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A propos de l’avenir de l’éducation populaire :
"Le pessimisme de l’intelligence" peut-il (doit-il) tuer" l’optimisme de la volonté" ?
Controverse entre Yves Guerre et Christian Maurel.
samedi 16 juin 2018
publié par Christian Maurel

Cher Christian Maurel et ses deux compères.

N’êtes-vous pas lassés de rabâcher à plus soif les mêmes incantations, totalement inopérantes, depuis tellement de temps qu’on finit par oublier pourquoi vous y tenez tant. N’avez-vous pas compris, du haut de tout votre savoir universitaire ou militant, que l’étendard de l’éducation populaire est piétiné dans les oubliettes de l’histoire, comme la démocratie, la science, le progrès, la raison, toutes valeurs disparues jetées avec l’eau du bain par le fric triomphant et dont l’usage immodéré nous a conduit là où nous sommes. Ou alors, pire peut-être, répétez-vous en boucle les mantras d’une religion inconnue qui s’enracine entre Condorcet et Pelloutier et dont le projet a toujours été de conscientiser un peuple à l’intelligence plus ou moins bien partagée ?

Je voudrais vous dire ce qui n’est plus un secret : cette société ne peut pas être changée. Elle n’est en rien un avatar, un détournement, une difformité. Elle est l’aboutissement du projet de la bourgeoisie murement et patiemment déroulé, qui consiste pour une minorité disposant de tous les capitaux (financiers, intellectuels, sociaux et culturels) d’asseoir sa domination sur le plus grand nombre possible avec son assentiment, pour se remplir les poches. Et c’est chose presque faite.

Je voudrais vous dire aussi un autre secret : le peuple sait, nous savons tous et cela ne change rien. Nous sommes tous capables de dérouler la liste de nos innombrables maux, nous comprenons comment ils nous gangrènent, mais nos corps font le gros dos, penchés sur les écrans qui nous enserrent dans leurs chimères électroniques.

Étant sans aucun doute idiot, je n’ai jamais compris ce que signifiait le terme tellement ésotérique de « praxéologie » — que mon correcteur orthographique électronique me propose de remplacer par phraséologie —, sinon comme l’écho d’un marxisme auquel plus personne ne croit depuis longtemps.

Je sais cependant, comme tout un chacun, la différence entre agir et ratiociner. Je sais que je suis dans le bain d’un mensonge que je contribue moi aussi à répandre, en utilisant des mots dont le sens a été retourné ou perdu, ou pire en omettant de dire quand je vois que les pratiques sont contraires aux discours, acrobatie dans laquelle sont passées maîtres les diverses organisations culturelles, associatives, syndicales et politiques. Et bon nombre d’intellectuels avec elles.

Les générations qui nous suivront auront à changer de société, à inventer non pas une autre manière « conscientisée » de vivre ensemble, mais à oublier toutes les lubies auxquelles nous avons donné la main, en toute candeur et qui nous ont disqualifiés pour imaginer donner des leçons pour savoir comment sortir du piège que nous sommes nous-mêmes devenus. Elles n’ont pas besoin de penseurs. Elles ont besoin de courage. De se retrousser les manches, comme des artisans, dans un compagnonnage où personne n’imaginera plus apprendre à quiconque ce qu’il doit faire ou penser, mais où chacun nourrira les autres de son intelligence et de sa vivacité.

Mes chers camarades, l’éducation populaire est morte. Personne n’en veut plus. Parce que l’éducation toute entière agonise entre les filières d’excellence qui produisent domination et pognon et le massacre des intelligences populaires par une école qui ne veut pas voir à quoi elle sert vraiment.

Mettons-nous en vacances, cahiers et conférences au feu et « les maitres » au milieu, comme le proposait la comptine de mon enfance, quand il y avait encore des coquelicots dans les champs de blé.

Taisons-nous. Ruminons cet échec que nous sommes, qui devrait nous conduire à la modestie et s’il nous reste encore un peu d’honneur, acceptons de regarder en face d’où nous venons.

Nous sommes, l’image même de ce qu’il ne faut plus croire.

Yves Guerre (3 juin 2018)

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Cher Yves,

J’ai un peu tardé à te répondre en raison de mes activités et surtout du recul nécessaire qu’exige une telle contribution critique à ce que nous sommes encore et toujours nombreux à faire, parce que nous y croyons avec la nécessaire part de doute qui souvent nous traverse.

1) J’espère qu’en matière d’éducation populaire, nous ne rabâchons pas, même si, pour ce qui me concerne, des concepts et langages reviennent souvent comme conscientisation, émancipation, puissance individuelle, collective et démocratique d’agir, transformation sociale et politique auxquels se sont ajoutés plus récemment - du moins pour moi - ceux de construction d’un nouvel imaginaire social à construire et en construction, d’ institution de "communs inappropriables par le marché et les États", pour parler comme Pierre Dardot et Christian Laval. Au fur et à mesure de nos contributions sur le site "Éducation populaire et transformation sociale/OCR", il me semble que les choses se sont précisés et que nous sortons d’une éducation populaire convenue, un peu fourre-tout pour penser que l’urgence du moment est de repolitiser les questions de société en y impliquant les citoyens, les habitants, les dominés assignés à résidence, les victimes du néolibéralisme, et ainsi de sortir de ce que je pourrais appeler un fétichisme des experts et des "sachants". Or précisément, c’est la critique stigmatisante que tu nous portes en nous accusant de parler "du haut de notre savoir universitaire et militant". En ce qui me concerne, je n’ai rien appris, en matière d’éducation populaire, de mes longues études universitaires et de chercheur, même pas le mot d’éducation populaire que j’ai entendu pour la première fois de la bouche d’un CTP Théâtre salarié de Jeunesse et sport aux alentours de 1968. C’est le terrain qui m’a appris qu’il ne suffisait pas de penser "vrai" (même avec Marx, Lénine, Proudhon, Trotski et tous les autres, Foucault compris) pour transformer un monde qui ne peut encore rester longtemps en l’état.

J’ai fait beaucoup de" terrain" comme le disent les anthropologues "sérieux" qui ne se contentent pas de regarder des films ethnologiques ou d’amonceler des rapports ethnographiques pour construire leurs savoirs sans jamais avoir vécu avec les groupes sociaux concernés. Mes "terrains" ce sont 35 ans de MJC comme bénévole, militant et salarié dans des quartiers, auprès de jeunes et de moins jeunes, souvent en discussion serrée et conflictuelle avec des élus et des directeurs de service que le concept même d’éducation populaire faisait dresser leurs cheveux sur la tête. Puis, il y eut les Universités populaires dont celle d’Aix qui alimente une réflexion critique que peu d’associations s’autorisent... Tout cela a commencé, sans que nous en ayons clairement conscience, par des "luttes" revendicatives et de résistance dans un pensionnat d’Aurillac où j’ai passé 7 ans de ma vie, comme la négociation du droit d’entendre les candidats à la présidentielle de 1965, droit que nous n’avons pas obtenu pour les raisons invoquées par le proviseur (voir "Élections au pensionnat" au tout début de ma publication à l’Harmattan en 2000 : Éducation populaire et travail de la culture.)

2) Que l’éducation populaire soit "piétinée dans les oubliettes de l’histoire" comme tu le dis, a sans doute du vrai. Comme tant d’autres choses que tu cites. Cela prouve cependant qu’elle a existé sous d’autres formes qui peuvent jeter quelques lumières sur son actualité. Je dirai qu’aujourd’hui, elle est combattue et dans le moins pire des cas ignorée par ceux (les dominants, les oligarchies...) qui ont un intérêt à ce que rien ne change, pis qui changent tout et en permanence pour que rien ne change. J’ai envie de dire que ces postures sont un signe positif qui indique que bien conduite (je ne parle pas de la distribution à tous de loisirs de toutes sortes que certains "habillent" du terme d’ "éducation populaire" tout en employant les méthodes et le langage du néolibéralisme : management, gouvernance, performance, marché qu’il soit public ou privé...), elle inquiète, questionne, fait peur à ceux qui profitent des rapports sociaux, économiques, politiques et culturels en place. Et j’en ai pour preuve les structures qui se sont engagées fermement dans de grandes questions de société et qui sont sous la menace d’étouffement, pour ne pas dire plus, de pouvoirs publics au motif, par exemple, d’avoir participé activement à l’accueil des réfugiés, en l’occurrence la MJC-Centre social-Scène Culturelle de Proxmité du Briançonnais dans les Hautes Alpes. Dans les années 1970, j’ai eu connaissance, alors que j’étais jeune salarié de la FFMJC, d’une MJC de banlieue parisienne rasée pendant la nuit à coup de bulldozers au motif qu’elle se serait trop intéressée à la Commune de Paris. J’ai moi-même risqué en 1978 la fermeture de la MJC que je dirigeais au motif d’y avoir organisé une soirée film/débat sur l’homosexualité. J’ai donc rapidement compris qu’une éducation populaire digne de ce nom ne pouvait être qu’un "sport de combat" pour reprendre une expression que Pierre Bourdieu applique à la sociologie.

3) "La société ne peut pas être changée" dis-tu. La question n’est même plus là. La société change tous les jours et pour des" intérêts" totalement opposés : l’enrichissement sans limites d’une minorité, la survie pour une grande partie des habitants de notre planète. Et sur des territoires proches voire communs. Une amie, présidente fondatrice de l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence de retour d’Amérique du Sud dont elle et son époux sont originaires, m’indique dans un message que le néolibéralisme a tracé sa route et imposé sa direction de l’Histoire, mais qu’en même temps, souvent les plus démunis s’organisent pour faire société autrement avec une intelligence, une conscience, un désir d’émancipation et une ardeur qui l’ont impressionnée. "Ce par quoi un individu est assujetti est précisément ce par quoi il construit son devenir sujet" écrit Pierre Roche dans un texte remarquable : "Approche clinique et éducation populaire" (Cahiers du changement social n°7, L’Harmattan, 2002), texte que tu connais sûrement. Et ce parcours de subjectivation est également un parcours d’éducation populaire mutuelle. "La sortie du capitalisme est déjà engagée" écrit André Gorz quelques jours avant sa mort. La question n’est donc plus uniquement de savoir comment on sort du capitalisme (transition, révolution, bifurcation...), mais bien plus celle de savoir dans quel état on en sort. Cela peut être par le haut dans une société plus égalitaire, hospitalière, solidaire, respectueuse de l’environnement et des droits et de la liberté de chacun. Mais cela peut-être aussi d’une manière barbare, catastrophique pour l’Humanité, dans laquelle l’homme redeviendrait "un loup pour l’homme". Et c’est dans cette alternative du pire et du meilleur qu’une éducation populaire, permanente et politique doit être pensée et dotée de méthodes inédites que l’on ne doit pas (seulement) aller chercher dans les profondeurs de son histoire aussi instructive soit-elle. L’éducation populaire doit donc être pensée et conduite comme une "praxis" qui consiste à faire et à savoir, autant que cela est possible, pourquoi, pour quoi (en deux mots) et comment on le fait. Ce qui me conduit à ta remarque lapidaire sur la "praxéologie".

4) "Praxéologie", terme certes encore ésotérique. Je ne connais pas réellement d’université, de lieu de recherche et de formation consacrés à la praxéologie sinon sous une forme approchante du concept lui-même assez flou de "recherche-action". On le trouve cependant chez certains sociologues et économistes patentés comme Bourdieu, Passeron, Von Mises (un penseur néolibéral de l’école dite "autrichienne). Pour moi, "praxéologie", notamment en matière d’éducation populaire, signifie "science de l’action", c’est-à-dire de ses manières de faire, de cette relation entre le penser et l’agir, l’un éclairant, mieux instruisant, l’autre, ce que Carton appelle un "savoir stratégique". Le double intérêt d’une approche paxéologique d’un champ de pratiques comme celui de l’éducation populaire est de savoir collectivement pourquoi, comment et dans quels buts on procède d’une certaine manière et pas autrement, et surtout de construire ce que j’appelle "des savoirs de la pratiques transférables et réexpérimentables par d’autres", ce qui ne veut surtout pas dire "transposables", comme si l’éducation populaire pouvait se réduire au mieux à des recettes ou au pire à une mécanique de précision qui ne laisserait aucune place à la création en situation et à l’imaginaire des personnes avec lesquelles on travaille. Sans praxéologie, il est donc bien difficile de faire de la formation des acteurs bénévoles, militants ou salariés de l’éducation populaire, de mieux les outiller et de leur éviter de réinventer l’eau tiède. Finalement, on pourrait trouver la meilleure définition de la praxéologie chez Kant (même si le terme n’y apparait pas) lorsqu’il dit : "les concepts sans matière sont vides, les intuitions sans concepts sont aveugles" (Critique de la raison pure, logique transcendantale, si mes souvenirs sont bons). Ce qui manque souvent le plus aux acteurs de l’éducation populaire de tous statuts, c’est ce que Augusto Boal appelait, je crois (tu rectifies si je fais erreur) un véritable" arsenal" conceptuel, stratégique et méthodologique, ce qui indique bien qu’ils s’agit bien là d’un véritable combat.

5) Tu dis que "les générations qui nous suivront auront à changer de société" (non "changer la société" et je te suis sur cette subtile distinction). Et tu rajoutes "qu’elles n’ont pas besoin de penseurs". Cela dépend de ce que l’on entend par "penseur". Car les acteurs d’une éducation populaire contribuant à changer de société, ne peuvent pas ne pas penser. S’agissant des autres, de ceux auxquels tu et on pense spontanément, il faut distinguer ceux qui sont en "surplomb" et viennent apporter le vérité aux "ignorants", conduisent souvent au"pessimisme de l’intelligence", et ceux qui sont "d’aplomb" avec le réel, écoutent, accompagnent, aident à comprendre les processus d’émancipation et de transformation, penseurs qui sont finalement assez proche de ce que j’ai appelé les "praxéologues".

Tu dis également que les "générations qui nous suivront" (attention, suivre a plusieurs sens !) "ont besoin de courage " (c’est "l’optimisme de la volonté" de Gramsci). de se retrousser les manches, comme des artisans, dans un compagnonnage où personne n’imagine plus apprendre à quiconque ce qu’il doit faire ou penser, mais où chacun nourrira les autres de son intelligence et de sa vivacité". Une bonne conception de l’éducation populaire qui, par dessus le capitalisme de ces derniers siècles, fait le lien avec un imaginaire social presque aussi vieux que l’humanité, celui de la coopération et de la construction de communs. C’est sans doute ce qui est entrain de se construire et de se penser dans ce que Bénédicte Manier appelle "un million de révolutions tranquilles" ( éditions Les Liens qui Libèrent, 2012).

Te répondre m’aura pris du temps. Mais un temps que j’espère utile puisqu’il touche à une controverse d’une grande importance pour nos deux vies déjà bien avancées : mort ou renaissance de l’éducation populaire ?

Amitiés.

Christian Maurel (16 juin 2018)

PS. Une remarque : tu parles du " marxisme auquel plus personne ne croit depuis longtemps". Si on le ramène et le résume à une croyance, tu as sans doute raison. Mais si c’était encore le meilleur paradigme de compréhension et de transformation de nos sociétés ? En avons-nous beaucoup d’autres ? Une nouvelle controverse qui dépasse celle de la vie et de la mort de l’éducation populaire sans pour autant lui être étrangère...


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