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Dans Le Monde abonnés du 19-11-2019.
La convention pour le climat a déjà réussi ce petit miracle : refabriquer de la citoyenneté.
Françoise Fressoz.
mardi 19 novembre 2019
publié par Christian Maurel

« La convention pour le climat a déjà réussi ce petit miracle : refabriquer de la citoyenneté »

S’il est trop tôt pour juger de ses résultats, cette tentative de démocratie participative peut être un levier pour réorienter la fin du quinquennat, estime dans sa chronique Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».

Un moment important pour le quinquennat et la démocratie est en train de se jouer sur la colline de Chaillot, à Paris. A intervalles réguliers, 150 citoyens tirés au sort se réunissent dans l’enceinte du Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour tenter de résoudre ce que les élus de la nation ne sont pas parvenus à faire : réconcilier la transition écologique avec la justice sociale. Une session se tenait le week-end des 16 et 17 novembre, alors que les « gilets jaunes » fêtaient dans les rues de la capitale le premier anniversaire de leur mouvement. Aucun participant n’a songé à quitter le palais d’Iéna, ce chef-d’œuvre bétonné d’Auguste Perret, pour les rejoindre, même si des sympathies pour le mouvement s’exprimaient dans la salle. Et tous s’arrangeront les 6, 7, 8 décembre prochains pour être de nouveau là, alors que la galère s’annonce dans les transports, du fait de la mobilisation annoncée contre la réforme des retraites. Article réservé à nos abonnés Lire aussi 150 citoyens vont-ils sauver le climat ?

S’il est beaucoup trop tôt pour juger du succès de la convention citoyenne pour le climat qui ne rendra ses conclusions qu’au début de l’année prochaine, du moins a-t-elle déjà réussi ce petit miracle : refabriquer de la citoyenneté. « Ici on a un prénom et on se parle », dit en souriant Robert, ancien ouvrier de la RATP, ragaillardi de voir se produire ce qui n’existe plus dans sa vie quotidienne : « Echanger avec des gens qu’on ne connaissait pas. » Souvent, les discussions se prolongent hors session, dans les bars d’hôtel où les provinciaux sont hébergés. Chacun se prend au jeu, conscient de vivre un moment important, celui où une juxtaposition de réflexions individuelles se transforme en « un chemin collectif » qui « peut-être » comptera dans le pays. Et ce « peut-être » dit tout de l’état d’esprit des 150 : ils veulent vraiment croire que leur voix pèsera mais ils ne sont pas complètement affranchis de cette formidable défiance qui entoure aujourd’hui le fonctionnement de la vie politique. Et si, à la fin des fins, il y avait une entourloupe ?

La démocratie participative comme rempart au populisme. L’idée, certes, n’est pas nouvelle. Nombre d’élus locaux l’expérimentent depuis des années au prix parfois d’un sérieux désenchantement : bien souvent ce sont les mêmes qui participent, les cheveux blancs qui en ont le temps et l’envie alors que les autres sèchent ou ne sont pas au courant. Il aura fallu le sérieux coup de semonce du mouvement des « gilets jaunes » pour que l’expérience change d’échelle et se rapproche de ce que l’historien et philosophe, Pierre Rosanvallon, préconise depuis des années : entrer dans une « ingénierie de la reconstruction démocratique, répondre à la demande de singularité des citoyens, retrouver l’esprit fondamental du débat : une société qui délibère et discute en permanence ». Court-circuiter l’exécutif

Lorsque, le 25 avril, lors de sa conférence de presse, Emmanuel Macron annonce, sur les décombres de la taxe carbone, la création de la convention citoyenne pour le climat, il sait qu’il s’aventure en terra incognita. Personne, à ce jour, n’a organisé une consultation citoyenne de cette ampleur, sur un objectif aussi fondamental : définir une série de mesures permettant de réduire d’« au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans un esprit de justice sociale ». Le président s’engage en outre à ce que les propositions qui en découlent soient soumises sans filtre soit au vote du parlement, soit à référendum, soit à application réglementaire directe, en laissant l’assemblée citoyenne libre de décider. Court-circuiter ainsi l’exécutif et les parlementaires implique de ne pas se tromper.

Le premier challenge est de parvenir à composer l’assemblée. Des critères de sexe, d’âge, de situation socioprofessionnelle, de type de territoires et de zones géographiques sont fixés pour s’approcher au plus près du réel. Le tirage au sort, pratiqué sous contrôle d’huissier, s’opère sur 255 000 numéros de téléphone. L’accueil est plutôt positif : 30 % donnent immédiatement leur accord ; 35 % demandent du temps pour réfléchir, 35 % refusent, principalement faute de temps. L’assemblée, au final, est fidèle à ce qu’est le pays : elle compte un peu plus de femmes que d’hommes, nettement plus de 50-64 ans que de 18-24 ans, davantage de non-diplômés que de diplômés du supérieur, 26 % d’employés et d’ouvriers contre 9 % de cadre supérieurs et de professions libérales… Réforme de la Constitution

Puis se pose le problème de l’encadrement et de l’animation : il s’agit de fournir l’information nécessaire sans être soupçonné de vouloir influencer, d’encadrer la discussion sans donner le sentiment de l’orienter. Un comité de gouvernance est créé, coprésidé par Thierry Pech, directeur général de la fondation Terra Nova, et Laurence Tubiana, présidente et directrice exécutive de la Fondation européenne pour le climat. Pendant toute la durée des travaux, les citoyens sont en outre accompagnés par des professionnels de la participation qui ont l’habitude d’encadrer les discussions. Le contrat est réussi. Personne, parmi les 150, ne se plaint à ce stade d’avoir été manipulé ou orienté.

A cette échelle, la démocratie participative a un coût : 4,5 millions d’euros, débloqués par l’État auquel s’ajoute 1 million apporté par le CESE. On saura début 2020 si le jeu en valait la chandelle mais les premières orientations qui se dégagent de la convention tendent à montrer que cela va secouer : réforme de la Constitution pour y inscrire l’urgence climatique, affranchissement de la règle des 3 % pour financer la rénovation thermique, appel au référendum pour faire vivre les mesures les plus symboliques. S’il cherche un levier pour réorienter la fin du quinquennat, le président de la République sait de quel côté tourner son regard.

Françoise Fressoz.


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