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Elections présidentielles.
Le risque est réel et le danger est grand.
Christian Maurel.
mercredi 3 mai 2017
publié par Christian Maurel

Élections présidentielles.

Le risque est réel et le danger est grand.

Lors du 2ème tour de l’élection présidentielle du 7 mai prochain, chaque électeur doit être guidé par une appréciation aussi claire que possible du risque et du danger que son bulletin de vote fait courir à lui-même et à ses concitoyens.

Le risque, c’est de voir Marine Le Pen et le Front National, désormais associés à Debout La France, remporter cette élection ou, du moins, s’en rapprocher d’une manière significative. Ce risque est réel malgré les nombreux soutiens qui se sont manifestés en faveur d’Emmanuel Macron. Mais ces soutiens sont plus individuels que collectifs et, pour certains, exprimés du bout des lèvres. Nous sommes bien loin du Front Républicain anti lepéniste de 2002 qui avait permis à Jacques Chirac d’être élu à une très large majorité et qui, de ce fait, avait empêché son adversaire de faire guère mieux qu’au premier tour.

Il y a plusieurs raisons à l’absence de ce Front Républicain qui avait débouché en 2002 sur un Front Citoyen et sur une mobilisation publique conséquente et visible. La première, c’est que les partis qui depuis longtemps animent notre vie politique (la droite républicaine et le parti socialiste, pour l’essentiel) ne sont pas présents au deuxième tour, qu’ils sortent de la campagne électorale affaiblis et divisés, que désormais cette élection n’est plus un réel enjeu pour eux et que, par conséquent, ils n’ont plus les forces et ne voient pas la nécessité de s’unir et de faire front. Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis auraient pu, face à la montée du Front National, faire le choix clairement exprimé de la défense d’une République en danger. Mais, on connait ce qu’il en est de leur position. Beaucoup de citoyens se sentent ainsi livrés à eux-mêmes, à leur seule conscience et donc au doute, ce qui n’était pas dans les habitudes de la Vème République.

La deuxième raison de cette absence de Front Républicain tient au fait que de nombreux citoyens perçoivent, avec de plus en plus de clairvoyance, qu’entre les deux derniers candidats en lice il y a des liens objectifs alors que tout semble les opposer. C’est ce que quelqu’un comme Philippe Poutou a essayé d’exprimer avec ses mots et dans les limites du temps qui lui était laissé le soir du 23 avril dernier sur France 2. Ce lien est, rapidement dit, le suivant : le néolibéralisme économique et financier désormais largement dominant sur la planète associé à une France volontairement ouverte sur l’Europe et sur le monde – ce qui est le crédo sociopolitique d’Emmanuel Macron -, et d’autre part le projet de repliement nationaliste, xénophobe et populiste de Marine Le Pen, sont les deux mâchoires d’une même tenaille qui fragilise, chaque jour un peu plus jusqu’à les broyer, une partie de plus en plus importante de nos concitoyens. Dans une telle situation, à quoi bon aller voter ? Au moment où, en cette fin de campagne électorale, toutes les lames sont à double tranchant et qu’une parole mal placée ou mal comprise peut démobiliser une partie significative de l’électorat, une forte abstention peut profiter à un Front National qui sait parfaitement instrumentaliser les souffrances et les peurs afin de consolider son socle électoral.

Voilà pour le risque. Mais quel que soit le résultat de l’élection, le danger est grand et l’avenir a peu de chances d’être radieux. Dans cette période où, pour le dire avec les mots de Gramsci, « le vieux monde se meurt » et « le monde nouveau tarde à naître », rien n’interdit que dans ce « clair-obscur [ne] surgisse des monstres ».

Imaginons un instant que Marine Le Pen arrive aux portes du pouvoir mais qu’elle ne soit pas élue, et que, malgré un nombre de suffrages en forte progression, très peu de députés Front National entrent à l’Assemblée Nationale en raison de notre scrutin uninominal majoritaire à deux tours et du jeu des alliances de circonstance. On peut craindre alors que des électeurs orphelins de toute représentation politique réelle cherchent d’autres voies pour se faire entendre et s’organisent en mouvements, ligues et factions antirépublicains et antidémocratiques comme ce fut le cas entre les deux guerres mondiales, et que donc cela soit la violence qui parle et impose un pouvoir fort totalement réactionnaire. Nous savons tous que, déjà et depuis fort longtemps, des groupuscules organisés existent, qu’ils ont leurs idéologues et que le bulletin de vote n’est pas leur arme de prédilection.

Dans le cas d’une élection de Marine Le Pen, on peut tout-à-fait imaginer ce qu’il adviendrait des Droits de L’Homme et du Citoyen, de la gestion des affaires publiques, de ce que pourrait être une période de cohabitation, sans parler de l’impact de cette expérience française totalement inédite (mettons entre parenthèse la période du gouvernement de Vichy) en Europe et dans le monde. Ce serait la porte ouverte à la montée de nationalismes autoritaires et répressifs, générateurs de tensions qui mettraient en péril une paix déjà bien précaire.

Mais l’élection d’Emmanuel Macron n’est pas non plus sans danger, même si sa candidature s’inscrit dans un imaginaire social, des valeurs et un projet délibérément républicains. Le projet social-libéral qui est le sien favorisera-t-il une nouvelle « communauté de destin » (aurait pu dire Renan) à même d’y impliquer ses soutiens du moment, ses adversaires politiques d’hier et, au-delà, des citoyens que tout semble opposer ? Réussira-t-il à redonner confiance et espoir à ceux qui sont les victimes de ce que Pierre Dardot et Christian Laval nomment « ce cauchemar néolibéral qui n’en finit pas » ? Ce sera difficile. Avec quelle majorité suffisamment cohérente et déterminée pourra-t-il gouverner ? N’est pas le Général de Gaulle qui veut. Et le contexte de société d’aujourd’hui est bien différent de celui des années 1960 où l’on pensait encore pouvoir mettre l’économie sous le contrôle du politique.

Où est donc la solution et que faire ? C’est précisément quand un corps social est profondément divisé et que les individus s’opposent violemment, qu’il faut se parler, permettre à chacun de s’exprimer sur les contradictions d’intérêt qui apparaissent insurmontables, les analyser, faire des propositions, en débattre d’une manière contradictoire et argumentée en vue d’une délibération et d’un arbitrage. Cela s’appelle la démocratie. Personne n’a le monopole du peuple. En l’occurrence, personne ne peut dire ce que pensent, disent et attendent les Français surtout si on ne leur laisse aucun réel espace public d’expression et de proposition.

David Van Reybrouck dit que les hommes politiques sont des « chasseurs-cueilleurs » de voix alors qu’il nous faut des « agriculteurs ». Pourquoi ne pas organiser des États Généraux de la transformation sociale et politique riches des analyses et des propositions des citoyens et des populations résidant sur notre sol ? Quel président prendra l’initiative de le proposer ? Il lui faudrait un réel, salutaire et clairvoyant courage politique. A moins que cela soit le peuple lui-même qui, comme à d’autres moments de l’Histoire, prenne son destin en main. C’est la veille de la révolution qu’on la sent le moins venir.

Christian Maurel, sociologue de la culture et de l’éducation populaire. Dernier ouvrage paru : Éducation populaire et questions de société. Les dimensions culturelles du changement social, Edilivre, 2017.


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