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Dans Le Monde du 8-4-2018.
Le pouvoir d’"Huguette"
par Frédéric Potet.
dimanche 8 avril 2018
publié par Christian Maurel

Il n’y a pas d’âge pour qu’une personne promise au silence et à la relégation puisse s’émanciper de ce qui la contraint et diminue sa capacité d’agir. Les pratiques artistiques comprises comme travail culturel d’éducation populaire, de transformation de soi et des rapports que l’on entretient avec les autres peuvent être un excellent vecteur. "Traiter le social par le social permet de subsister, traiter le social par le culturel permet d’exister" écrivait le président d’une Maison de la Culture et des Loisirs d’Alsace dans le rapport moral qui devait être présenté à l’assemblée générale des adhérents.

Christian Maurel, corédacteur du site.

Le pouvoir d’ " Huguette "

Il a beaucoup été question des Ehpad, ces derniers temps. Des cadences infernales qui y ont cours, de l’épuisement des personnels soignants, des coupes budgétaires auxquelles ils sont soumis… Mais assez peu, finalement, des prodiges réalisés, notamment en matière de bien vieillir, à l’intérieur de ces établissements médico-sociaux. Lancé dans cinq maisons de retraite de la Mayenne, un projet vivifiant – le mot n’est pas usurpé – a fait halte, il y a une semaine, au Grand Rex, à Paris, à l’occasion de la Silver Night, soirée de remise des trophées de l’économie des seniors (éga-lement appelée " silver économie "). Sur scène : une chorale de cinquante résidents âgés de 70 à 96 ans, interprétant du rock et du hip-hop. Son nom : Huguette the Power, allusion à une remuante chanson de James Brown (You’ve Got the Power, 1960).

Au départ, il y a un festival de musique actuelle, Au foin de la rue, se déroulant depuis 2000 à Saint-Denis-de-Gastines (Mayenne, 1 600 habitants). Prenant conscience, après dix ans d’existence, que programmer des artistes de renom en milieu rural n’était pas une fin en soi, ses organisateurs ont décidé de mener des actions de médiation culturelle auprès de publics ayant peu l’habitude de se rendre à des concerts : scolaires, handicapés, chômeurs… L’idée d’impliquer des personnes âgées a pris une nouvelle dimension, il y a trois ans, avec la décision de créer une chorale qui viendrait se produire pendant le festival – ce qui sera fait lors de l’édition 2016. Une seule condition pour cela : placer les participants dans des conditions quasi professionnelles.

" Je kiffe grave ! "

C’est à un musicien dont c’est le métier, Pierre Bouguier, que le projet a été confié. Leadeur du groupe Mémé les watts (décidément), celui-ci a développé un répertoire " rétro-actuel " consistant à revisiter des morceaux d’autrefois à travers des arrangements contemporains – Tino Rossi façon reggae, Bourvil en mode funk, Yves Montand à la sauce rock… Un atelier chant existait déjà dans les cinq établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et foyers d’hébergement associés au projet, tous situés sur la communauté de communes de l’Ernée. Des séances " de travail " plutôt longues pour des aînés – deux heures – vont être mises en place. Le premier enjeu sera de stimuler la mémoire des choristes en les empêchant de lire les paroles des titres choisis. Le premier fut Riquita, rendu célèbre par Georgette Plana, dans les années 1960.

Au fil des répétitions, une chanson sortira du lot pour devenir l’hymne des Huguette : Les Etoiles filantes, un morceau des Cowboys fringants sur le thème du temps qui passe. Un rap, écrit par les résidents eux-mêmes, se glissera également dans le répertoire. " J’te dis qu’avant, y avait un fil au téléphone/Tu m’dis maintenant tout est tactile, ça me grisonne ", scande son premier couplet, interprété par Georgette, membre d’un groupe de douze personnes issues d’une structure d’accueil pour public fragilisé ayant rejoint le projet.

Sur scène, une complicité teintée d’humour et de tendresse va alors se nouer entre le trentenaire Pierre Bouguier et ses élèves, tous en âge d’être ses grands-parents. " Gilbert, est-ce que tu kiffes d’être là ? ", demandera-t-il, au Grand Rex, à Gilbert, 80 ans, entre deux morceaux. " Je kiffe grave ! ", répondra Gilbert, casquette de rappeur (à l’envers) sur la tête.

Ce que les spectateurs n’ont pu percevoir ce jour-là, en revanche, c’est la somme invisible des progrès réalisés par les résidents depuis le moment où ils ont commencé l’activité. Un phénomène de " redressement " s’est opéré, assure Pierre Bouguier. " Le physique a parlé ", abonde Julie Aubry, l’initiatrice et coordinatrice du projet. Il y a le cas de Madeleine, 94 ans, qui a progressivement abandonné le fauteuil roulant dans lequel elle avait installé ses jambes fatiguées, par renoncement. Celui de Maria, 90 ans, tout " avachie " au début du projet, que l’on verra danser sur scène avec l’animatrice de son Ehpad.

Il y eut aussi Jean, à qui les médecins avaient prédit une mort imminente peu après le commencement du stage : neuf mois plus tard, celui-ci était toujours debout ; il s’est éteint à l’âge de 87 ans, en janvier 2017, deux jours après le deuxième concert des Huguette, donné à la salle de spectacle d’Ernée devant 700 personnes – concert auquel il ne put participer. " Tout ceci prouve l’étendue de nos ressources et démontre qu’il est possible de tenir le coup, pour peu que l’on parvienne à tisser un lien avec les autres et quitter son isolement ", souligne Pierre Bouguier.

Au Grand Rex, où le projet s’est vu décerner un prix spécial par le secteur de l’économie des seniors, les Huguette ont enflammé un public conquis par avance. Après le concert, et avant de regagner la Mayenne, l’un des deux bus affrétés s’est rendu au pied des principaux sites touristiques de la capitale : la tour Eiffel, la place de la Concorde, Notre-Dame et bien sûr les Champs-Élysées, sur l’air de la chanson de Jœ Dassin. Anciens agriculteurs, ouvriers ou commerçants, la plupart des choristes n’avaient jamais mis les pieds à Paris, sinon plusieurs décennies auparavant.

Une bouteille de goutte a circulé entre les rangées pour célébrer ce concert donné sous la voûte étoilée de la fameuse salle de spectacle parisienne. Salle qui doit accueillir Robert Charlebois ce samedi 7 avril, puis Sylvie Vartan, la semaine suivante. Tous deux ont 73 ans. Des gamins.

par Frédéric Potet

© Le Monde


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