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LA LAICITE ET LES MOUVEMENTS D’EDUCATION POPULAIRE.
Fonds de Solidarité et de Promotion de la Vie Associative PACA / Christian MAUREL.
samedi 5 novembre 2011
publié par Christian Maurel

LA LAÏCITÉ ET LES MOUVEMENTS ÉDUCATION POPULAIRE.

(Contribution de Christian MAUREL, sociologue, grand témoin de la journée du 24/3/2011 organisée à Aix en Provence par le Fonds de Solidarité et de Promotion de la vie associative PACA).

Cette contribution s’alimente à trois sources : les conceptions de la laïcité de différents mouvements d’éducation populaires qui viennent, par les textes qui m’ont été communiqués, poser avec force l’enjeu éducatif et souvent sociétal de leur projet ; l’introduction de Roland Bathrez, Président du FSPVA, qui en ouvrant cette journée, en montre toute son importance dans le contexte actuel de société vécu par les citoyens et les associations d’éducation populaire ; le compte-rendu des ateliers faisant largement état des analyses des situations rencontrées sur le terrain et des propositions visant à surmonter les difficultés sans abandonner l’ engagement laïque qui doit guider leur action. Rappelons également la démarche qui, comme le dit Roland Bathrez dans son introduction, se veut « sans ambigüité » sur ce sujet d’actualité et particulièrement sensible : « c’est celle de praticiens de l’éducation, mobilisés autour du vivre ensemble, en difficulté dans leur pratique et en situation de recherche »

LA LAÏCITÉ : CE QUELLE N’EST PAS, CE QUELLE EST.

Sans que cela soit toujours clairement formulé, la question de ce que l’on pourrait appeler le « statut » de la laïcité traverse les échanges de cette journée. Que peut-on en dire qui puisse éclairer la réflexion ?

- La laïcité n’est pas une « philosophie sociale » au sens du socialisme, du communisme, de l’anarchisme, du gaullisme, du fascisme ou encore du populisme… Et si l’on en fait une philosophie sociale, ce n’est que pour en stigmatiser une dérive, le « laïcardisme », sorte de posture laïque exacerbée, radicale, faisant la guerre à toutes les croyances et religions, et ne reconnaissant que ce qui est fondé en raison.

- La laïcité n’est pas non plus et à proprement parler un concept philosophique autour duquel pourrait s’organiser un système de pensée, même si elle peut se réclamer de fondements philosophiques comme le rationalisme, le positivisme ou encore toutes les philosophies des Droits de l’Homme et du contrat social.

-  La laïcité est bien plus un processus historique (laïcisation de la société, de la pensée, des pratiques…) qui, étonnamment, nait dans la religion elle-même (la distinction entre les clercs et les laïcs, par exemple). Ainsi, le Christ lui-même, dans son époque très théocratique, affirme une position finalement très laïque quand il dit : « Il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». Au cours de l’Histoire, il y a des temps forts de séparation du spirituel et du temporel, de ce qui relève du privé et du public. Par exemple en France, la Révolution Française et la proclamation de la première République, la Loi de 1905, ce qui nous conduit, sans doute trop facilement, à faire de la laïcité une invention française. Il est vrai que le passage du « non est potestas nisi a Deo » de Saint Paul (« il n’y a pas de pouvoir en dehors de celui de Dieu ») au pouvoir juridique réservé au seul peuple, fonde réellement une société républicaine laïque.

-  La laïcité est bien plus un principe actif, une posture (terme qu’il faudra sans doute employer au pluriel), et ce dans au moins deux domaines essentiels de l’activité humaine : le politique (la séparation des Églises et de l’État), et l’éducatif (enseignement s’attachant à transmettre des savoirs fondés en raison, éducation par confrontation des points de vues et pratiques sans prosélytisme ni modèle imposé), ce qui marque la différence avec les théocraties et les pratiques d’une éducation religieuse, révélée ou non, s’appuyant sur les « vérités » de la foi.

A ce titre, la laïcité ne peut pas ne pas concerner l’éducation populaire et les mouvements, associations et institutions qui s’en réclament, tant il est vrai que leurs projets sont, dans l’action et dans la réflexion, à la croisée de l’éducatif et du politique.

LA LAÏCITÉ ET SES DIFFÉRENTES POSTURES.

On disserte souvent sur la laïcité ; on l’invoque ; on la hisse quelques fois même comme un drapeau, comme si chacun en partageait les mêmes sens et pratiques et sans préciser les postures auxquelles elle renvoie. Les textes des différents mouvements d’éducation populaire ainsi que la teneur des débats en atelier témoignent de cette diversité de postures que l’on peut quelque fois repérer dans les discours et pratiques de la même personne. Voici quelques distinctions qui nous paraissent utiles à la compréhension et à la pratique. On peut ainsi identifier au moins cinq types :

-  La laïcité d’abstention (voire d’abstinence). On ne parle de rien et surtout pas de ce qui fait désaccord ou conflit : « ici, on fait du théâtre, du service social, du sport…et on laisse ses convictions et idées soigneusement cachées… ». Hormis que cette posture est difficilement et très longtemps tenable, elle est au fondement d’une fausse paix sociale et de surface qui ampute l’acte éducatif et nie le citoyen. Ce n’est pas la position des mouvements d’éducation populaire, même si les pouvoirs publics ont souvent tendance à les contraindre à cette posture inopérante. Nous avons là un réel écart entre les pratiques laïques défendues et les attentes publiques souvent prioritairement préoccupées de voir se développer un consensus citoyen d’allégeance.

-  La laïcité combattante qui a eu sa raison d’être notamment dans la promotion et la défense d’une école laïque, dans le vote et l’application de la loi de 1905 et face à des offensives revanchardes des Eglises. Elle prend alors la forme de l’anticléricalisme et de la défense sans faille de la Raison contre la prégnance des idées et pratiques religieuses.

-  La laïcité de neutralité. On s’abstient de livrer ses positions, et surtout de faire du prosélytisme, sur les sujets qui ne relèvent pas d’une approche strictement rationnelle. Et si l’on traite des faits religieux ou partisans, on ne les traite que comme des faits sociaux, historiques ou de civilisation. C’est souvent à cette forme de laïcité que s’astreint l’enseignant, notamment dans certaines disciplines « sensibles » comme l’histoire, la philosophie, les sciences sociales…

-  La laïcité de composition, appelée quelque fois « plurielle » ou encore « ouverte ». On accueille toutes les croyances dans un esprit de tolérance en faisant qu’elles se respectent et entrent en dialogue pour un enrichissement de chacun et un meilleur vivre ensemble.

-  La laïcité de confrontation. On crée les espaces et les conditions de la confrontation des opinions et des croyances sans peur des désaccords et des conflits car on pense que c’est un bon moyen de créer de la coopération et de faire société.

LES MOUVEMENTS, ASSOCIATIONS ET INSTITUTIONS ÉDUCATION POPULAIRE : QUELLE LAÏCITÉ ET POUR QUOI FAIRE ?

D’une manière générale, dans les écrits lus comme dans les échanges en ateliers, il y a une habile cohabitation (composition ?) entre une laïcité de composition (tolérance de toutes les croyances, même si plusieurs y mettent des limites) et une laïcité de confrontation. Il y a là une posture hybride, pédagogiquement et politiquement dynamique, qui est celle d’une laïcité active dont l’éducation populaire peut, d’une manière originale, se revendiquer et en faire un principe d’action. Ainsi le travail éducatif peut-il se structurer et développer ses manières de faire en mettant en intelligence et en pratique deux postures : accueillir et respecter toutes les croyances ; susciter l’interrogation et permettre des parcours par la confrontation. L’efficience de cette laïcité active tiendrait à cette alchimie dont l’animateur d’éducation populaire serait l’acteur-accompagnateur.

Les textes indiquent la direction et placent les enjeux très haut, ce qui nous donne déjà une idée, pour les acteurs de terrain, de l’intérêt de s’y engager mais aussi des difficultés de les réaliser. Qu’on en juge :

-  Pour les Éclaireurs et Éclaireuses de France : « respect de l’autre », c’est-à-dire de ses croyances ; confrontation d’idées, de croyances, de pratiques contre les a priori, les discriminations et toutes formes de propagande et de fanatisme ; « enrichissement personnel » et « art de vivre ensemble ».

-  Pour Loisirs Provence Méditerranée : pluralité et laïcité associés s’opposant aux dogmatismes, aux embrigadements, et favorisant l’apprentissage conjoint de l’autonomie et de la solidarité.

-  Pour les CEMEA : « La laïcité, c’est l’ouverture à la confrontation de l’autre par la connaissance des différences et dans le respect du pluralisme. C’est donc le combat pour la liberté d’expression et contre toute forme d’obscurantisme, d’aliénation, de discrimination, d’exclusion et d’injustice ».

-  Pour les FRANCAS : « laïcité entendue comme la reconnaissance des différences dans la connaissance et le respect réciproque » ; « principe évolutif qui implique en permanence l’approfondissement, l’enrichissement et la remise en cause de ses propres convictions dans la confrontation avec les autres » ; plusieurs dimensions de la laïcité (philosophique, éthique, politique, juridique, éducative).

-  Pour le CPCV : « d’inspiration protestante par son histoire, le CPCV a un fonctionnement laïc et pluriel permettant la confrontation des convictions de chacun dans le respect des différences ».

-  Pour les MJC : « Les MJC défendent une laïcité ouverte, active et de confrontation, ouverte à la compréhension de l’autre dans l’acceptation des différences et dans le pluralisme. Une laïcité qui participe à la formation du lien social et qui refuse ce rôle aux religions qui, elles, restent dans le domaine du privé. Une laïcité qui est un acte politique au sens où elle permet de construire individuellement du droit, du bien commun et de l’intérêt général ».

-  Pour Léo Lagrange : « ouverture et compréhension de l’autre » ; « option philosophique : une vie de lumière et de raison, sens critique » ; « il n’y a pas de dogme laïque » ; « la laïcité n’est pas antireligieuse » ; tolérance de toutes les opinions à condition qu’elles ne portent pas atteinte à la liberté ; pluralisme avec lutte contre l’autoritarisme, le racisme, l’exclusion, la discrimination, le sexisme ; dimension politique : susciter l’intérêt des citoyens pour l’engagement, la démocratie, la chose publique.

-  Pour la JPA : « Par principe, la laïcité est un concept intimement lié à celui de liberté d’expression et d’opinion ». Il s’agit d’ « aider l’ensemble des éducateurs à mettre en œuvre, dans l’école comme dans la cité, une laïcité qui apprenne à vivre ensemble, au sein de la République, dans le respect réciproque des personnes quelles que soient les convictions philosophiques, religieuses ou politiques de chacun, tout en favorisant l’appropriation des valeurs collectives sur lesquelles se construit un destin commun ». Pour cela, il importe de « mettre en place des formes et des contenus d’information… Le projet éducatif et pédagogique prévoit des situations de débats, de confrontation des idées ».

-  Pour la FSGT : « La laïcité désigne la séparation du civil et du religieux. Le principe de séparation des pouvoirs politiques et du pouvoir religieux en est une des applications… Au sens contemporain, elle est le principe d’unité qui rassemble les hommes d’opinions, de religions ou de convictions diverses en une même communauté ».

-  Pour l’AFOCAL : « ... la laïcité n’est pas une machine à exclure ou à montrer du doigt. La laïcité n’est pas un instrument de combat contre les convictions religieuses… la laïcité dans toute sa richesse est la meilleure façon de lutter contre tous les intégrismes et les communautarismes qui construisent des ghettos… La laïcité est un facteur de progression des valeurs républicaines et humanistes, la condition d’une société responsable et démocratique ».

-  Pour l’UFCV : « Laïcité et pluralisme sont aux fondements de la liberté personnelle… La laïcité ne peut et ne doit pas être neutre. L’UFCV condamne toute idéologie qui nierait les fondements d’une société laïque. Au-delà des extrêmes totalitaires qu’elle exclut, la société laïque doit en revanche organiser l’expression du pluralisme et reconnaitre une égale légitimité à tous les courants de pensée, idéologies et doctrines politiques, culturelles, religieuses… respectant les droits de l’homme ».

DE LA PENSÉE A L’ACTION : MISES EN TENSION, DIFFICULTÉS, EXPÉRIENCES, SOLUTIONS.

Puisqu’il semble y avoir un large accord des associations, mouvements et institutions d’éducation populaire sur les questions du sens et des finalités de la laïcité, pourquoi cette cohérence de vue rencontre-t-elle des difficultés de mise en œuvre exprimées par de nombreux acteurs de terrain ?

C’est sans doute parce que des principes à l’action, il y a un passage passionnant mais difficile du simple au complexe qui tient notamment au fait que la laïcité n’est pas qu’une philosophie au sens d’un système de valeurs, mais bien plus des postures, des processus et des manières de faire ne relevant pas de la seule règlementation et encore moins de l’application mécanique d’un principe ou d’une loi. Alors, comment réaliser ce « bel idéal de concorde dans lequel se transcendent fraternellement les différences » comme le dit si bien Henri Pena Ruiz cité à juste titre par Roland Bathrez dans l’ouverture à cette journée ? Nous avions situé l’éducation populaire laïque à la croisée de l’éducatif et du politique, ce qui indiquait déjà l’importance de l’enjeu et laissait imaginer la complexité de la mise en action. Mais à y regarder de plus près, et les débats des ateliers en témoignent, la complexité est d’une bien plus grande ampleur. En effet, on pourrait même dire qu’avant de se situer au cœur du projet d’éducation populaire orienté dans la construction permanente d’une société de liberté et de démocratie, les mouvements, associations et institutions doivent bien percevoir les différents domaines et questionnements vers lesquels leurs postures laïques les conduisent. Citons-en quelques uns, certains ayant largement été évoqués, d’autres moins ou pas du tout, ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent être ignorés :

• Laïcité et religions,

• Laïcité et modes de vie (us et coutumes, habitudes alimentaires, tenues vestimentaires, port de signes distinctifs religieux ou non, pratiques culturelles…),

• Laïcité et questions sociales (inégalités, précarité, exclusions…),

• Laïcité et engagements partisans,

• Laïcité et idéologies,

• Laïcité et rapports avec les pouvoirs publics (injonction, commande, instrumentalisation…),

• Laïcité et éthique personnelle (convictions philosophiques, choix de vie, bioéthique…),

• Laïcité et rapports hommes-femmes,

• Laïcité et homophobie,

• Laïcité, construction et transmission des savoirs,

• Laïcité, médias et réseaux sociaux (presse, télévision, internet…),

• Laïcité et choix artistiques (création, diffusion, pratiques en amateur…),

La liste n’est pas limitative. On pourrait sans doute trouver d’autres domaines où la laïcité républicaine est en question et à l’œuvre, où les écarts et contradictions entre son principe et son application peuvent se faire jour, ce qui ajoute à la complexité d’un tel concept et indique que la problématique laïque est transversale à tous les domaines de croisement de l’individuel et du collectif, du privé et du public.

Ainsi, une éducation populaire ouverte à tous, voulant s’adresser à la globalité de la personne et à qui rien ne peut par principe rester étranger (en quelque sorte, des modes de vie les plus quotidiens aux grandes questions de société), se retrouve en première ligne et en position avancée sur cette question de la bonne posture laïque. Dans le contexte actuel de société, et la teneur des débats en témoigne, les questionnements des mouvements, associations et institutions d’éducation populaire portent prioritairement sur les deux premiers domaines qui par certains biais apparaissent extrêmement liés : laïcité et religion, laïcité et modes de vie.

Des situations très concrètes sont décrites où les projets pédagogiques laïques sont en difficulté : l’alimentation en centre de vacances et de loisirs, le port des tenues vestimentaires et signes religieux dans les lieux d’accueil et d’activités, la présence indifférenciée des publics dans un espace commun, le respect des convictions de chaque intervenant engagé par son contrat de travail, les injonctions quelques fois contradictoires des pouvoirs publics…

Il a été souvent rappelé, en introduction, en ateliers et dans le débat général, que la question de la laïcité allait « bien au-delà du fait religieux » (Roland Bathrez) et que, surtout, il n’était en aucun cas question de faire de l’islam une préoccupation spécifique faisant le lit d’une « une utilisation dévoyée du concept de laïcité » (ibid.) et conduisant souvent « à des attitudes relevant de l’exclusion, de racisme, de xénophobie… » (ibid.).

Ainsi, la laïcité et ceux qui le revendiquent, doivent-t-ils se prémunir en permanence contre leurs possibles dérives générant des conceptions et des préconisations politiques (par exemple populistes ou identitaires) en totale opposition avec la laïcité républicaine elle-même. Avec une grande maturité critique, certains sont même allés à se poser la question suivante : « Est-ce que par la laïcité, on n’impose pas sa propre culture ? ». La laïcité ne va pas de soi. Elle n’est pas, à elle seule, le garant de toute attitude juste et conforme à ses principes. Elle doit s’accompagner d’un permanent éveil de la conscience. Tout cela pour éviter qu’elle ne bascule dans son contraire ou qu’elle ne soit utilisée à d’autres fins.

Les mouvements associations et institutions d’éducation populaire sont confrontés à une autre tâche toute aussi urgente et essentielle : mettre en accord principes et pratiques pertinentes de la laïcité. Les échanges en ateliers témoignent de cette attente. Les acteurs de terrain, notamment ceux qui animent des lieux d’accueil, par principe ouverts à tous et sans exclusive, doivent souvent, sur des situations sensibles et dans l’urgence, trouver des solutions par eux-mêmes ou après une rapide réunion d’équipe. Les textes et préconisations de leur mouvement et employeur leur apparaissent souvent insuffisants même si, dans certains cas (la JPA par exemple dans son extrait La LAÏCITÉ « Spécial Directeur JPA ») ils posent les bonnes questions et y apportent les réponses les plus précises et concrètes possibles.

QUELLES PROPOSITIONS ?

Les acteurs témoignent d’une grande clairvoyance qui se traduit dans les ateliers au travers des analyses de cas, de la perception des écarts entre principes revendiqués, postures, et pratiques souvent imposées par les situations au cas par cas. Voici quelques pistes qui demanderaient une exploration à la fois intellectuelle et pratique.

-  Les mouvements d’éducation populaire sont, comme nous l’avons constaté dans leurs propos et dans leurs textes, en quelque sorte à cheval sur deux postures et conceptions de la laïcité : la laïcité de composition qui consiste à accueillir toutes les différences (être ouvert à tous et n’exclure personne), et la laïcité de confrontation qui consiste à identifier les différences et à les mettre en cohabitation et en discussion pour faire société (il s’agit là de la fonction politico-éducative de la laïcité). Il semble que dans la pratique, on tende à privilégier la première posture si bien que l’accueil de tous et de tout conduit immanquablement et souvent à des difficultés difficiles à surmonter. Pour en sortir, il faut organiser la confrontation sans peur du désaccord et du conflit verbalisé, mis en analyse, en délibération et en arbitrage. Ce que nous appelons, en nous inspirant de Patrick Viveret, « la fertilisation des désaccords » par l’ouverture d’espaces publics de discussion sur ces questions d’apparence purement privées et particulièrement sensibles. Autrement dit, il faut faire un travail d’éducation populaire sur des questions qui sont éminemment sociales et politiques.

-  Cette orientation supposerait, pour être efficace, que les associations, mouvements et institutions d’éducation populaire prennent à bras le corps les questions de société qui, nous l’avons vu, sont traversées par la laïcité. Et nous avons bien remarqué qu’il ne s’agissait pas que du fait religieux, même si aujourd’hui il est le plus sensible. Prendre du recul avec la dérive socioculturelle (qui frise quelques fois le « socio-sécuritaire »), réinterroger l’interculturel ou le multiculturel que l’on considère comme allant de soi, repenser et remettre en mouvement des pratiques d’éducation populaire souvent un peu oubliées (conscientisation, émancipation, transformation sociale et politique, éducation démocratique…) sont sans aucun doute des pistes de dépassement des contradictions dans lesquelles s’empêtrent les acteurs se réclamant en toute bonne foi de la laïcité. Faire plus d’éducation populaire et le paysage d’éclaircira : avoir une meilleure connaissance des situations et des faits qui divisent, construire des argumentaires qui évitent de rester sans voix (voies) quand les problèmes se posent, se doter d’une batterie de procédures qui outillent les éducateurs et qui permettent d’aller de l’avant selon le vieux processus « voir, juger et agir »…

-  Une charte des mouvements d’éducation populaire sur les « bonnes postures laïques » ? Ce genre de texte risque de figer voire rigidifier le sujet à moins qu’il ne soit l’aboutissement et le résultat d’un long et rigoureux travail expérimental proposant des procédures et modes d’actions concrets outillant les acteurs intellectuellement et dans leurs pratiques (ce que nous pourrions appeler « un condensé d’intelligence méthodologique » éclairé par des attendus, des argumentaires et des expériences réussies).

-  Une autre formation des acteurs ? Sur la laïcité et toutes les questions de société qui traversent les pratiques d’éducation populaire ? Et comme aucune question n’est vraiment étrangère à l’éducation populaire, le chantier est immense et ne peut se limiter à l’accueil, aux pratiques d’animation et de médiation, à l’organisation d’activités et à l’évaluation. Il s’agit, comme cela a été indiqué par certains, de développer le niveau de conscience culturel et politique des différents acteurs et ce en lien avec tous ceux avec lesquels ils sont amenés à œuvrer au quotidien (autres acteurs sociaux, bénévoles, adhérents, usagers, militants, enseignants, partenaires publics, associations de toutes responsabilités...)

POUR CONCLURE.

Les mouvements d’éducation populaire s’interrogent à juste titre sur la laïcité. Et c’est une des manières, sans doute la plus pertinente de s’interroger sur leurs projets et pratiques d’éducation populaire. En continuant la réflexion et la recherche, à condition qu’elle ne reste pas abstraite et sans suite, ces mouvements devraient avancer sur les deux tableaux : la laïcité et leurs pratiques d’éducation populaire qu’il est nécessaire, à notre sens, de repenser tant elles sont malmenées par le contexte socio-économique et politique.

Car, en fait, les difficultés rencontrées touchant à la mise en œuvre des bonnes postures laïques tiennent à deux choses : l’évolution d’un contexte de société de plus en plus complexe et traversé de tensions dont les hommes et femmes de ce temps ont de plus en plus de mal à prendre la mesure ; des pratiques d’éducation populaire affaiblies par ce contexte et qu’il est urgent de repenser d’une manière offensive et radicale si les mouvements veulent réellement se dégager de la contrainte et de l’assujettissement qui les empêchent de réaliser complètement l’œuvre sociale, éducative et politique qui a justifié leur création et a construit leur histoire. Autrement dit, faisons plus et mieux d’éducation populaire et la question de la laïcité trouvera des réponses nouvelles et plus concrètes.