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ENTRETIEN avec MORGAN POGGIOLI , chercheur et historien
LE FRONT POPULAIRE A 80 ANS
samedi 2 juillet 2016
publié par Marc Lacreuse

LE FRONT POPULAIRE A 8O ANS

ENTRETIEN ( extrait ) avec

MORGAN POGGIOLI chercheur historien

Les fruits de la pression engrangés en 1936 irriguent toujours notre quotidien . L’historien revient sur cette épopée inédite, symbole de l’émancipation de la classe ouvrière .

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Q : Que reste-t-il de l’héritage du Front Populaire ?

Morgan Poggioli : Cet héritage est important . Citons d’abord les conventions collectives, qui bien qu’existant depuis 1919, n’ont revêtu de caractère obligatoire qu’à partir de 1936. Il y a aussi la réduction du temps de travail, ramené de 48 à 40 heures par semaine : le début d’un long processus qui aboutira aux 39 heures en 1962, puis au 35 heures en 2000 ... Conséquence, les loisirs émergent ! C’est aussi le moment où le week-end est "inventé", le samedi étant libéré . Les congés payés sont généralisés à tous .

Q : L’un de vos ouvrages (1) évoque le rôle des femmes dans le Front Populaire, nombre d’entre elles figurent sur les photos d’archives ...

M P : Les photos sont parfois trompeuses. Hormis les secteurs ( textile, magasin ...) où les femmes sont majoritaires et occupent vraiment leur lieu de travail, ailleurs, on les repère plus à l’extérieur, quand elles viennent ravitailler leur compagnon. Le Front Populaire revêt un aspect émancipateur indiscutable et les revèle en tant qu’actrices sociales, mais l’organisation des grèves reste très genrée, avec les hommes " forts" à l’entrée et les femmes souvent reléguées à la cuisine ...

Q : Qu’est ce que le Front Populaire a changé pour elles ?

MP : En droit du travail, elles obtiennent, comme les hommes les 40 heures, les congés payés ... Et faute d’avoir obtenu le droit de vote politique, elles pourront élire les délégués ouvriers mais aussi être élues, c’est une accession à la citoyenneté " sociale " obtenue avant la citoyenneté politique . Les acquis salariaux sont plus sujets à controverse . Les accords de Matignon vont certes octroyer les hausses les plus fortes ( 15 °/° ) aux salaires les plus bas : les femmes, les moins payées, vont en bénéficier . Mais les conventions collectives ont un effet pervers en légalisant les inégalités salariales entre hommes et femmes. Reste que les accords de 1936 ont pesé pour aboutir au droit de vote des femmes en 1945. Lors du Front Populaire, plus d’un demi-million d’entre elles adhèrent à la CGT, sur un total de 4 millions d’adhérents .

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Q : Chômage, crise migratoire, montée de l’extrême droite ... D’aucuns établissent un parallèle entre les années 1930 et la situation actuelle, qu’en pensez-vous ?

MP : Le parallèle est certes tentant, mais pas pertinent . Nous vivons une tout autre époque avec une mondialisation exacerbée . Syndicalement, le paysage est aujourd’hui bien plus fragmenté, la gauche au pouvoir n’a rien à voir avec celle de 1036 ... Quant aux mouvements sociaux, le climat est bien plus tendu. En 1936, le collectif a été le moteur de la victoire, aujourd’hui ce n’est plus le cas, l’individualisme et les divisions prévalent, y compris dans les mobilisations contre la " loi travail " .

Propos recueillis par Eva Emeyriat pour le mensuel de la CGT

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(1) " A travail égal, salaire égal ? La CGT et les femmes au temps du Front Populaire " aux Editions Universitaires de Dijon .


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