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LE SENS, LES SENS : LES VOIES DE L’ART.
Philippe MOURRAT
lundi 11 avril 2011
publié par Christian Maurel

Dans « La Trêve » Primo Levi nous raconte que, juste après avoir été libéré de l’enfer d’Auschwitz, il attendait avec d’autres survivants la fin de la guerre dans un camp aménagé par l’armée rouge. Quand la nouvelle de la victoire complète sur l’Allemagne nazie arriva, l’exaltation fut, on s’en doute, intense. A la surprise des ex-détenus, les officiers et sous-officiers russes s’isolèrent plusieurs jours pour préparer une « célébration » digne de l’événement.

Ils ont pendant ce temps concocté un cadeau pour leurs hôtes involontaires, un cadeau à la hauteur du bonheur partagé au regard de l’incommensurable souffrance endurée. Et ce cadeau, c’était un spectacle. Ils avaient réunis tout ce qu’ils avaient trouvé entre eux de savoir-faire, de talents, de souvenirs pour offrir des chansons, des scènes, des contes, des pantomimes, des morceaux de musique. De la générosité de ce moment Primo Levi gardera un souvenir irremplaçable de don, de communion, de partage par lesquels l’engagement des corps, des imaginaires et des personnalités étaient sublimation, à la fois sensation forte et symbole suprême …

Ce souvenir de Primo Levi nous raconte quelque chose d’essentiel sur ce qui s’opère dans l’acte artistique : le partage du sensible, l’expression d’un sens au-delà de la simple raison. C’est à dessein que je n’ai pas choisi l’exemple d’une œuvre avec un grand O, mais plutôt une expérience à la limite de ce que nos frontières sémantiques acceptent comme artistique. Non pas que je ne crois aux vertus des grandes œuvres, bien au contraire, mais pour donner à percevoir l’importance que peuvent revêtir aussi l’acte, l’instant et la charge intentionnelle de cet acte, presque indépendamment de la production générée.

Notre besoin d’art ne peut être qu’en partie rassasié par la fréquentation des grandes œuvres. Cette fréquentation n’est pas à minimiser, elle nous ouvre des perspectives dont nos imaginaires ont grand besoin, surtout dans un monde où l’on nous répète à l’envi que la réalité c’est comme ça, qu’il faut l’accepter comme ça, s’y résoudre comme ça ; un monde fini en quelque sorte… La grandeur d’une œuvre se mesure peut-être, justement, à l’écart poétique qu’elle nous autorise dans notre perception du monde, à sa capacité à nous ouvrir de nouveaux espaces de liberté dans notre rapport au réel.

On pourrait à grands traits ramener ces deux relations au phénomène artistique, aux termes d’un débat démocratisation culturelle (par la fréquentation des grandes œuvres) / démocratie culturelle (par l’acte artistique partagé). Cela serait sans doute un peu simplificateur et réducteur, mais ne constituerait pas à mes yeux un contresens. Dans le même élan, on pourrait transposer à un débat voisin : celui de la place de l’art dans l’enseignement scolaire… cette tarte à la crème, cet éternel rendez-vous manqué !

En effet, le nouveau clivage qui semble regrettablement s’imposer n’est pas loin de là, entre histoire de l’art et pratique artistique. Il ne faut pas être grand clerc pour pressentir l’impasse. Ce n’est pas l’objet de ce modeste article d’analyser les soubassements idéologiques de cette tendance à tout ramener à des oppositions en partie factices : démocratisation culturelle versus démocratie culturelle, cours d’histoire de l’art versus atelier de pratique artistique, consommatoire versus participatif. Nos convictions en faveur des valeurs de participation et de coopération ne doivent pas nous laisser entraîner dans de faux dilemmes manichéens et vains.

La bagarre pour la place du participatif en pédagogie comme en culture, et finalement comme en citoyenneté, relève d’une vision dynamique du monde. C’est cette vision qui refuse, par exemple, que l’on fasse de l’histoire de France le sujet d’un musée, mais plutôt celui d’une découverte permanente, jamais figée, toujours discutée. Les musées d’art d’ailleurs ont le plus souvent intégré cette vision en proposant de plus en plus des modes participatifs et/ou interactifs d’approche de leurs collections.

Cependant, s’il s’agit de ne pas accepter les oppositions stériles de ce qui peut être richement complémentaire, cela n’a rien à voir avec la tiède approbation d’un « tout est dans tout », ou l’apologie d’un « juste milieu ». Si je reviens à l’exemple emprunté à Primo Levi, l’auteur lui-même en parle en prenant clairement parti : "Le spectacle nous avait intimement satisfaits ; il avait été improvisé en quelques jours et on le voyait ; c’était un spectacle à la bonne franquette, sans prétention, puritain, souvent puéril. Mais il laissait supposer quelque chose de non improvisé, d’antique et de robuste : une juvénile, congénitale et intense capacité de joie et d’expression, une familiarité amicale et affectueuse avec la scène et avec le public, très éloignée de la vaine exhibition et de l’abstraction cérébrale, de la convention et de la paresseuse répétition de modèles."

Dans le prolongement de ce qu’exprime Primo Levi, je pense que cette consubstantialité du sens et des sens, du sémantique et du sensible, du symbolique et du sensuel que seul l’art peut nous offrir, est bien aussi affaire d’exigence ; elle exclut autant le spectaculaire dépourvu de sens, que le concept intellectuel isolé du vécu, que le conformisme et l’imitation. Les mêmes exclusions seraient aussi au rendez-vous si nous tentions de définir ce qu’est une grande œuvre. Il n’y a donc pas à opposer ces deux voies d’accès à plus de liberté, plus d’humanité, plus de possibles, avec ce qu’elles comportent de risque de déstabilisation…

Philippe Mourrat est Directeur Général de la Maison des Métallos à Paris, ancien responsable des Rencontres de la Villette, administrateur de compagnie et directeur de MJC.