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Le processus démocratique de l’action collective. L’exemple de la construction d’un arbre de propositions.
Christian Maurel.
lundi 23 mai 2016
publié par Christian Maurel

Très tôt, la sociologie s’est interrogée sur les mouvements de masse et sur l’action collective. On pense évidemment à Marx. Mais il ne faut pas oublier Tarde et sa « théorie de l’imitation », Le Bon et sa « psychologie des foules », Riesman et son concept de « foule solitaire ».

Parmi tous les ressorts et formes de l’action collective (spontanée et difficilement prévisible, organisée par des structures et leaders - par exemple les syndicats et les partis politiques-, manipulée par un « chef » dans une visée propagandiste – on pense au fascisme et au nazisme – ou plus récemment structurée plus horizontalement avec l’appui des réseaux sociaux), nous faisons le choix de l’action collective construite selon un processus démocratique dont nous allons tenter d’identifier les procédures et éléments psychosociologiques.

L’exemple de la construction collective d’un arbre de propositions.

Ce mode d’action que nous avons initié et expérimenté dans des situations diverses depuis quelques années est à mettre au compte des outils de l’éducation populaire. Il a le grand avantage de la simplicité, mobilise l’ensemble des participants et peut être « utilisé » dans des contextes extrêmement différents : formations de bénévoles et de salariés, instances délibérantes, séminaires de co-construction de savoirs et de projets, assemblées publiques tournées vers l’action… Il se déroule et s’organise en trois étapes essentielles :

- d’abord un travail en petits groupes visant à la construction de propositions selon une structuration en six grands « P » : le Problème à résoudre, le Projet (valeurs de référence, finalités, objectifs…), le Public (concerné, touché, prioritaire…), les Partenaires (publics, privés, associatifs…), les Pratiques (modes d’action, déroulement, programme…), les Productions (résultats attendus et réels, évaluation….).

- ensuite, la présentation collective des propositions en grand groupe avec questions, discussion, analyses critiques, amendements, interrogations sur la faisabilité…

- enfin le positionnement discuté, négocié et délibéré des propositions sur un « arbre » : dans les racines si elles apparaissent prioritaires et fondamentales, dans le tronc si elles sont structurantes, dans les branches si elles peuvent venir ensuite et parachever l’édifice…

Le caractère démocratique de la démarche

- elle met en jeu (en je ?) l’ensemble des participants dans un cadre collectif qui se construit à étapes. Elle en fait des personnes actives et responsables au regard d’eux-mêmes et des autres.

- elle ne part pas d’un consensus mais de l’existence de points de vus et d’intérêts différents voire contradictoires. Elle fait donc place au « conflit producteur » et peut même se nourrir des hésitations, approximations et erreurs.

- elle vise, par étapes successives (petit groupe puis grand groupe), à un accord négocié, voire arbitré par un vote qui vient après un temps de délibération.

Les compétences à l’œuvre dans cette démarche démocratique :

- l’expression et la prise de parole, d’abord en petits groupes puis en grand groupe, dans les associations, dans l’espace public, dans le quartier, dans la Cité….

- l’analyse (mobilisation des points de vue et connaissances théoriques et pratiques, co-construction des savoirs, leur organisation, leur vérification….).

- l’argumentation, ce qui suppose l’écoute des autres, le respect et l’acceptation de la contradiction, à la fois une éthique de la discussion et la formalisation des arguments visant à défendre un point de vue.

- la capacité à proposer c’est-à-dire à formuler, à fonder, à convaincre, à reformuler après critiques et amendements.

- la capacité à délibérer, ce qui suppose de l’écoute, de l’argumentation, de la négociation, la recherche d’un accord, voire d’une synthèse cohérente et dynamique des différences.

- l’arbitrage selon des règles communes : l’accord négocié unanime, le vote selon une majorité relative, absolue, qualifiée… Et si impossible, on peut remettre les propositions en discussion, renvoyer à plus tard, trouver les raisons des difficultés à se mettre d’accord et à passer à l’action.

Comment et où acquérir ces capacités démocratiques de l’action collective ?

- par l’expérience même de la démarche de construction d’arbres de propositions.

- par la pratique d’une vie associative bien conduite, notamment par ce que nous appelons la « pédagogie des conseils » (commissions, conseils de jeunes, d’animation, assemblées générales…) mais aussi dans les démarches artistiques de co-création collective. Me vient alors à l’esprit la réalisation en 1969, sous la responsabilité d’un Conseiller Technique et Pédagogique de Jeunesse et Sports, d’une création théâtrale collective intitulée « La décharge » à partir des propositions venant de chaque participant et discutées par tous.

- par l’utilisation d’autres méthodes annexes et préparatoires relevant d’une éducation populaire citoyenne et politique comme le débat mouvant, la conférence populaire sans conférencier, l’arpentage, le théâtre forum, les procédures de discussion « multi-acteurs » sur des questions sensibles de société…

Une question se pose : l’action collective démocratique peut-elle s’enseigner ? Nous avons qu’elle peut être manipulée et pervertie. Mais nous pensons aussi qu’elle peut s’apprendre par l’expérience et par une réflexion critique sur l’expérience. C’est sans doute, le meilleur moyen pour qu’elle ne soit pas manipulée et pervertie.

La construction d’un arbre de propositions comme méthode démocratique d’action collective est-t-elle transférable, voire transposable telle que proposée ici ?

Nous savons qu’en matière d’action culturelle, éducative, sociale et politique, rien n’est réellement transposable. Les femmes et les hommes ne peuvent pas être soumis à une mécanique de précision et il y a toujours une place pour l’adaptation et la création. Cependant, les expériences montrent que cette méthode est en grande partie transférable et qu’elle est souvent pratiquée spontanément sans qu’on lui donne ce nom, par exemple dans les associations et les organisations collectives chaque fois qu’il s’agit de prendre des décisions importantes qui engagent chacun des participants.

Ne pourrions-nous-pas étendre cette méthode aux conseils de citoyens, aux syndicats, et aux partis politiques, et ainsi ne plus se limiter à des interventions qui laissent souvent leurs membres dans une position de spectateurs et de suiveurs ? Les institutions républicaines délégataires (conseils municipaux, départementaux, régionaux, les parlements nationaux) ne sont-elles-pas très éloignées de ces méthodes participatives, ce qui peut expliquer le désintérêt de nombreux citoyens pour la vie politique ?

L’action collective démocratique comme augmentation de la puissance d’agir des citoyens et du peuple.

L’enjeu de l’action collective démocratique à laquelle contribue la méthode de construction d’arbres de propositions, est de changer les logiques de pouvoir. On y passe du « pouvoir sur » qui nous est imposé et que l’on impose, au « pouvoir de » qui est cette capacité à faire et que nous désignons par l’expression de « puissance d’agir ». Cette augmentation de la puissance démocratique d’agir se lit sur les visages et dans les comportements. Pour le dire avec les mots de Spinoza, les individus passent des « passions tristes » (résignation, repliement sur soi, ressentiment qui peut aller jusqu’à la colère et à la haine de l’autre…) aux « passions gaies » (reconnaissance, plaisir de faire ensemble, joie communicative, voire jubilation et amour des autres…).

Il y a des points communs importants entre cette forme d’action collective et la création artistique partagée. Avons-nous à faire à un orchestre sans véritable chef d’orchestre, à une chorale sans chef de chœur ? Nous préférons parler de dispositif d’éducation populaire mutuelle dans lequel l’animateur du processus accompagne plus qu’il ne dirige. Il ne se tient pas devant pour donner la bonne direction mais derrière ou sur le coté de ceux qu’il accompagne. Car, comme le dit si bien le poète espagnol Machado, « le chemin n’existe pas, le chemin se fait en marchant ». La posture de cet accompagnateur est une savante alchimie faite d’instruction, d’éducation, d’animation et de médiation. En ces temps de crise de la démocratie et du vivre ensemble, on serait bien inspiré d’en reconnaitre l’utilité et la pertinence.

Intervention de Christian Maurel lors de l’Assemblée Générale de la Fédération Nationale des Centres Musicaux Ruraux (Paris, samedi 21 mai 2016).


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