforme l’art en produit. En opposant aux logiques pyramidales la reconnaissance des initiatives de terrain. Il ne s’agit pas seulement, suivant la formule de Malraux, de « rendre accessibles les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes », mais de reconnaître en chacun l’auteur potentiel. Alors ce n’est pas – seulement – une question de moyens, mais bien de partage des richesses, d’abolition des privilèges. Et de volonté politique.

Nous revendiquons l’art et la culture comme outils d’intelligibilité du monde et d’invention du futur, langages d’élucidation d’une société de plus en plus complexe, armes de l’imaginaire face à la tyrannie d’une réalité qui ne souffrirait aucune alternative. Comme instruments d’humanité. Nous affirmons que dans ce combat pour un autre monde – pas seulement possible, indispensable – , les outils du rêve, de l’affect, sont aussi nécessaires que ceux de la raison et du militantisme politique.

Cette ambition ne saurait être l’apanage d’un seul ministère. L’habitat, les rapports sociaux, l’éducation, le travail, l’aménagement du territoire, les bouleversements technologiques, sont des questions culturelles ! Une politique culturelle pour aujourd’hui sera transversale ou ne sera pas. Elle ne saurait obéir ni aux logiques managériales de l’évaluation ni aux statistiques de fréquentation. Elle devra être démocratique, s’appuyer sur l’effervescence des expériences, observer sans mettre sous tutelle, soutenir sans stériliser par des labels. Laissons les AOC aux produits du commerce. Prenons la culture et l’art pour ce qu’ils sont, des biens publics de très haute nécessité portant la haute exigence d’un service public refondé.

Alors, peut-être ce mot, culture, n’est-il plus adapté au combat que nous menons ! Peut-être, pour nous faire entendre, devrons-nous en inventer ou en choisir un autre. Peut-être ce vocable renvoie-t-il trop dans notre langue à une longue histoire de monarchies, à des clivages sociaux persistants, à cette distinction dont parlait Pierre Bourdieu… Pour notre part, nous avons choisi. Nous parlerons de préférence de l’univers du symbole. Pourquoi ce choix ? Pour distinguer clairement cet univers de celui de la quantité, du chiffre, auquel la machine ultralibérale veut tout soumettre, y compris ce qui est d’évidence incalculable. Pour d’emblée faire entendre que nous ne nous contenterons pas de la défense d’une culture patrimoniale, ni d’une culture d’élite dont il s’agit de faciliter l’accès aux classes laborieuses. Comme l’a montré le puissant regroupement de l’Appel des appels qui réunit autour d’un socle de valeurs fondamentales des représentants de corps de métiers aussi apparemment éloignés les uns des autres que l’univers de la justice, du journalisme, de la médecine, de la psychiatrie ou de l’Éducation, c’est là, aujourd’hui, que le combat se joue. Dans une résistance absolue à cette évaluation chiffrée qui a pour but d’éliminer tout ce qui, dans les œuvres humaines, est de l’ordre de l’échange, de l’imaginaire et, comme l’écrivirent si justement Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, de la relation. Ce mot puissant qu’employa aussi Peter Brook.

Si nous voulons être à même de le décliner à tous les niveaux de notre réalité politique, ceci doit être pensé et considéré comme une donnée essentielle. Et ceci doit être porté, à gauche, au premier plan.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do, Directeur et rédactrice en chef de la revue Cassandre/Horschamp.

www.horschamp.org

1 -Titre d’un bel ouvrage de Jacques Rancière, paru en 2000 aux Éditions la Fabrique